Apparu en 1994 sur la scène Métal Indus française, Dirge a toujours su évoluer avec singularité, humblement, sans se soucier des étiquettes, mêlant sonorités froides, lourdes, à des passages plus aériens à l’image de son septième album très réussi, Lost Empyrean, après l’EP instrumental Alma | Baltica paru en 2017.

[Entretien intégral avec Stéphane L. (guitare/chant/samples) par Seigneur Fred]
DIRGE 2

 

Comment définiriez-vous votre musique avec vos propres mots pour les lecteurs qui ne vous connaissent pas encore malgré l’existence du groupe originaire de Paris depuis 1994 ?

Lourde, intense, sombre, pleine de courbes et de volumes. Après, les termes Metal, Doom, Industriel, Sludge, Noise, Post-quelque chose, psyché, atmosphérique, etc. ont tous été employés à différentes périodes de notre carrière. C’est très réducteur à nos yeux mais si ça peut aider les gens à y voir plus clair, pourquoi pas. Mais on ne définit pas la nature de notre musique, tout simplement parce qu’on on n’est pas forcément les mieux placés et qu’accessoirement, ça ne nous intéresse pas.

 

A vos débuts justement, Dirge évoluait plutôt dans un registre Métal Industriel, dans la mouvance des Godflesh, Killing Joke, Young Gods et autre Ministry alors à leur apogée… Ce style (ou influence) est toujours resté sous-jacent dans la musique de Dirge je trouve, contribuant à créer cette atmosphère unique à la fois froide et ambiante, presque hypnotique comme en atteste votre nouvel album Lost Empyrean sur les morceaux « Algid Troy » ou « A Sea Of Light », « Sarracenia ». Vous sentez-vous toujours proches de la scène Métal Indus ou bien plus en phase avec le Sludge Metal ou autre Post-Metal très en vogues actuellement ?

Le terme Metal Indus collait bien avec les débuts du groupe, c’est vrai. C’est dans ce style que Dirge est allé puisé ses premières influences, Godflesh et Pitchshifter en particulier, mais également Fudge Tunnel, Scorn, le premier Fear Factory, Ministry, Treponem Pal et toute cette scène, super excitante à l’époque. Mais c’était il y a plus de vingt ans, une éternité et le groupe a beaucoup avancé et évolué depuis. Difficile donc de se sentir encore proche d’une scène restée figée dans le temps. La dimension industrielle se ressent toujours chez nous, car elle est constitutive de notre identité, au même titre que la lourdeur des guitares ou les tempos pesants. Mais c’est juste un élément parmi beaucoup d’autres. Le Post-Metal est quant à lui un terme un peu fourre-tout qui ne nous dérange pas mais dans lequel on ne se retrouve pas franchement. C’est pour nous plus une nébuleuse dans laquelle gravitent des groupes qu’on aime (Minsk, Year Of No Light) mais aussi pas mal de trucs qu’on n’aime pas du tout comme The Ocean ou Rosetta. Et pour ce qui est du Sludge (au sens EyeHateGod du terme), je ne vois absolument pas de lien avec notre musique.

 

Lost Empyrean est seulement votre septième opus en bientôt vingt-cinq ans d’existence alors que d’autres formations en ont parfois le double à leur compteur dans leur discographie. Comment expliquez-vous cette faible productivité ? Est-ce du fait de vos activités professionnelles et vies privées respectives à côté ou bien vous avez toujours eu tendance à privilégier la qualité à la quantité dans la carrière de Dirge ?

Non, ça n’a rien à voir avec la vie en dehors du groupe. Quand nous décidons de nous y mettre, le nouvel album devient une priorité et rien ne peut réellement nous en tenir éloigné (à part les tournées, mais ça reste du domaine du groupe). Quant à la productivité, les sept premières années du groupe ont été consacrées à élaborer puis éprouver un son de base, tout d’abord retranscrit sur trois démos, puis sur les deux premiers album Down, Last Level en 1998 et Blight And Vision Below A Faded Sun en 2000. Elles ont aussi été pas mal marquées par une instabilité chronique dans le line-up jusqu’à 2001. À partir de là, les albums sont sortis à intervalle plutôt régulier, tous les trois/quatre ans, c’est à dire le temps qu’il nous faut pour régénérer les idées et l’envie, pour écrire, enregistrer, mixer… Il faut aussi savoir que pour certains de nos albums, presque un an a pu s’écouler entre le mix et la sortie, que ce soit pour des histoires de label, de mix à refaire, d’artwork, etc. Le temps peut alors passer super vite dans ces cas-là. Et de toutes les manières nous avons besoin de temps pour élaborer cette musique, on serait bien incapables de sortir un album par an, ça n’aurait pas de sens pour nous. Faire du Dirge nécessite un minimum de temps, il nous faut nous décrocher de l’œuvre précédente avant de pouvoir envisager la suite. De toute façon, je n’aime plus trop les groupes qui sortent des trucs trop régulièrement, genre une fois par an. J’écoute beaucoup de musique et j’ai besoin de temps pour pleinement rentrer dans un disque et en saisir toutes les richesses. Bon ça dépend des groupes bien sûr. Mais du coup, t’as à peine le temps d’assimiler un album qu’un nouveau est déjà sorti et ça devient vite de la consommation où il faut sans cesse updater l’œuvre de tel ou tel groupe et ce n’est pas l’idée que je me fais de la musique. Et sans rentrer dans l’opposition qualité/quantité dont la conclusion me semble de toute façon évidente, je pense que les seuls groupes qui peuvent sortir un album par an tout en restant pertinent à chaque coup sont les jeunes groupes. Quand tu as la vingtaine (et du talent évidemment), ton inspiration est plus facilement renouvelable, tu as beaucoup de choses à dire et ton écriture n’en est que plus productive et spontanée. Les Beatles, les Cure, Pink Floyd, Prince, Metallica, Maiden ou les Clash, ont tous sorti des albums essentiels à parfois moins d’un an d’écart quand ils avaient moins de la trentaine. L’enchaînement studio/tournée, aussi épuisant qu’il puisse être, entretient cette dynamique et cette stimulation créative, te met dans un certain état d’esprit de renouvellement perpétuel. Jusqu’à un certain point où il te faut plus de temps pour générer les idées ou les concepts. La frénésie créative s’accommode mal avec l’âge et la maturité.

 

Quelle est votre méthode de travail durant le processus créatif de Dirge pour un nouvel album généralement et tout spécialement pour ce nouvel disque Lost Empyrean ? Partez-vous plutôt d’un riff ou d’une bride de morceau avant d’en établir la structure complète ou plutôt d’une ambiance sur un clavier ou un PC ou alors celle-ci se rajoute comme une couche à la fin à l’aide de quelques arrangements en studio ?

Comme d’habitude, nous avons commencé à travailler chacun dans notre coin sur les premiers riffs et structures, puis nous avons rassemblé toute la matière première sur lesquels nous nous sommes ensuite mis à bosser, en tant que groupe cette fois, en 2016 et 2017. En règle générale, les chansons sont terminées à 80% lorsque nous entrons dans la salle de répétition. La plupart du temps, les morceaux commencent puis se développent avec un, deux ou trois riffs de guitare, dans certains cas (plus rares) avec un sample ou une ligne de synthé, mais il n’y a pas vraiment de modus operandi lors de la création d’une chanson de Dirge. Nous essayons surtout de conjuguer au mieux rigueur et spontanéité afin de ne pas avoir de compos qui partent dans tous les sens, ni à l’inverse, de morceaux trop semblables à ce qu’on a pu faire par le passé, pas de chanson-modèle derrière laquelle on pourrait se cacher par facilité ou manque d’inspiration (autant ne rien sortir dans ce cas-là). Les arrangements, les ambiances, toute cette partie plus diffuse de la création sont toujours pensés en amont, le mix ne sert presque jamais de base d’expérimentation, on ne l’envisage pas comme ça. Le mix est plus une phase technique incontournable et cruciale mais en aucun cas une étape supplémentaire dans la création. Un mix fantastique ne changera jamais un morceau mal foutu mais un mauvais peut te ruiner une bonne chanson dans des proportions considérables. Fort heureusement nous n’avons pas eu ce problème avec le travail de Raphaël Bovey qui a vraiment transcendé les nouveaux morceaux.

 

Vous avez recours à des programmations avec des boites à rythme alors qu’il y a aussi Alain à la batterie. Quel est le rôle de chacun de ces instruments ?

Nous n’utilisons pas de boîte à rythme en fait. Le terme « programmation » est ici plutôt à appréhender en terme de composition électronique, travaille d’échantillonnage, paramétrage de tempo ou de textures, bref tous ces trucs un peu chiant à décrire et qui n’intéresse pas grand monde. (rires) On va dire que c’est une partie un peu obscure et pas très sexy du laboratoire, mais nécessaire en ce qui nous concerne. Les samples et synthés ne sont pas des coquetteries rajoutées ici et là ou d’aimables facteurs d’ambiance mais une partie intégrante de notre identité sonique, bien qu’ils ne prennent jamais le pas sur l’organique que sont les guitares, la basse ou la batterie. Mais le « synthétique » a toujours été une partie de l’orchestre ; seules son utilisation et sa nature ont évolué au cours des années.

 

N’avez-vous pas peur que les instruments synthétiques prennent le pas sur les instruments traditionnels acoustiques (batterie) à notre époque actuelle notamment dans le mixage final du disque ?

Je ne sais pas trop comment ça se passe chez les autres mais de notre côté, nous n’avons jamais eu à nous poser la question de savoir si les machines prenaient le pas sur le reste, les choses sont en général bien équilibrées d’entrée car nous savons ce que nous voulons et où nous voulons emmener notre musique. Mais je ne crois pas que le problème actuel soit le combat entre électronique et instrumentation traditionnelles. C’est plus la manière dont est utilisée la technologie qui peut poser question, notamment toutes les possibilités proposées en termes d’enregistrement et de mix. Quel que soit le style de musique, un usage frénétique, mal géré ou maladroit de simulateurs d’ampli, de compresseurs, d’effets en tous genres ou de triggers et t’as vite fait de te retrouver avec un album, au mieux clinique et sans relief, au pire avec un disque en carton. Chez Fear Factory par exemple, la sur-domination de l’électronique est assumée, car elle fait partie du concept même du groupe, c’est un parti-pris artistique de déshumanisation qui passe par une robotisation du son « Rock ». Une logique de désincarnation héritée de Kraftwerk en réalité. Chez d’autres c’est juste un océan de possibilités qui finit par tout engloutir.

 

Seriez-vous en mesure d’interpréter uniquement des morceaux instrumentaux (sans aucun chant), pour un concept-album comme certaines œuvres de Cult Of Luna (l’EP Vertikal II par exemple dont un titre fut mixé par Justin K. Broadrick (GODFLESH/JESU)) ou bien un projet cinématographique ?

Oui, bien sûr ! On a d’ailleurs sorti un EP instrumental l’an dernier, Alma | Baltica, qui de par sa nature atmosphérique et très texturée a justement un aspect assez cinématographique. Et ça fait vingt ans qu’on colle régulièrement un morceau instrumental par-ci-par-là sur nos albums (« Remanentie », « Pulse », etc.). Le projet d’une bande originale serait quant à lui quelque chose de totalement inédit pour nous et on adorerait tenter l’expérience. Par contre composer un album « normal » sans chant risquerait de tourner vite Post-Rock et je ne pense pas qu’on serait bon dans cet exercice. Quant au concept-album, personnellement j’ai horreur de ça, y’a tout de suite un côté prog pompeux qui m’ennuie profondément.

 

Le nouvel album est à la voix très Heavy, sombre, et en même temps aérien par ses mélodies atmosphériques et quelques chants clairs ce qui fait la spécificité de Dirge sur la scène Doom/Sludge actuelle. Tout n’est donc pas totalement sombre, sans lumière, au sein des membres de Dirge et de votre musique ? Une lueur d’espoir existe donc (cf. « A Sea Of Light ») ??? (sourires)

C’est marrant que tu me dises ça car j’ai une perception assez différente (et forcément biaisée) de notre musique ; pour moi, il y a toujours eu chez nous un jeu avec la lumière, on n’a jamais voulu faire un truc totalement obscure et opaque, on a toujours joué sur les reliefs, comme on a toujours joué avec les silences, les accalmies ou les passages plus éthérés. Donc sans parler d’espoir, qui n’est pas le propos chez nous (pas plus que le désespoir), je dirais que Lost Empyrean ne fait que continuer dans cette voie, mais sans doute, c’est vrai, de manière plus visible et palpable. Mais c’était déjà le cas sur notre précédent album Hyperion, qui comportait, je trouve, pas mal de zones de clarté.

 

« L’empyrée » est en quelque sorte la partie la plus haute dans le ciel, le monde supraterrestre où séjournent les bienheureux et les dieux, comme le paradis, l’Olympe ou le Walhalla dans les religions ou anciens cultes. De quoi traitent les paroles de Lost Empyrean au juste ? Quels sont les principaux thèmes évoqués ? S’agit-il de choses personnelles afin d’exprimer une sorte de catharsis comme chez bon nombre de musiciens ?

On retrouve les mêmes idées que sur les précédents disques (perte, peur, infini, temps, etc.), mais développées avec un point de vue, un angle, un recul différent. Mais je ne parlerai pas des textes en eux-mêmes, je n’ai pas envie de rentrer dans le détail car ce sont effectivement des choses assez personnelles… Je dirais simplement que les thématiques moteur de Lost Empyrean pourraient se résumer en : « ce qui a été », « ce qui aurait pu être » et « ce qui ne sera jamais ».

 

Enfin, quels sont les projets de tournée et/ou de festivals pour 2019 ? Hellfest ? Motocultor ? Cela serait génial ! Et avez-vous déjà tourné à l’étranger en Europe, Amérique, Afrique ou Asie et avez-vous des projets de concerts dans ce sens pour l’année à venir ?

Pour le Hellfest ou le Motocultor, faudrait mieux que tu leur demandes directement mais je ne pense pas qu’ils soient très intéressés… Et en ce qui concerne l’étranger, c’est principalement là-bas qu’on tourne. On a fait deux tournées en septembre/octobre 2018, mais rien en vue pour 2019.

DIRGE : La tête dans les nuages, les pieds sur terre

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