Déjà auteurs de quatre albums studio remarqués, les Bataves de Carach Angren font peu à peu parler d’eux sur la scène Black Metal symphonique européenne. Ils reviennent hanter nos platines et les salles de concert cette année avec un cinquième opus de très bonne qualité baptisé Dance And Laugh Amongst The Rotten, deux ans après This Is No Fairytale paru chez Season of Mist. Son principal compositeur et chef d’orchestre, le claviériste Ardek, également connu pour ses collaborations auprès de Peter Tägtgren (Hypocrisy) dans Pain mais aussi dans le side-project du chanteur de RammsteinLindemann (en duo avec le célèbre producteur suédois), se met à nu pour Metal Obs en rappelant les origines du groupe néerlandais, ses influences et nous présente son nouveau méfait. Musique, maestro ! 

[Entretien avec Clemens « Ardek » Wijers (claviers & chœurs) par Seigneur Fred – Photo : Negakinu]

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Première question pour commencer à propos du genre musical pratiqué par Carach Angren Selon moi, il serait trop simpliste, voire même erroné, de résumer votre musique à seulement du Black Metal (symphonique). Bien sûr, cela donne un aperçu, mais il y a tant d’aspects chez vous tels que l’émotion, le côté théâtral, les influences de la musique classique dans les arrangements, ou même celles Indus dans vos riffs et certaines rythmiques très martiales. Comment décrirais-tu ta musique à un novice par exemple avec tes propres mots ?
Tout d’abord, je suis d’accord avec toi que nous ranger dans l’appellation « Black Metal » ou « Black Metal symphonique » est un peu réducteur, et en même temps c’est large comme étiquette car ce style est apparu seulement au début des années 90. Pour moi, je ne sais pas trop ce que ça signifie car ce qui est symphonique peut être également fait à partir d’une guitare. Je pense que c’est utilisé surtout pour tous les groupes qui utilisent des claviers dans le Metal depuis ces dernières décennies. C’est tout un mouvement. D’un autre côté, ce n’est pas complètement faux donc de nous donner cette étiquette, car nos racines sont ancrées dans le Black Metal, notamment au niveau vocal, et on utilise des riffs typiques du genre ici ou là, relativement puissants, mais bon, si je devais décrire les choses par moi-même, j’appellerai ça plutôt du « Horror Metal » de nos jours parce que c’est comme un nom de famille adapté : on raconte des histoires horrifiques et on en fait une musique autour qui fait peur, terrifiante, mais aussi épique et directe, « In your face » donc Métal. Voilà comment on pourrait décrire notre style, et on essaie de faire ça de manière originale, d’où le terme de « Horror Metal » que l’on utilise.

Peut-on dire que tu es en quelque sorte le chef d’orchestre du groupe, car tu en assures les claviers et tous les arrangements, et également les chœurs, tout en étant le principal responsable des compositions ?
Ouais, j’écris la majorité des titres, leurs structures de compositions bien évidemment. Je réalise aussi les orchestrations ainsi que certaines parties de guitares, et toutes les parties de claviers, oui. Je chante également, mais uniquement les chœurs et chants clairs par exemple sur le nouvel album. Cependant, le chanteur principal demeure Seregor.

D’ailleurs, ce dernier assure-t-il toujours les parties de guitare sur scène, car j’avais cru voir qu’il ne s’occupait que du chant désormais en live ?
A présent, il n’assure que le chant sur scène, car notre musique est devenue trop complexe dernièrement. On loue donc les services de guitaristes de session en concert. Cela lui permet d’être plus libre au micro et de bouger davantage, comme un acteur sur scène au théâtre, car il a un grand rôle à ce niveau-là en tant que chanteur et frontman. Ceci convient donc mieux à notre musique avec des guitaristes live en plus.

Quelles sont tes influences musicales personnelles, car elles doivent être riches et variées à l’image de votre musique : du classique ? Du Metal ? De la musique électro ou Industrielle ?
Oui, c’est tout à fait correct. J’ai grandi avec de la musique classique et des compositeurs russes comme Tchaikovsky, Stravinsky, etc. J’aime beaucoup ça. Et j’écoute pas mal de musique de films également. Mais pour être honnête, je n’écoute pas tant d’autres musiques à côté, car je n’ai pas le temps et je compose déjà beaucoup pour moi-même ou d’autres projets artistiques, d’autres groupes.

Comme par exemple pour Lindemann (NDLR : side-projet du chanteur Till Lindemann de Rammstein et Peter Tägtgren) ?
Oui, entre autres… (sourires) Mais aussi des courts-métrages, des musiques de publicités afin de créer des bibliothèques musicales dédiées à la publicité. Je suis pas mal occupé, à vrai dire…

Et tu arrives à gagner ta vie professionnelle suffisamment avec tout ça aujourd’hui ?
Avec le groupe et ceci à côté, oui, c’est tout à fait possible. On tourne beaucoup avec Carach Angren, tu sais. Donc pour le moment, ça va, mais avec ce genre de choses, on ne sait jamais combien de temps ça va durer… C’est le business de la musique ! (rires)

Durant ta jeunesse, as-tu appris la musique dans une école ou un conservatoire par exemple aux Pays-Bas pour en arriver là où tu es ?
En fait, je faisais partie d’une chorale, j’étais chanteur, puis j’ai joué du clavier à partir de l’âge de huit ans. J’ai eu la chance ensuite d’apprendre le chant et la musique classique avec des cours une à deux fois par semaine pendant environ huit ans, dans une école et dans une église.

Ah oui ? Plutôt étonnant pour un artiste actuel qui joue du Black Metal ??! Ce n’est pas très catholique ce que tu fais aujourd’hui…
Hé oui, si seulement ils savaient ce que je suis devenu… (rires) Mais c’était super, ce fut une très belle école riche d’enseignement, j’ai beaucoup appris. Je ne suis pas croyant de toute façon, mais c’était des gens très bien, et mes parents m’ont payé ces cours donc je leur dois beaucoup et suis reconnaissant. Tout ceci est devenu possible grâce à eux. Par la suite, je suis rentré en contact avec l’univers du Metal quand je jouais alors du piano…

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Carach Angren existe depuis 2003 chez toi aux Pays-Bas et vous sortez déjà votre cinquième album Dance and Laugh Amongst the Rotten, le temps passe vite… Vous êtes plutôt productifs. Comment travailles-tu ? Tu composes en tournée sur un ordinateur si vous voyagez beaucoup, ou bien plutôt à la maison tranquillement chez toi ? 
J’ai l’habitude généralement de composer depuis mon petit studio à mon domicile, à partir du piano essentiellement. Les idées viennent alors, mais en général, j’ai déjà des bribes d’idées. Par exemple, il y a une histoire morbide sur le nouvel album à propos de l’acteur et dramaturge anglo-irlandais Charles Francis Coghlan. Il s’agit du titre portant le nom de cette mystérieuse personnalité. Je me souviens que Seregor (chant) est arrivé avec cette drôle d’histoire plutôt intéressante en me demandant si je la connaissais. En fait, quand il mourut en 1899 au Texas, son corps fut mis dans un cercueil en métal et mis de côté en attendant les instructions de sa famille. Il y a eu une émeute près d’un an après lors d’une grande tempête à Galveston en 1900, et son cercueil, toujours en attente pour être enterré quelque part, disparut alors suite à cela. Le club des acteurs de New York avait, pendant plusieurs années, établi une récompense permanente pour quiconque récupère le cercueil de Coghlan. Le cercueil a finalement été retrouvé sept ans plus tard par un groupe de chasseurs qui l’a découvert partiellement submergé dans un marais à neuf miles de Galveston le long de la côte est du Texas continental. Puis une autre histoire raconta que des pêcheurs canadiens l’auraient retrouvé près de sa propriété où il voulait finir ses jours sur l’île du Prince Edward dans la baie du Saint Laurent Je me suis dit que c’était une source d’inspiration incroyable et pleine de possibilités, ça m’a parlé et inspiré tout de suite. En quelques jours, j’ai composé la mélodie de cette chanson avec un refrain prenant et épique, des soli de guitare et des orchestrations de cordes (violon). Voilà comment par exemple, j’ai travaillé sur Dance And Laugh Amongst The Rotten, à partir d’un peu de matière, des histoires, et en mettant des émotions appropriées. J’envoie ensuite la démo aux autres membres du groupe par internet depuis mon ordinateur. Ils enregistrent leurs parties de guitares et de batterie.

Ah, j’avais cru d’ailleurs que vous aviez eu recours à une boîte à rythmes sur ce nouvel album, car c’est très propre ?!
Non, il s’agit bien d’une vraie batterie !

Peux-tu nous parler à présent de deux autres chansons que j’ai trouvées particulièrement intéressantes également : « Song For The Dead » qui m’évoque l’ancien groupe néerlandais Danse Macabre, et « In De Naam Van De Duivel » ? Cette dernière est en flamand, je présume, ta langue maternelle, et fait référence au diable ?
Oui, exactement. Ce titre signifie « Au nom du diable » en français. Et merci pour le beau compliment à propos de la référence au groupe Danse Macabre, mais il n’y a pas de lien direct même si musicalement l’analogie est intéressante. Tout d’abord, il faut savoir que tout l’album est à lui seul une grande histoire avec à l’intérieur de plusieurs petites histoires. Le premier morceau, « Song For The Dead », parle d’une petite fille qui joue un peu trop avec sa planche Ouija (NDLR : planche sur laquelle apparaissent les lettres de l’alphabet latin, les dix chiffres arabes, ainsi que les termes « oui », « non » et « au revoir », censée permettre la communication avec les esprits) Elle ouvre une porte et fuit à travers pour rejoindre les âmes des morts. Et cela est en relation plus ou moins avec la chanson précédente sur l’acteur Charles Francis Coghlan qui parle plus du corps du défunt qui s’est déplacé, mais je ne veux pas trop en dire… Quant à la chanson suivante, on revient à la pièce originelle, sa chambre, dans laquelle tout a commencé et on trouve des indices sur la façon dont elle a disparu pour rejoindre les mauvais esprits. Il s’agit d’une découverte essentielle dans l’histoire, mais pour ça, il faut lire les paroles… (sourires)

Et la chanson « Charlie » au début du nouvel album, est-ce en relation avec justement « Charles Francis Coghlan » ?
Non, pas vraiment. Disons qu’il y a plusieurs éléments qui les relient, tu sais. Je suis curieux d’ailleurs de savoir comment les gens vont interpréter tout cela… Il y a différentes manières de voir les choses en fait.

Quelques mots enfin sur la chanson « Blood Queen » ? Cela fait-il référence à la comtesse hongroise Elisabeth Bathory appelée aussi « Princesse sanglante » ?
Non, il s’agit d’une partie d’une histoire vraie à propos d’une reine britannique qui ne put donner naissance à des enfants et la manière violente dont elle est morte. Mais non, ce n’est donc pas Elisabeth Bathory comme on pourrait le croire de prime abord. Je ne peux pas trop t’en dire là encore, j’invite tes lecteurs à lire les paroles quand ils écouteront l’album. Il y a plusieurs personnages, etc., un peu comme la fille qui joue avec sa planche Ouija sur « Song For The Dead ».

On peut donc affirmer que Dance And Laugh Amongst The Rotten est entièrement un concept album ?
Oui, absolument.

Revenons à présent sur ta collaboration sur l’album Skills In Pills de Lindemann au côté de Till Lindemann donc, le chanteur de Rammstein, et Peter Tägtgren il y a deux ans. Quelle expérience en as-tu tiré lors de ton travail ? Tu as été aux célèbres Abyss Studios en Suède pour cela ?
Peter avait déjà écrit les chansons pour Lindemann avec déjà des arrangements de prêts. Et il m’a alors contacté afin de faire de meilleurs arrangements au niveau des orchestrations. Il m’a donc envoyé ce qu’il avait déjà réalisé et j’ai travaillé dessus. C’est un grand producteur et compositeur, et un artiste incroyable aussi, vraiment. Ce fut un honneur. J’ai bossé dur dessus à mon studio, j’ai même failli par devenir fou par moment, car je voulais lui donner le meilleur de moi-même. Till Lindemann m’a demandé ensuite d’écrire une ballade comme chanson qui figurerait en fin d’album, en bonus. Il s’agit de « That’s My Heart » qui figure uniquement sur la version vinyle. J’ai tout renvoyé sauf cette dernière afin que Peter mixe les dix chansons de cet album Skills In Pills à son studio en Suède. Mais pour la ballade, c’est Till qui est venu chez moi aux Pays-Bas dans mon studio pour enregistrer les prises de chant. On a travaillé dessus ensemble, mais après cela a été finalisé aux Abyss Studios. C’est un peu trop petit pour tout faire chez moi… (rires) Avec Peter, on a travaillé par la suite ensemble sur son album Coming Home de Pain. 

La prochaine fois, quand Till vient à ton studio, prévois d’organiser un concert de Rammstein chez toi en invitant tous les autres membres du groupe !
(Rires) Non, c’est vraiment trop petit, mais ça serait chouette. Il est impressionnant, il faut dire. Mais quand on travaillait ensemble, tu sais, on était avant tout des musiciens, et il n’y avait pas de différence entre nous. Je veux dire, Till et Peter sont des gars vraiment sympas, et ce fut une très belle collaboration sur Lindemann.

Une suite à cela est-elle en prévision entre eux et toi ?
Pour le moment, j’en sais rien, il faudrait leur demander. Je fais pas mal d’autres collaborations avec d’autres groupes. Quand ils seront prêts, je pense qu’ils me contacteront.

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Et Rammstein, s’agit-il d’une influence dans la musique de Carach Angren car il y a des passages très martiaux avec de gros riffs rappelant les sonorités Indus et certaines orchestrations du groupe même si tu es davantage influencé par la musique classique comme on l’évoquait précédemment ?
Non, pas forcément en fait. J’ai beaucoup de respect et d’admiration pour le groupe et leur œuvre. Mais j’écoute tant de choses et j’ai écouté tellement de groupes. Comme je te disais, je n’ai pas trop le temps d’écouter d’autres musiques, car je joue et produis pas mal de choses déjà de mon côté, alors tu sais… En Métal, par exemple, j’écoute surtout des choses comme Cannibal CorpseNile, ce genre de choses directes « In your face » et assez technique. 

Et en Black Metal ? Je dirais Dimmu Borgir ou Cradle Of Filth comme influences que tu ne veux pas vraiment avouer ?
Oui, bien sûr, comme beaucoup de gens, j’ai écouté ça étant plus jeune, bien sûr, mais maintenant on fait notre propre truc et avons construit pas mal de choses avec Carach Angren ces quatorze dernières années. Tu sais, ce n’est pas parce que tu regardes le foot à la TV étant jeune que tu vas faire du foot plus tard comme ces joueurs, quoique… (rires)

Connais-tu Morgul par exemple, un ancien one-man band norvégien uniquement studio créé par Jack D. Ripper, qui se rapproche beaucoup de votre musique « Horror Metal » ?
Non, je connais que de nom en fait. J’en avais entendu parler. Nous, on essaie de faire notre propre truc.

Pour conclure, sur scène, quand allez-vous tourner par chez nous et à quoi peut-on s’attendre lors de vos prochains concerts ?
On va faire quelques festivals cet été puis allons tourner à l’automne, je pense. En festival, c’est différent par rapport à une salle, mais on aime bien jouer dans les deux. Sur scène, mon frère Namtar était comme un robot à la batterie sur la dernière tournée. Moi, j’avais divers gadgets pour mes claviers. (rires) Nous nous maquillons et arborons des costumes. On est en train de voir tout ça pour la prochaine tournée, notamment en France où l’on adore venir jouer…

CARACH ANGREN
Danse macabre

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