AMORPHIS
Nul n’est éternel

Ah la Finlande, le pays dit « des mille lacs » comme le décrivait si bien Amorphis sur son second album il y a vingt-quatre ans… Mais c’est aussi la contrée des milliers de groupes de metal dont ce pionnier, formé à l’aube des années 90, affiche toujours une aussi belle santé tant discographique que scénique depuis l’arrivée de son chanteur Tomi Joutsen en 2004. Et ce n’est pas le superbe Queen Of Time qui risque de décevoir les fans du célèbre groupe de Death Metal mélodique d’Helsinki…

[Entretien avec Santeri Kallio (claviers) par Seigneur Fred – Photo : Lars Johnson]

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En premier lieu, revenons sur l’album live An Evening with Friends at Huvila enregistré chez vous en Finlande et paru l’an dernier sur Nuclear Blast. On y entendait divers instruments plus rares dans le Métal comme de la flûte, du saxophone, et l’instrument traditionnel nommé « jouhikko » sur votre classique « My Kantele » interprété par Pekko Käppi. Peux-tu nous présenter cet instrument scandinave méconnu par chez nous ?
En fait, il s’agit juste d’une belle coïncidence. Nous n’avions alors pas planifié de représentations spéciales. L’Organisation de cette Semaine Culturelle à Helsinki nous a contactés et demandé si on pouvait participer à leur édition l’été dernier, l’idée étant que le concert serait divisé en deux sets d’une heure, alors on a décidé de faire les choses en grand. On est venu avec tout un tas d’idées en tête et finalement, on a opté pour d’abord donner un concert avec une approche plus acoustique comprenant des invités, puis dans un second show on jouerait l’intégralité de notre précédent album Under The Red Cloud. Les invités étaient pour la plupart des gens avec qui nous avions travaillé dans le passé comme Pekka Kainulainen (auteur des paroles depuis Silent Waters) et Sakari Kukko à la flûte et saxo, présent déjà sur les albums Tuonela et Circle. Pekko Käppi joue en effet du jouhikko, un genre d’instrument ethnique scandinave mais qui est joué en position verticale contrairement au violon. On ne connaissait pas tant que ça lui en fait, mais on savait qu’il était réputé pour délivrer des sons incroyables avec son jouhikko. Il utilise beaucoup d’effets avec des pédales de guitares sur son instrument, alors on s’est imaginé que ça pouvait être génial d’ajouter cela à notre paysage sonore.

Sur cet album live, figurait aussi la célèbre chanteuse Anneke van Giersbergen (ex-The GatheringVuur, The Gentle Storm, etc.) en duo avec Tomi Joutsen sur « Her Alone », et l’on retrouve justement la formidable voix d’Anneke sur votre tout nouvel album Queen Of Time à travers une magnifique chanson « Amongst Stars ». Comment est née cette belle collaboration studio ?
Anneke, nous la connaissions déjà un peu de par le passé, on l’a croisé donc régulièrement depuis des années en tournée et notamment en coulisses durant les festivals. On l’avait donc sollicité sur ce concert, et on voulait aussi lui demander de chanter sur une chanson de notre nouveau disque, car la plupart d’entre nous aimaient beaucoup ce qu’elle faisait dans les années 90 avec le groupe The Gathering. Elle a été assez surprise je pense de ce qu’elle avait à chanter sur ce superbe titre « Amongst Stars ». Et elle l’a fait brillamment, nous sommes ravis et avons été estomaqués comment elle s’est inspiré de l’ensemble et a magnifié la chanson en fin de compte. Sait-on jamais, peut-être qu’elle nous rejoindra sur scène de temps à autre à l’avenir ? Ce serait génial.

En général, vous avez toujours quelques invités sur vos albums (dans le passé par exemple : Marco Hietala (Nightwish, Tarot)Chrigel Glanzmann (Eluveitie), Martin Lopez (ex-Opeth)…), pourquoi ne pas inviter pléthore d’artistes sur tout un album entier où serai(en)t présent(s) un ou plusieurs musiciens/chanteurs sur chaque chanson ?
Hé bien, je ne crois pas que ce soit une bonne idée que les invités prennent trop de place et jouent un rôle trop important sur les albums d’Amorphis. Bien sûr, ça sonnerait probablement bien et serait intéressant, mais on est tout de même suffisamment solides étant six membres dans le groupe pour pouvoir assurer l’essentiel, et on veut que l’album soit écouté. Bien que l’on a recours à des collaborations d’invités, nous ne sommes pas comme une troupe d’un grand cirque non plus. Et à six musiciens et chanteurs, on est déjà bien plein ! (rires) Donc une chanson par exemple comme « Amongst Stars » avec Anneke van Giersbergen est bien suffisant.

À présent, peux-tu nous expliquer le titre de ce treizième album studio ? Qui est cette mystérieuse « Reine du Temps » ? Est-ce en référence à la mort en général que tout le monde rencontre un jour ou l’autre avec le temps qui passe ? Le très joli artwork symbolise une tête de mort

Je dirai qu’il s’agit là d’une métaphore. Il n’y pas d’explication précise à ta question. Mais il y a un solide fil conducteur narratif dans l’album à propos de comment dans le cercle de la vie, quelque chose de grand peut mourir, et à l’inverse, comment quelque chose de petit et fragile peut croître et se construire encore et encore jusqu’à s’effondrer un jour. Plutôt complexe, non ? (rires) La « Reine du Temps » dans cette histoire est symbolisée par une sorte de reine des abeilles qui maintient justement ce cercle. L’ensemble du dessin représente la mort.

Cela me fait penser à la tragique disparition en 2016 de la chanteuse sud-africaine Aleah Stanbridge à cause d’un cancer. Elle vivait en Suède et avait notamment collaboré avec vous sur votre précédent album Under The Red Cloud en 2015, mais aussi avec des formations telles que Trees Of Eternity ou Swallow The Sun… Ce nouvel album Queen Of Time lui est-il dédié d’une certaine manière ?
Aleah est morte en effet voilà deux ans maintenant, et n’aurons donc plus l’occasion de la solliciter pour une chanson avec nous dans notre travail malheureusement. Et nous avons essayé de respecter Aleah du mieux possible lors du concert à Helsinki lors du festival Helsinki Juhlaviikko dont on parlait justement en préambule. Sur la dernière chanson d’Under The Red Cloud que nous avions alors interprété durant ce double concert évènement là-bas, nous avions fait apparaître le visage d’Aleah sur grand écran, et avions diffusé en fond une bande avec son chant. C’était la chanson « White Night ». Je dois dire que ce fut un moment très émouvant que je n’oublierai jamais… En fait, en ouverture du nouvel album, sur la chanson « The Bee », il s’agit de la chanteuse Noa Gruman que l’on entend. Cette dernière a aussi participé aux arrangements vocaux et a assuré les chœurs avec la chorale israélienne Hellscore sur l’ensemble de Queen Of Time.

À propos du line-up actuel d’Amorphis, j’ai été surpris d’apprendre le retour de votre ancien bassiste Oppu Laine après dix-sept ans d’absence, lui qui était parti juste après le chef d’œuvre Tuonela. Pourquoi un tel retour et comment cela s’est-il opéré ? A-t-il participé à la composition ou l’écriture des chansons de Queen Of Time, lui qui est bien occupé avec son propre groupe Barren Earth ?
Hé bien, on a connu une grave crise si on peut dire après la tournée nord-américaine d’Under The Red Cloud quand notre bassiste d’alors, Niclas Etelävuori, nous a quittés. Nous n’avons eu à vrai dire que quelques semaines pour nous retourner et retrouver un nouveau bassiste. Alors nous avons donc contacté Oppu dont on savait qu’il était toujours actif sur la scène musicale notamment Metal ! Il a dit quasiment tout de suite et qu’il pouvait assurer la cinquantaine ou soixantaine de concerts restants à venir, mais il ne rejoindrait pas probablement notre groupe car il a déjà un bon job à côté. Durant la tournée avec nous pour ces nombreux shows, on a commencé à le sonder et de le pousser un peu pour savoir s’il pouvait changer d’avis et en fait, il l’a fait ! On a donc été vraiment chanceux : retrouver ainsi dans nos rangs un bon ami aussi talentueux, qui est aussi, de surcroît, un excellent compositeur et interprète, mais également un des membres d’origine d’Amorphis. On a été vraiment heureux de se retrouver en tournée telle une grande famille à partir du premier concert de cette tournée avec lui. Il a en effet participé au processus de composition de Queen Of Time. De ce que je me souviens, il est arrivé juste à temps avec quatre brides de chansons dont une a été retenue durant la création de l’album. Au final, sa chanson a été abandonnée par le producteur et retirée de l’album standard, mais elle est utilisée et figure en morceau bonus sur la version CD digipack de l’album et sur la version vinyle. Elle s’intitule « As Mountains Crumble ».

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Mais comment Olli-Pekka Laine (alias Oppu Laine) va-t-il se débrouiller pour jongler entre ses différents agendas en tant que musicien professionnel au sein de ses formations que sont Barren EarthMannhai et Amorphis dorénavant (tournées, etc.), surtout que son nouvel album, Complex Of Cages, avec son autre groupe Barren Earth vient de paraître et que Queen Of Time sort dans la foulée ?
Je ne veux vraiment pas penser à tout ça ! (rires) Dieu merci, c’est son problème, pas le mien ! (rires) Oh tu sais, Oppu sait bien sûr qu’Amorphis doit être l’une de ses principales priorités à temps complet, ou bien alors le groupe ne pourra pas fonctionner comme on l’entend. On a si bossé ensemble en tournée puis sur Queen Of Time, c’est un disque tellement mortel que je pense qu’Oppu sait cela et fera tous les efforts possibles en tournée durant les mois et années à venir pour rester. Peut-être qu’il se résoudra à lâcher du laisse auprès de ses autres groupes ou bien alors avec une bonne logistique, il arrivera à tout gérer… (rires) Pour être honnête, j’en sais trop rien pour l’instant. Peut-être que Barren Earth aura recours à un bassiste de session en tournée quand il n’est pas disponible dans le coin.

En parlant de tournée, peut-on espérer voir passer une tournée européenne d’Amorphis en France ? Si oui, serait-ce en tant que tête d’affiche ou bien en première partie d’un autre groupe comme vous l’aviez fait avec Nightwish il y a quelques années au Zénith de Paris qui afficha complet ?
Je pense qu’une tournée européenne est d’ores et déjà programmée, quelque chose comme à partir du printemps 2019. Je ne sais pas encore exactement combien de concerts nous allons donner notamment en France, mais il y en aura le plus possible en tout cas, j’ai bon espoir ! Je n’ai pas encore entendu parler d’ouverture pour de grands groupes sur la tournée. Mais je pense que dans un premier temps du moins, nous allons tourner au moins la première année de promotion de Queen Of Time en tant que tête d’affiche.

L’été approche et la saison des festivals aussi… En juin prochain, vous allez vous produire chez nous en France au célèbre festival Hellfest. À quoi peut-on s’attendre au niveau de la set-list, car les fans doivent déjà trépigner d’avance… ? Va-t-on avoir droit à une set-list mélangeant les vieux classiques d’Amorphis et des nouveaux titres issus de Queen Of Time ? En condition de festival, c’est toujours difficile de trouver le bon timing et mixage des chansons, bien souvent par manque de temps…
Oui, et rédiger une set-list courte pour un festival est carrément un enfer pour Amorphis étant donné notre discographie ! (rires) Je ne dis pas cela pour m’en vanter, mais c’est vrai que c’est assez difficile de bâtir un ensemble de dix ou onze chansons en partant de Tales From The Thousand Lakes jusqu’au nouvel album en passant par ElegyTuonelaEclipseSkyforgerCircleUnder The Red Cloud, etc. et ainsi de suite. C’est à la fois frustrant et très compliqué. Heureusement, on s’est amélioré avec le temps et on est plus avisé en la matière. On ne se bat plus entre nous pour ça ! (rires) En fait, maintenant c’est un peu plus facile car il y a un nouvel album qui sort. Nous allons donc forcément en jouer plusieurs titres déjà, et donc aussi quelques classiques si on a le temps ! (sourires)

Enfin, l’été rime avec festivals, mais aussi avec les vacances… Les pays scandinaves attirent de plus en plus de monde à la belle saison, notamment la Finlande, le pays des mille lacs… Quels conseils et lieux insolites ou immanquables pourrais-tu nous donner afin de nous inviter à visiter ton pays cet été ?
Hé bien, dans la région d’Helsinki, déjà, il y a déjà plein de choses à voir en périphérie de la ville. Le mieux pour ça est de louer une voiture au moins pour un ou deux jours. Tu peux ensuite visiter et rencontrer les gens dans les bars, ils peuvent gentiment te montrer les bons coins dans le voisinage. Mais la meilleure chose à vous offrir est de profiter de la nature et des nombreux cottages d’été très prisés ici bien entendu. Le pays tout entier est rempli de petits cottages charmants. Le mieux est vraiment de rencontrer les gens du coin qui sont très ouverts et t’y emmener ou t’en louer un sur place. Alors là, c’est vraiment le paradis sur terre : bière, vodka, les moustiques aussi (rires), les ours, le sauna, les lacs, du sexe, et vas-y ! Qu’as-tu besoin d’autre sur terre pour vivre après ça ? (rires)