Ex nihilo, nihil

A l’heure de la mode du Post Black Metal qui tend à s’éloigner de l’essence même du genre de prédilection et de ses origines, il est bon parfois de tomber sur des disques faits maison, qui plus est en France, et qui possèdent ce petit côté malsain et authentique. Formé à Paris en 2014, Blurr Thrower distille un Black Metal atmosphérique et schizophrène intéressant découvert récemment sur son premier essai Les Avatars du Vide. [Entretien avec Blurr Thrower (instruments, chant) par Seigneur Fred]

 

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D’où provient le nom du groupe Blurr Thrower ? Y’a-t’il un quelconque lien avec les regrettés Bolt Thrower (Death Metal/UK) ou bien le groupe de Pop/Rock britannique Blur de Damon Albarn ? (rires)

Je n’ai jamais écouté Bolt Thrower. Je suis vraiment à la masse niveau Métal en général, il faudrait vraiment que je comble mes lacunes là-dessus… J’imagine qu’au nom il y a un lien avec l’œuvre de Tarkovski (NDLR : réalisateur soviétique), ça a donc l’air de gens aux goûts sûrs. En revanche j’adore Blur. Tant d’innocence et de naïveté dans un seul groupe provoque des supers trips sous drogues. C’est très facile de tourner le truc en perversion, un peu comme du lait sucré qui aurait tourné. Il y a quelque chose du matériau d’origine que l’on peut complètement altérer. Je n’ai absolument rien contre toute la musique dite populaire et ne suis pas du tout dans une démarche élitiste en général, l’important est que les gens kiffent, plutôt que d’être dans une posture constante.

Plus sérieusement, comment est né le groupe en région parisienne en 2014 ? Quelle était l’idée de départ ?

Blurr Thrower est une synthèse de nombreux concepts que je souhaite extirper, exprimé par la musique, des textes, un travail d’images. Il faut voir ça comme une tentative de « Gesamtkunstwerk » en lieu et place d’un simple projet musical. A la base je ne savais pas si je voulais écrire un bouquin, faire un film ou un disque. Je ne dis pas qu’au travers des Avatars du Vide je réussis, c’est simplement cette démarche qui m’anime. Le projet est né d’une crise à la suite de consommation de drogues que je prenais pour écrire à l’époque. Il y avait un contexte, des substances et un parfum qui, chimiquement et spirituellement, m’a secoué. Une expérience mystique très intense, qui a explicité l’univers, les couleurs et les textures qui m’obsèdent depuis toujours et que je tente d’exprimer du mieux possible par cette œuvre aujourd’hui. En cela c’est un projet profondément intime, qui contient mes forces et mes failles, évoluant entre un intellectualisme abusif et à l’inverse une forme de bestialité instinctive et viscérale. Les oppositions sont fondamentales : la noirceur et la lumière, l’immobilisme face au mouvement… D’une certaine manière, chacun de ces phénomènes fait partie intégrante de l’univers que je tente d’exprimer avec Blurr Thrower. Le vide et le flou. C’est un projet très pompeux avant tout…

S’agit-il d’un one man band ou bien il y a différents membres derrière composant un réel groupe ? Blurr Thrower s’est-il déjà produit en live sur scène ou bien c’est un projet musical uniquement studio comme le fut à l’origine Darkthrone ou Burzum en leur temps ?

Blurr Thrower n’a encore jamais fait de live, on a pleins d’idées avec le label pour faire quelque chose à terme. Dans l’immédiat c’est le temps qui manque. Après, si tout cela se concrétise, je ne verrai pas forcément Blurr Thrower prendre vie en public sous un format traditionnel… On verra bien. Vous avez donc sorti un premier enregistrement l’an dernier : l’EP Les Avatars du Vide, d’abord en autoproduction et à présent disponible chez Les Acteurs de l’Ombre. C’est utile et indispensable un label de nos jours selon toi, si on veut tout de même préserver son intégrité artistique surtout à l’heure d’internet et du do-it-yourself et possibilité de crowdfunding ? Tout dépend des ambitions du projet en question. Il y a des groupes qui fonctionnent très bien en auto-promo et c’est une très bonne chose s’ils y trouvent leur compte. Je suis convaincu que le fait d’évoluer sous l’égide d’un label tout en revendiquant une liberté totale d’expression n’est pas antinomique. Au contraire je vois que le rôle du label est de fournir à l’artiste tout ce dont il a besoin pour aller au bout de son concept. J’en veux pour preuve : Blurr Thrower est un projet invendable. Des morceaux longs jouant sur les répétitions, des textes imbitables et un concept intraduisible en l’état, le tout sous couvert d’un anonymat total… En l’occurrence, je suis fier d’être sur ce label car je vois à travers Les Acteurs de L’Ombre des gens qui peuvent comprendre quelle démarche m’anime artistiquement, les voyant proposer un Black Metal dit « atmosphérique » (je mets les guillemets car pour moi le Black Metal l’est par essence) qui est finalement très proche de celui que je tente moi-même de réaliser, assez éloigné du post-Black. Personnellement je n’aime pas l’idée du crowdfunding dans la musique en général. Je tente d’illustrer, de faire résonner quelque chose chez l’auditeur par ma musique, et je fais tout pour qu’elle vienne de mon moi le plus profond, d’un égo maladif et des traumas, c’est une musique qui s’extrait de l’os, pas de la foi d’autrui. J’aurai l’impression de perdre quelque chose de très fort. Je ne sais pas, je trouve ça absurde.

Comment as-tu créé et enregistré cet EP ? De nouveaux arrangements ont-ils été ajoutés par exemple suite à la publication par Les Acteurs de L’Ombre ?

D’un point de vue créatif, que ce soit pour la musique ou les textes, l’écriture a été une expérience très puissante car j’ai tenté de creuser au plus loin vers un absolu, de façon quasi-religieuse dans la fange, les angoisses et l’abîme qui me sont propres. M’incluant parmi les cibles de choix d’un nihilisme le plus omniscient possible dans la mesure où Blurr Thrower se doit d’être, par essence, doté d’une philosophie inhérente à son univers : hostile à tous, éthéré, anxiogène et halluciné, en adressant une certaine forme de « beauté ». C’est ma vision du Black Metal : spectral, mystique et tranchant, majestueux dans la noirceur avec tout et tous en proie potentielle, en premier lieu soi-même. Une forme de créature mystique indomptable, un golem dont on perd le contrôle. C’est donc un pur produit égocentré, égoïste, exécuté pour des raisons quasi-psychanalytiques. C’était une obligation conceptuelle de tout faire home-made. C’est sûrement la dernière fois vu l’enfer que ça a été, mais je pense être allé au bout de ma démarche. En cela je suis fier du résultat. Seulement deux morceaux constituent cet EP : « Par-Delà Les Aubes » et « Silences ».

Tu es plutôt du genre à privilégier la qualité à la quantité et au remplissage qui peut parfois tuer l’impact d’un disque ?

J’essaie juste de raconter une histoire, de proposer un long voyage. Pour cela je ne me voyais pas faire une œuvre à la structure plus conventionnelle (bien qu’au final il n’est pas non plus extravagant dans le milieu de faire de longs morceaux, Burzum l’a fait avant nous tous). J’espère que ça a marché et que chacun pourra ressentir, voir quelque chose à travers le projet. Musicalement, on baigne dans un Black Metal atmosphérique, presque progressif, tout à tour lancinant, avec des passages réellement hypnotiques, ou carrément frénétiques…

Comment composes-tu ? Tu pars d’un riff à la guitare ou plutôt d’une boucle de riffs, ou bien d’une mélodie au piano ? Comment travailles-tu : plutôt à l’ancienne ou bien sur un ordinateur avec Guitar parts et Pro Tools ou d’autres logiciels informatiques afin de tout assembler dès le départ et obtenir quelque chose de relativement propre ?

Blurr Thrower possède sa racine, c’est un blastbeat pré-enregistré à la cassette qui tourne en boucle, un poids sur une touche d’un synthé pourri pour faire une ligne de basse et des riffs de gratte sortie à la chaîne, avec des cris par-dessus. Dès qu’un riff me fait vibrer j’essaie de le retenir pour le poser de façon plus propre. Tout le process de création est là. Cela justifie peut-être le côté très progressif des morceaux. J’ai perdu une tonne de riffs en oubliant complètement ce que je venais de jouer, mais d’une manière je me dis que s’ils sont perdus, il ne valait pas réellement le coup.

Quelles sont tes principales influences musicales selon toi ? As-tu des groupes de prédilection ou une scène ou une période favorite ? (2ème vague Black Metal en Norvège, ou bien plutôt la scène suédoise, ou alors celle apparue aussi en France avec des groupes comme Blut Aus Nord…)

Musicalement, bien que j’apprécie globalement toutes ses périodes, dont l’ère Deathspell Omega et Blut Aus Nord, j’ai un immense faible pour l’aura de la scène française des années 1990 et 2000, très iconographique, romantique et occulte. Il y a quelque chose de très fort qui émane de cette période de la scène, corrosive et médicamenteuse, entre la crasse et l’encens… J’y vois vraiment une noirceur très spécifique qui reste assez unique dans le style. J’aime beaucoup la scène US à la Fell Voices et Ash Borer, progressive et transcendantale sans le côté hippie d’un Wolves In The Throne Room qui me dérange. C’est une énorme source d’inspiration. Par ailleurs cette scène a inspiré des groupes qui me sont très chers, notamment Paramnesia. Je ne comprends toujours pas trop pourquoi ce groupe, qui est une symbiose parfaite entre l’éther d’antan et la luminescence de la scène actuelle, n’est pas plus au-devant de la scène. J’aime aussi profondément le Rap US actuel, qui devient très planant et atmosphérique, très vibrant. La Pop actuelle est aussi très intéressante… On évolue en ce moment dans une bonne période musicale. Il y a peut-être moins d’œuvres dites cultes mais le niveau général musical, tout style confondu, a considérablement augmenté je trouve.

Et comment pourrais-tu situer Blurr Thrower sur la scène Black Metal française et européenne à l’heure du Post Black Metal à tout va ? Te sens-tu proches de ce genre ou bien tu t’en moques tout en respectant les  codes du Black Metal des années 80 et 90 ?

C’est une question complexe. D’un point de vue purement musical, j’aimerai que Blurr Thrower soit du cascadien avec l’héritage culturel à la française : long et progressif, baudelairien et romantique, dramatique et terne. Le paysage que l’on vous propose n’est pas apaisé et naturaliste. Il est mortuaire, irrespirable, balayé par la cendre, infesté par les ronces sous des volutes d’opium… L’idée est de rendre cette base, cette matière première, le plus universelle possible tout en respectant les codes traditionnels du Black Metal qui me touchent, notamment en matière de sonorités ou d’ambiances. En cela le projet diffère radicalement de la scène. Blurr Thrower n’est pas un projet élitiste qui se veut (p)réservé à une élite. Je suis pour le partager au plus grand nombre, dépassant largement la communauté Métal. Je retrouve plus des textures des Avatars du Vide dans une peinture de Velickovic ou de parfum dans une lettre d’Antonin Artaud que dans une majorité de la scène. Si des gens se retrouvent en la scène, c’est parfait pour eux et je ne souhaite absolument pas les dénigrer, juste exprimer que ce n’est pas mon besoin.

Quelle serait la définition du Black Metal pour Blurr Thrower, ou plutôt quelle serait ta vision du Black Metal en 2019 à l’heure où ce genre musical a tendance à décliner, notamment en Scandinavie ?

Le Black Metal m’est le medium qui me parle le plus dans sa vocation corrosive autant qu’harmonique. J’y vois sincèrement une expression qui va largement au-delà de la musique par ces facultés à taper dans les tréfonds d’un concept, du corps ou de l’âme. J’y vois une dimension qui nous dépasse, qui nous happe autant qu’elle nous enivre. Un choc chimique entre du vampirisme et de l’opiacé, à la Albert Matignon. Même si je suis un gros fan de Burzum et Darkthrone, j’ai toujours été plus client de la scène française. Je n’ai aucune idée de son état aujourd’hui, en revanche, d’un point de vue général, je ne pense pas que le Black Metal décline, de magnifiques œuvres sortent de nos jours et certains pensaient cela déjà cela à l’apparition de claviers dans la scène. En revanche, je ressens moins le besoin de provoquer un choc aux autres, à soi-même, dans une démarche artistique. C’est cela qui rend le style aussi fascinant que dangereux, aussi envoutant que mortuaire, qui lui confère toute sa splendeur et son intensité. Je suis un peu triste de voir cela changer au profit de quelque chose très léché, très stylisé et lumineux au profit d’un produit plus proche d’un combustible, d’avantage viscéral. Encore une fois je trouve que certains aujourd’hui réussissent cela haut la main, et que d’autres projets qui n’aspirent pas à cela réussissent tout de même à délivrer de grandes choses, mais j’aime l’idée de devoir « laisser une cicatrice dans la mémoire du spectateur », comme disait l’autre. J’ai l’impression de trouver cette démarche absolue plus facilement dans d’autres médiums aujourd’hui.

Enfin quels sont les projets de Blurr Thrower ? Des concerts ? Des festivals ? Un album peut-être plus tard chez Les Acteurs de l’Ombre ?

Il y a pleins de projets plus stimulants les uns que les autres dont on ne peut pas trop parler pour l’instant. En tant que tel, la suite de Blurr Thrower sortira quand elle sera prête, et c’est très loin d’être le cas aujourd’hui.

BLURR THROWER

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