CELESTE
Intouchable(s) ?

Si le quatuor lyonnais connut une fulgurante ascension sur la scène Sludge Metal/Hardcore internationale grâce à ces trois premiers albums Nihiliste(s), Misanthrope(s), Morte(s) Née(s), et diverses tournées à l’étranger, son successeur Animale(s) fut un double concept-album ambitieux poussant l’univers musical du groupe en 2013 à son paroxysme tout en y apportant davantage de nuances. Pour autant, il ne faudrait pas délaisser son propre domaine, or Céleste compte bien s’y employer prochainement afin de vous délivrer une expérience live inédite dans l’Hexagone en défendant sur scène son nouveau cru made in Côtes-du-Rhône baptisé Infidèle(s) qui s’annonce sous les meilleurs auspices…

[Entretien avec Johan Girardeau (chant/basse) par Seigneur Fred
photos : As Human Pattern, Philippe Jawor, Lex Photography]

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Votre double album Animale(s) fut un album puissant mais peut-être plus nuancé, et un successeur ambitieux à son prédécesseur Morte(s) Née(s), vous permettant de vous faire connaître davantage à l’étranger et être reconnu comme un nouveau fer de lance de la scène Metal Sludge/Post Hardcore française. Quel bilan dressez-vous de la période Animale(s) et ce qui en a découlé ? Enfin, en êtes-vous totalement satisfait ?
Je pense qu’on a eu une bonne renommée à l’étranger assez vite, avec Nihiliste(s) notamment, on est sur un label Allemand, peut-être que ça aide un peu, donc Animale(s) a été dans la continuité. Être un « fer de lance de la scène Métal Sludge/Post Hardcore » comme tu dis, sincèrement ça serait flatteur, mais je ne suis pas vraiment certain qu’on soit reconnu de la sorte. Animale(s) c’est un album qu’on a beaucoup joué en live, on le jouait déjà un peu avant de le sortir, on ne pensait pas à l’époque qu’on mettrait quatre ans à en sortir un nouveau, c’est donc plus de cent concerts au final à jouer majoritairement ces morceaux. C’est aussi notre projet le plus ambitieux de par la durée du disque et peut-être celui sur lequel on s’est mis le plus de pression. On en dresse un bilan plutôt positif même si on pensait passer un gros pallier niveau notoriété, ce qui n’a pas particulièrement été le cas, ou alors on ne s’en est pas rendu compte. Mais on est très fier de cet album, et comme souvent, je pense qu’on en entendra encore plus parler maintenant que le nouveau est sorti. C’est assez paradoxal, mais c’est souvent le cas, il faut qu’un nouvel album sorte pour que les gens montrent pleinement leur affection pour celui d’avant.

Le vidéo clip de votre premier extrait « Cette Chute Brutale » de votre cinquième et nouvel album Infidèle(s) vous représente en train de jouer dans le noir avec vos lumières rouges sur la tête, comme en live. Comment décririez-vous par vos propres mots un concert de Céleste ? Il s’agit d’une véritable expérience unique en son genre pour le spectateur, non ?
C’est bien ça, on veut que ça soit une vraie expérience sans que ça soit pour autant trop théâtralisé, on n’a pas de backdrop, pas de projecteur, on ne fait pas d’entrée sur scène. L’idée, c’est plus de jouer sur les sens. On veut que le public perde tout repère et lâche complètement prise mentalement. Ca ne fonctionne pas avec tout le monde bien entendu, mais on a eu des retours d’expérience de gens qui entraient dans une forme de transe pendant notre set. On ne laisse quasiment pas de temps morts entre nos morceaux, je pense que ça participe aussi à cet effet. Il y a tellement de bons groupes aujourd’hui, très pros dans leur démarche, avec des superbes lights, un super son, etc. Au final, c’est très bien pour le public, mais d’un groupe à un autre l’expérience peut être assez redondante au final. Du coup, nos sets sont atypiques mais éprouvants, et il nous ait même arrivé plus d’une fois de vider de moitié une salle au fil de notre set. Du coup, nos sets sont atypiques mais éprouvants, et il nous ait même arrivé plus d’une fois de vider de moitié une salle au fil de notre set. Je pense même qu’il y a des gens qui aiment beaucoup ce qu’on fait, mais pour qui c’est trop de se taper cinquante minutes aussi jusqu’au-boutistes.

Vous avez pas mal tourné ces dernières années à l’étranger, notamment au Roadburn Festival (2012) aux Pays-Bas, mais aussi en France au Hellfest (2012 également, je crois). Un peu à l’instar de Gojira il y a quelques années, vous sentez-vous davantage reconnus aujourd’hui par vos pairs et le milieu de la scène musicale à l’étranger plutôt qu’en France en fin de compte ?
Oui, tu as raison, je crois qu’on doit approcher des trois-cent-cinquante concerts, et je pense que quatre-vingt-dix pour cent se sont passés à l’étranger. Je ne sais pas si l’exemple de Gojira est le bon, ce groupe est une fierté nationale, ils ont fait tous les gros festivals français et on jouit d’un soutien énorme (et amplement justifié) en France. Quand ils ont pris leur envol à l’étranger, je pense que le public français était fier de voir des Frenchies réussir en dehors de leurs bases. Je pense qu’ils sont autant reconnus en France qu’à l’étranger. On n’a pas la prétention de se comparer à eux, ils sont bien plus « gros » que nous. Mais pour revenir à ta question, notre parcours est bien différent. Nous, on a toujours bien fonctionné à l’étranger depuis les tous débuts, alors qu’en France ça a toujours été plus compliqué. Et je pense que tout le monde s’en bat un peu les couilles en France de savoir qu’on jouait à Las Vegas cet été (aux côtés de Gojira d’ailleurs) ou qu’on va faire notre deuxième tournée US en co-headlining dans quelques mois. (rires) En tout cas, j’ai vu personne en faire le relais, ou nous féliciter pour ça. Donc oui, pour conclure, oui, on se sent d’avantage reconnu à l’étranger que sur nos terres. De toute façon, on n’a pas à se convaincre de ça, on reçoit en permanences de sollicitations de l’étranger que ça soit pour des offres de concerts ou de la promo, alors qu’en France, c’est bien plus calme.

Toutefois, vos chansons sont chantées en français (même si bien souvent ce n’est pas évident de comprendre les paroles avec ces growls !) et comportent des titres français. N’est-ce pas difficile de vous exprimer en français pour percer notamment à l’étranger quand on ne fait pas de la variétoche ? Eths ou Mass Hysteria, dans d’autres genres Métal, n’ont jamais percé à l’étranger à cause notamment de la langue (sauf au Québec par exemple)…
Je ne pense vraiment pas que la langue soit un problème. Il ne faut pas se leurrer, je pense que moins de dix pour cent des gens qui écoutent du Métal lisent les paroles. Après ça peut plutôt être une question de sonorité, mais d’une part nous, on a plutôt des retours positifs sur ce point à l’étranger, et je pense qu’il y a plein d’exemples de groupes de Métal qui ont eu des carrières internationales florissante sans chanter en anglais ; par exemple, je pense à Rammstein en écrivant ces lignes. Si Eths ou Mass Hysteria n’ont pas fonctionné, même si je ne connais pas très bien, j’imagine que c’est plus parce qu’ils font un style de Métal bien particulier qui ne plaît pas des masses ailleurs qu’en France. Le plus fou, c’est que le fait de chanter en Français est un frein pour nous plus particulièrement en France. Pour le coup, on a vu plein de remarques sur le fait que ça rebutait littéralement des gens de simplement lire nos titres en français. En France, on a historiquement beaucoup trop vénéré la culture anglo-saxonne. Il y a un paquet de groupes ricains pas terribles qui ont percé ici parfois plus qu’aux US alors que de bons groupes français sont restés eux aux oubliettes…

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Encore une fois, le son de ce nouvel album est tout simplement énorme, notamment au niveau riffs de guitares (mais aussi batterie, chant, etc.). Où et comment avez-vous enregistré et mixé Infidèle(s) ?
Merci pour le « encore une fois », car soyons honnête, ce n’est pas le point sur lequel on a le plus de louanges. Cela étant, il se trouve que pour cet album, par la force des choses (impossibilité de quitter Lyon pour enregistrer l’album) on a enregistré chez un pote Fabrice Boy au Warmaudio à Décines (banlieue lyonnaise) et avec Francis Caste (NDLR : producteur de The Arrs, Sticky Boys, Arkhon Infaustus, Zuul Fx, Aqme, etc.) pour le mastering. Au final, on est super content de la production, on avait vraiment à cœur de faire quelque chose de différent de nos précédentes productions, on voulait un truc plus propre, plus pro, plus Hi-fi. Des retours qu’on a pour l’instant, ça en déroute certains qui aimaient bien l’aspect plus organique de nos anciens albums, mais je suis persuadé que c’est un bon choix pour le long terme. Je trouve l’album plus facile à écouter, moins éprouvant qu’auparavant, je pense que ça peut nous rendre accessible à un public plus large. Même si on fait des choix extrêmes dans notre démarche artistique, ça ne nous empêche pas de vouloir être écouté du plus grand nombre, on n’est juste pas prêts à tout pour arriver à nos fins. (rires)

Musicalement, cet album est très sombre, très compact, intense avec cette production sonore massive. Il y a peu de respirations (« I »). Ne craignez-vous parfois de perdre certains auditeurs, tout de même ?
Alors pour être franc, nous on n’a pas du tout cette impression. On sait que Céleste reste quelque chose de difficilement accessible, mais cependant, sur cet album, on a essayé de créer beaucoup plus de contrastes que d’habitude, ça se ressent rythmiquement, mais aussi sur les mélodies. Après ce qui n’aide pas à comprendre nos subtilités, c’est peut-être dû en partie au fait que ça reste un album de « Rock » brut dans l’essence, car on n’a quasi aucun arrangement, effet ou instrument additionnel. C’est de la guitare, de la basse, de la batterie et du chant avec le même son pendant cinquante minutes, sans artifice.

On vous décrit souvent comme précurseur du Blackend Hardcore en France, mais honnêtement, je perçois de moins en moins vos influences Black sauf lors de passages rapides avec des riffs intenses (ex. « Entre Deux Vagues »). Quelles sont les influences musicales au sein du groupe ?
C’est assez marrant, car les avis sont ultra partagés sur ce point. Pas plus tard qu’hier, je répondais à une interview où le gars disait que c’était le plus Black de nos albums. Nous, on n’a pas l’intention de faire tel ou tel type de Métal, on a envie de faire du Céleste ; ça donne ce que certains appellent du Blackened Hardcore dont on a été les précurseurs, mais à vrai dire on s’en fout un peu des étiquettes. J’explique souvent qu’on ne fait pas du Black Métal, car on n’a vraiment absolument rien des codes de cette scène et on n’en écoute pas ; mais pour autant ça ne me dérange absolument pas que quelqu’un dise qu’on en fait ou qu’un Black Métalleux vienne nous féliciter à la sortie d’un live. On fait ce qu’on aime, sans concessions et sans trop tenir compte des avis ou envies de notre public. Concernant les influences plus générales, je ne pense pas qu’on en ait des masses. On a des goûts musicaux bien différents dans le groupe et qui sont très éloignés de ce qu’on fait. Deux d’entre nous écoutent énormément de Deathcore et autres daubes du genre, par exemple, or je ne pense pas que ça se ressente dans ce qu’on fait.

Honnêtement, vous sentez-vous plus proches de la scène Hardcore ou bien de la scène (Black) Métal, ou bien vous ne vous posez pas ce genre de question au quotidien lors de la composition d’un disque ? Vous sentez-vous proches de groupes tel que Déluge que nous avons interviewé dernièrement, notamment dans l’attitude avec son « Untrue Black Metal » ?
Lors de la composition, on ne se pose absolument jamais la question. Par exemple sur Infidèle(s) on avait la volonté de sonner plus Métal sur certains aspects, mais cette volonté était purement artistique, on ne s’est jamais dit que ça nous permettrait de nous rapprocher de cette scène, ou d’avoir un peu moins le cul entre deux chaises. Dans l’ensemble, on se rend compte que naturellement on a évolué plus dans la scène hardcore à nos débuts et que les choses se sont inversées petit à petit, et on est très content de cette mixité au final. Par exemple, on va aller en Hongrie, en Ukraine et en Turquie le mois prochain, ce sont typiquement des orgas Hardcore qui nous soutiennent sur ces événements alors qu’on rentre juste d’une grosse organisation en Hollande qui était purement Métal (Mayhem en tête d’affiche), on a aucun souci à faire le grand écart et on a vraiment aucune préférence. Quant à Déluge, nous sommes de très bons potes, ça fait un bout de temps qu’on se retrouve sur les mêmes événements, mais je pense qu’on est vraiment très différents dans nos manières de fonctionner ou en termes d’attitude également.

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À propos du titre d’album maintenant : Morbid Angel a pour habitude de décliner chaque première lettre d’un nouveau disque en suivant l’ordre alphabétique. Mais vous, d’où vous est-venue cette déclinaison originale de noms d’albums sous cette typologie (s) à la fin de chacun de vos titres ?
Je ne connaissais pas cette anecdote concernant Morbid Angel. De notre côté, on a le gimmick du (s) qui est notre marque de fabrique. De là à pouvoir te dire d’où c’est venu, je vais peut-être te décevoir, mais ça fait plus de dix ans maintenant et je n’en ai pas le moindre souvenir. Maintenant, ça rentre dans une volonté globale de se distinguer au maximum des autres groupes par des gimmicks reconnaissables facilement : titres de chansons, le (s), les artworks, etc.

Après donc Nihiliste(s) ; Misanthrope(s) ; Morte(s) Née(s) ; Animale(s) ; aujourd’hui Infidèle(s). Qu’entendez-vous au juste par-là ? Qui sont ces « Infidèle(s) » ? Y a-t-il un caractère religieux ici en ces temps de pseudo-guerres de religion où certains illuminés tuent au nom d’un Dieu qui n’est qu’un prétexte finalement ?
Oui, l’aspect religieux est bien ancré dans ce disque, mais pas que, et il fait indirectement écho aux événements récents, mais pas que sachant qu’on essaye de toujours garder une intemporalité dans notre travail. Il y a plein de doubles sens tout au long des chansons, et je joue comme à mon habitude sur un paquet d’ambiguïtés. On n’a jamais caché dans le groupe notre aversion pour la religion, ce qui n’est pas très original dans notre scène musicale, soyons honnêtes. Mais on ne tient pas non plus à faire notre pain là-dessus ni que ça prenne le dessus sur la musique. Céleste est avant tout un projet musical/artistique.

Enfin, peut-on espérer vous (re)voir lors d’une prochaine tournée française et allez-vous tourner à l’étranger ? En Amérique, par exemple ? D’éventuelles participations à des festivals l’an prochain même si c’est un peu tôt encore à dire ?
Une tournée française semble peu probable dans l’immédiat, le gros événement pour nous, c’est la grosse tournée aux Etats Unis en mai 2018, et dans une moindre mesure les dates dont je t’ai parlé plus haut. On fera quand même quelques dates en France (Paris, Lille et Grenoble pour l’instant) mais ça sera concentré sur des week-ends. Je pense qu’on fera une tournée européenne et donc des dates en France, mais ça ne sera pas avant 2018/2019. Par contre, on est très intéressé de faire des fests en France cet été, à bon entendeur !

Et quels sont les autres projets de Céleste hormis de tourner ? Que peut-on vous souhaiter avec ce cinquième album Infidèle(s) ?
De manière très simple, on espère pouvoir toucher le plus de monde possible. On est très heureux de notre notoriété mais on ne serait pas contre le fait de passer un cap de plus et pourquoi pas avoir un public un peu plus large en France, c’est certain.