Les notions d’espace-temps et de l’au-delà ont toujours fasciné les Black Métalleux de Dark Fortress. Mais depuis Venereal Dawn paru en 2014, que l’attente fut longue ! Fort occupés dans leur antre bavarois (Woodshed Studio) par leurs autres projets respectifs (Triptykon, Alkaloid, Noneuclid qui lui est rentré en hibernation), le chanteur Morean et le guitariste/producteur V. Santura refont surface dans le monde des vivants avec Spectres From The Old World. Au programme : cosmologie, occultisme, et physique quantique… Attention, scoop sur l’actualité de Triptykon/Celtic Frost en fin d’interview ! [Entretien réalisé début 2020 avec Morean (chant) et Victor Bullok Santura (guitare) par Seigneur Fred – Photo : Markus Laakso]

Pourquoi un tel délai (6 ans !) entre Venereal Dawn et ce nouvel album Spectres From The Old World ? C’est à cause de tous vos autres groupes parallèles très chronophages (Noneuclid, Triptykon, Alkaloid et Hannes Grossmann) ?
Morean : C’est exact. Le temps est le plus gros problème quand on essaie de faire quoi que ce soit avec plusieurs groupes. Nous avons tous des emplois ou d’autres carrières musicales en cours et/ou des enfants à la maison, et ce problème ne fait qu’empirer continuellement… (rires) Malheureusement, nous sommes à des années-lumière de pouvoir payer nos factures avec Dark Fortress, et ce n’était pas vraiment notre ambition non plus. Mais être musicien de nos jours signifie malheureusement que vous devez dire oui à presque tout ce qui générera une sorte de revenu car il est irréaliste de s’attendre à ce que vous puissiez survivre avec une seule activité ou un seul projet et surtout pas un groupe de Métal extrême. De plus, le fait que nous soyons répartis sur trois pays n’aide pas non plus. (rires) Pour chaque son que ce groupe veut produire, des milliers de kilomètres doivent être parcourus avant de pouvoir se dire bonjour. Bien sûr il y a internet mais avoir les bonnes personnes ensemble physiquement est absolument essentiel dans un tel groupe qui fonctionne totalement avec notre passion pour la musique. C’est donc ainsi que cela doit être, même si cela complique un peu la logistique au quotidien.

Pensez-vous que vos projets parallèles (Noneuclid, Triptykon et Alkaloid) sont nécessaires pour apporter de la fraîcheur et de nouvelles idées à Dark Fortress ? Vous aviez besoin de cela au cours de ces dernières années afin d’aborder et de travailler sur les nouvelles chansons de Spectres From The Old Word ?
Morean : Absolument ! Même si nous essayons de séparer un projet d’un autre dans nos têtes, il y a toujours des idées qui débordent et de l’inspiration parce que tu es toujours la même personne au fond de toi, que ce soit dans Dark Fortress ou un autre groupe. Personnellement, mon intérêt pour les aspects les plus extrêmes et les plus aventureux de la science contemporaine a été le principal moteur de mes idées de paroles dans Alkaloid depuis le départ et je dois admettre que sur ce nouvel album de Dark Fortress, je ne pouvais pas ignorer ces sujets non plus tant ils m’inspirent. Mais musicalement aussi, vous entendrez bien sûr l’évolution de nos influences dans les chansons du nouvel album. Toute la connexion avec Celtic Frost/Triptykon a définitivement laissé des traces dans des nouveaux morceaux comme « The Valley » (sur l’album Ylem), « Isa »  (sur Spectres (…)), ou bien dans « The Black Plague Of The Soul » de Noneuclid. Il en va de même pour les parties les plus symphoniques et les sections plus mélodiques en son clair dans lesquelles nous nous permettons un peu plus de liberté pour sortir du corset musical traditionnellement assez étroit du Black Metal. Tu dois aller là où ton inspiration te mène, sinon cela devient une sorte de comptabilité auto-répétitive avec des notes et des idées, et c’est toujours la mort de l’art.

Qui sont ces « Spectres du Vieux Monde » évoqués dans le titre de ce huitième album studio ? Peut-être vos démons du passé qui vous suivent tout au long de votre vie jusqu’à la fin et au-delà, par-delà le miroir d’Eidolon qui fut l’un de vos précédents albums…?
Morean : Les « spectres » sont les restes de l’humanité de la fin du dernier album Venereal Dawn qui se sont transformés en êtres vivants de lumière pure. Le nouvel album reprend ce fil : ces êtres renaissent dans un nouvel univers, faisant partie du tissu de l’espace-temps dans des minuscules dimensions tout autour mentionnées dans la « théorie des cordes » (NDLR : un cadre théorique dans lequel les particules ponctuelles de la physique des particules sont représentées par des objets unidimensionnels appelés cordes. La théorie décrit comment ces cordes se propagent dans l’espace et interagissent les unes avec les autres). Le « vieux monde » ici est donc l’univers dont ils sont issus. Malgré le fait que tous les albums ont été écrits en tant qu’entités indépendantes et qu’il n’y a jamais eu de réelle ambition de raconter une histoire concrète reliant tous nos albums, tu peux toujours voir une vague ligne de connexion entre eux. En fait, la section centrale de la chanson « In Deepest Time » dans Spectres From The Old Word a un verset essayant d’esquisser cette ligne. C’est juste une façon de voir les choses et ce n’est pas du tout pertinent pour comprendre les albums. Mais si Stab Wounds était basé sur le suicide, et Séance sur l’homme qui s’est suicidé et a trouvé comme un fantôme dans l’au-delà, on pourrait dire que sur chaque album suivant de Dark Fortress, le narrateur est entré dans un nouvel univers. Sur Eidolon, il est passé de l’autre côté du miroir, dans une autre dimension. Sur Ylem, c’est l’univers avant le Big Bang, sur Venereal Dawn, le monde est ravagé par la lumière vivante et transforme les restes épars de l’humanité en créatures de lumière aussi. Et les spectres de l’ancien monde tentent de reprendre là où Venereal Dawn s’est arrêté, quand un autre univers est né, mais le narrateur se réincarne alors que le tissu de cet univers lui-même, regardant de l’extérieur lorsque ce nouveau cosmos est né, forme tous ses mondes. Il y voit la montée et la chute de la vie, et meurt finalement à la fin, comme toute chose.

A présent, quelle serait votre définition de la musique Black Metal de nos jours et ne pensez-vous pas que vous participez de près ou de loin à l’évolution de ce style par votre approche artistique unique depuis 1994 ?
V. Santura : Pour moi, la définition de « Black Metal » est tout simplement inhérente à ses deux mots. Il doit être « noir » ou sombre, pas du tout agréable ni amical ou inoffensif. Et c’est un sous-genre de Métal, bien évidemment. Je veux donc entendre des riffs de guitares et des screams ! Pas seulement des paysages sonores… La question de savoir si et comment nous avons contribué au développement ou à l’évolution du genre, c’est impossible pour moi de répondre. Je ne sais tout simplement pas et serait prétentieux de ma part. Si des gens de l’extérieur nous voient comme un groupe influent, je me sens profondément honoré, mais je ne m’arrogerais jamais de cela.

Enfin, quelles sont les nouvelles de Triptykon ? Avez-vous trouvé un nouveau batteur ? Un nouvel album est en cours d’élaboration je crois en studio, m’a confié Ravn, le chanteur de 1349 et ami proche de Tom G. Warrior ?
V. Santura : Oui, en fait Hannes Grossmann est le nouveau batteur de Triptykon ! Il était en fait très difficile de trouver le bon batteur et ce processus nous a coûté beaucoup de temps… En fait, les exigences à la batterie sont assez grandes dans Triptykon, et aussi parce que Norman Lonhard avait placé la barre très haute à ce poste. Triptykon n’a pas seulement besoin d’un bon batteur de Métal, on a aussi besoin d’un batteur qui soit un grand batteur classique de Rock au sens large, et étonnamment peu de batteurs sont excellents dans les deux mondes. Je suis vraiment content de travailler maintenant avec Hannes car avec lui, il n’y a pratiquement aucune limite à ce que nous pouvons faire. Le troisième album studio de Triptykon est en effet en route, mais nous en parlerons le moment venu et quand nous serons prêts. Néanmoins, il y aura bientôt une nouvelle sortie importante cette année : le « Requiem » de Triptykon/Celtic Frost. Ce Requiem a été enregistré live au Roadburn Festival (Pays-Bas) l’an dernier avec le Dutch Metropole Orchestra et sortira probablement en mai sur CD, LP et DVD. Le temps de jeu est d’environ 46 minutes et contient environ 35 minutes de musique entièrement nouvelle, entièrement inédite. Bien sûr, ce n’est pas le nouvel album officiel, mais néanmoins il s’agit d’une sortie importante de nouvelle musique. Soit dit en passant, mon collègue Morean a coopéré avec nous sur les arrangements classiques du Requiem…

Quant à toi, Morean, quelles sont les nouveautés de tes projets parallèles Alkaloid, Noneuclid et Hanness Grossmann (band) ?
Morean :
Noneuclid est plongé dans un profond sommeil à présent, depuis à peu près notre dernier spectacle en 2012, et nous ne sommes pas sûrs que nous nous en réveillerons à nouveau, même si on serait ravi de voir nos collaborations orchestrales sortir correctement un jour. Si Dark Fortress a déjà du mal à trouver le temps de faire quoi que ce soit, imagine un peu comment cela était pour Noneuclid ? (rires) Mais heureusement, il y a maintenant Alkaloid, qui me semble secrètement comme un Noneuclid 2.0, même si les deux ne sont pas la même chose, bien sûr. Et les cinq auteurs-compositeurs d’Alkaloid dont je fais partie ne sont jamais immobiles. Hannes nous a déjà envoyé des premières démos de nouvelles chansons pour le prochain album, et j’ai également développé des concepts et des idées pour mes prochaines chansons avec Alkaloid. Je sais exactement ce que je veux écrire pour le prochain album. Je dois juste trouver le temps de m’asseoir et de le faire tranquillement. Pour le moment, je dois terminer un autre opéra, donc ce ne sera malheureusement qu’après un certain temps pour que j’y arrive. Quant au projet solo de Hannes : il a son prochain album solo prêt je pense. Je n’étais pas impliqué cette fois cependant car je pense qu’il a tout fait lui-même, y compris les guitares et les voix d’après ce que j’ai entendu. Je ne sais pas d’où il vient ni de quelle planète, mais il pourrait sortir trois ou quatre albums forts chaque année s’il le voulait surtout qu’il est membre de Triptykon maintenant depuis 2018 ainsi que Hate Eternal. C’est bien simple, il est comme une corne d’abondance de Métal progressif : inépuisable et imparable…

DARK FORTRESS
Spectres From The Old World
Black Metal
Century Media/Sony Music
★★★★☆

Le superbe artwork pris en photo dans une grotte islandaise par Morean et sa femme lors d’un séjour hivernal nous invite à plonger dans les abîmes du successeur très attendu de Venereal Dawn (2014). Il faut dire que nos Allemands n’ont pas chômé avec leurs excellents autres groupes et projets respectifs (Triptykon, Alkaloid, Hannes Grossmann…). La chute est brutale (l’intro de « Nascence ») et débute sur des chapeaux de roue, la Sombre Forteresse teutonne ayant visiblement besoin d’exprimer de nouveau sa sauvagerie la plus primitive (« Coalescence ») en lâchant les chevaux dès le départ. Le riffing du guitariste de Triptykon lamine nos cages à miel alors que Seraph martèle ses fûts comme un diable. Le nouveau venu aux claviers, Phenex, tisse sa toile dans de sombres atmosphères dont Morean a peaufiné les orchestrations au Woodshed Studio au côté de V. Santura. Les mélodies glaciales et progressives ne sont pas en reste (« The Spider In The Web », « Isa ») mais laissent entrevoir de la lumière malgré de véritables ambiances spectrales proches d’un Triptykon. Des titres plus directs et catchy à réveiller les morts vous feront également headbanguer  (« Pali Aike », « Pazuzu »). Dark Fortress est bel et bien vivant en 2020 et frappe très fort en revenant au top dans notre monde. [Seigneur Fred]