Les années et les albums passant, Enslaved semble imperturbable, fidèle au poste et toujours aussi inspiré dans sa musique désormais progressive, s’éloignant peu à peu de son Viking Black Metal d’antan sans oublier ses racines pour autant. Les Norvégiens donnent le sentiment d’une certaine plénitude et maturité à l’écoute de leur quinzième (!) album Utgard, plus atmosphérique, à l’image de son frontman avec qui nous nous sommes entretenus cette fois, faisant une petite infidélité au passage à notre interlocuteur habituel et vieil ami Ivar… [Entretien réalisé le 11/08/2020 avec Grutle Kjellson (basse/chant) par Seigneur Fred – Photos : DR]

Comment vas-tu et comment as-tu vécu le confinement au printemps et vis actuellement avec cette épidémie toi qui est en Norvège, du côté de Bergen si ma mémoire est bonne ?
Je vais bien, merci. Je ne vis plus à Bergen et m’en suis éloigné depuis déjà quelques années pour m’installer vivre à la campagne. A vrai dire, je n’ai pas trop expérimenté le confinement, la quarantaine, et tout ce qui va avec le Coivd-19 car c’est assez isolé ici comme endroit, en pleine nature, un peu comme un ilot perdu… J’ai même passé du bon temps en fait. (rires)

Vous aviez donné un superbe concert en huis-clos sur internet durant le confinement. Comment envisages-tu la sortie d’Utgard live pour Enslaved ? Restes-tu optimiste ? (NLDR : entretien réalisé l’été dernier)
Bien sûr nous n’avons pas pu jouer dernièrement comme on le voulait mais ça va. C’est une situation très frustrante, bien entendu, et c’est pareil pour tout le monde. C’est ainsi. Mais là on devrait donner quelques shows en Norvège en novembre dans des conditions restreintes de 200 personnes maximum au niveau du public. On va déjà jouer pour le lancement du nouvel album ici. Cela fera un an que l’on n’a pas joué live, en fait ! Sinon on a fait quelques concerts sur internet, oui, en streaming. Mais on essaie de relativiser et rester occupé comme on peut en attendant car personne ne sait vraiment combien de temps tout cela va durer…

Tu n’es pas trop frustré tout de même surtout que l’album a déjà été repoussé au printemps ?
Si bien sûr, c’est très frustrant, mais bon. Utgard est prêt depuis décembre 2019 en fait. Il devait sortir au printemps mais cela fut repoussé à octobre donc…

Avez-vous beaucoup tourné pour votre précédent album E ? Trois ans après, es-tu pleinement satisfait de ce précédent disque paru en 2017 ?
Ouais, je veux dire, je suis vraiment satisfait de cet album E avec le recul trois ans après. Je pense qu’il s’agit probablement de l’un de nos meilleurs albums à ce jour à vrai dire dans notre carrière. Et ce fut un album très différent par exemple de son prédécesseur In Times (sorti en 2015). Forcément, le line-up a changé entre temps : Herbrand Larsen est parti et son remplaçant, Håkon Vinje, notre nouveau claviériste et chanteur (chant clair) est arrivé sur cet album. Ce fut très rafraîchissant comme album E pour nous du fait de ces changements. D’une certaine manière, ce fut un peu le début d’une nouvelle ère pour nous. J’aime beaucoup les chansons d’E, elles étaient un peu plus longues, plus mélodieuses, avec plus de contour, tristes, un peu comme des rêves. En fait, je suis donc vraiment satisfait du résultat et du sentiment de flottement qui règne dans l’ambiance général de l’album comme sensation, avec une certaine envie d’y revenir, etc. Mais forcément, notre tout nouvel album maintenant est encore plus profond et va plus loin…

Oui, comme tous les artistes disent en promotion : « le nouvel album est encore meilleur que le précédent » c’est ça ? (rires)
Euh… oui ! (rires un peu gênés) Ouais, mais je dirai que le nouveau est différent, voilà tout. Chacun est différent, et j’aime ça justement ce qui fait que dans la globalité de notre discographie, ils ont tous leurs particularités, et heureusement qu’ils sont différents d’une certaine façon, sinon ce serait ennuyant.

Enslaved n’a jamais vraiment fait de faux pas dans sa carrière justement avec des albums plus faibles que d’autres (NDLR : on pense alors à Blodhemn peut-être mais ça va encore…) et avez toujours été très réguliers dans vos sorties d’albums (au nombre de quinze maintenant !), que ce soit en termes de productivité que de qualité relativement constante et élevée dans la discographie, non ?
Merci ! (rires) Merci, c’est gentil… Je crois que nous avons un catalogue relativement varié avec les années. On a évolué et on a comme but de faire quelque chose de différent à chaque fois même si ça reste du Enslaved. On évolue avec le temps on essaie de faire du mieux mais on ne veut pas se répéter dans nos idées encore et encore. On essaie donc de créer quelque chose d’unique à chaque fois. Si tu aimes le nouvel album aussi, alors j’en suis ravi Fred en tout cas. Merci !

Difficile d’être objectif, tu sais, depuis le temps que l’on se connaît ! 1997 et le World Domination Tour avec les groupes d’Osmose Productions à l’époque de passage en France et cette fameuse date à Paris au Club Dunois alors qu’il faisait un froid de canard dans la capitale…
Eh oui, ça ne nous rajeunit pas ! On est tous parfois un peu nostalgiques à vrai dire. Ce fut un super moment cette tournée à l’ancienne.

Au fait, avez-vous remporté encore de nouveaux prix chez vous en Norvège avec ce précédent album E comme ce fut le cas dans le passé à plusieurs reprises (pour Vertebrae, Axioma Ethica Odini, et Riitiir dans la catégorie album ou artiste ou acte live Métal ? Vous avez été nominés au moins ?
Oui, en fin de compte on a obtenu un cinquième Norwegien Grammy Award pour l’album E. Ce fut assez cool même si tu sais bien que l’on ne fait pas de la musique pour obtenir des prix. Cela fait plusieurs années que l’on est nominé et remportons des awards mais le dernier remontait à Axioma Ethica Odini en effet, donc ça remonte à 2010. Pour In Times on avait été nominé simplement. Ouais, c’est cool d’avoir gagné de nouveau, même si ça commence à charger un peu mon mur dans ma salle à manger. (rires) Plus sérieusement, on ne fait pas ça pour ça mais ça fait plaisir quand même d’être reconnu par la profession.

Si je me souviens bien, votre précédent album E donc abordait le dieu Odin, dieu suprême parmi les Ases, et plus spécifiquement son cheval nommé Sleipnir, n’est-ce pas ?
Oui, pour résumer parmi d’autres choses, E symbolisait le cheval d’Odin, mais symbolisait aussi d’une certaine façon un pont entre les dieux et les créatures du chaos. C’était une sortie de métaphore contemplative que l’on a utilisé là pour décrire cette partie plus ombragée et sombre des divers aspects de l’Homme au centre de tout ça. C’est un peu ce qui relie les hommes avec la magie à travers cette créature et d’autres.

En général, chez Enslaved, chaque album va de pair avec le précédent par cycle de deux albums, ceux-ci allant deux par deux : par exemple dans le passé Frost (le froid) allait avec Eld (le feu), Isa and Ruun, etc. Ce quinzième album Utgard va-t’il de pair alors avec E ? Dis-nous tout !
Alors, oui, mais pas là cette fois, non, désolé. (rires) C’est-à-dire que tous nos albums sont plus ou moins connectés entre eux, tu sais, et c’est pas toujours conscient, c’est assez naturel en fait chez nous dans notre esprit. Disons que là ce n’est pas directement lié à E sur Utgard. Cela reste le même groupe bien entendu, mais il n’y a pas de façon libérée de liaison cette fois si ce n’est que ça reste Enslaved. Ce n’est pas intentionnel alors sinon encore une fois… Frost et Eld oui par contre assurément, même si c’était il y a longtemps ! (rires)

Présente-nous à présent l’univers d’Utgard et sa pochette qui représente le gardien Útgarða-Loki de la forteresse des Géants, c’est bien cela ?
L’artwork du nouvel album Utgard symbolise le royaume des Géants, Jötunheim, un domaine sombre, incertain, dangereux car peuplé de créatures selon la mythologie nordique où c’est brumeux, étrange, où les pouvoirs des dieux se perdent, Thor y échouera d’ailleurs, mais où tout n’est pas totalement négatif dans ce dangereux domaine qui est dans nos propres esprits. La créativité y existe, faite de chaos, et se situe en dessous de nous, les hommes et la nature, parmi les neuf mondes liés à Yggdrasil. Tout n’est donc pas négatif. Cela pourrait être en quelque sorte l’endroit de nos pensées, de nos rêves quand nous dormons. C’est assez psychédélique quand tu cherches à comprendre ses pensées. Tu peux avoir des problèmes à vouloir percer le mystère et en connaître les buts, les intentions, t’encerclant alors dans une certaine insécurité.

Ce thème rejoint-t’il l’aspect psychédélique d’albums comme Monumension ou Below The Lights par exemple qui revêtaient un fort côté cérébral justement ?
Oui, en partie. Below The Lights était cependant différent thématiquement car il faisait référence au monde souterrain en général et ce qu’il s’y passait dans l’ombre par opposition à notre monde, Midgard, en surface.

ENSLAVED Utgard artwork by Truls Espedal

Sur le nouvel artwork, c’est donc le château des Géants de glace Utgard que l’on aperçoit tout au loin ?
Hum… oui, c’est la forteresse de ce vieux monde, tu peux voir en effet quelque chose en construction. Cela peut être en effet un château en  cours de construction, la forteresse mythologique des Géants, et ses mystères… Cela reste flou, incertain, il ne faut pas oublier que nous sommes là dans un univers étrange, sombre, rien n’est sûr, donc on ne sait pas trop et le mystère plane…

Dans le line-up actuel, vous avez un nouveau claviériste et chanteur qui accomplit un superbe travail notamment vocalement à tes côtés sur ce nouvel album, Håkon Vinje ! On ne le connaît pas trop encore…
Il est arrivé en 2017 et était déjà présent donc sur l’album E pour lequel il nous avait rejoints pour l’enregistrement en studio. Il accompagnait déjà Ivar Bjørnson & Einar Selvik sur scène pour leurs projets communs (Skuggsjá ; Hugsjá). Il a donc remplacé Herbrand Larsen.

Est-ce lui qui chante merveilleusement sur certaines parties de chant clair à tes côtés ?
Oui, i assure le chant clair à mes côtés mais aussi avec notre nouveau batteur Iver Sandøy. On est trois désormais à se partager les chants clairs.

Oui, vous avez également changé de batteur dans Enslaved ?
En effet, Cato Bekkevold nous a quittés il y a deux ans. Iver le remplace à ce poste et chante donc également en plus.

Quant à toi, à la basse, dois-tu te battre sans cesse auprès de tes camarades et l’ingénieur du son pour toujours arriver à faire entendre ton instrument comme sur les nouvelles chansons d’Utgard lors de l’enregistrement en studio, donnant ainsi ce son chaleureux et rond ? (rires)
Non, on ne se bat pas en studio et ne sommes pas Metallica non plus ! (rires) (NDLR : en rapport avec le documentaire Some Kind of Monster). On veut véritablement que tous les instruments soient audibles, un peu comme dans les années 70, un son assez chaud. On recherche davantage ce son des années 70… Tu sais, les productions de Black Metal auparavant quand on débutait étaient froides, cela appartient désormais à une autre époque… (rires) En 2020, cela n’aurait plus trop de sens d’avoir toujours ce son de 1992, avec la basse tapie dans l’ombre des guitares…

À la fin de l’album, on ressent comme une certaine émotion, un sentiment de plénitude après un long périple, notamment grâce à l’apport des chœurs d’enfants sur l’ultime chanson « Distant Seasons »…
Il s’agit d’une belle et douce chanson synonyme d’amour à la fin de l’album. C’est assez léger, aérien, on respire enfin après ce voyage dans les zones troubles d’Utgard. Le dernier chœur sur cette chanson de l’album est en effet interprété en compagnie d’enfants. C’est comme une boucle car ça reprend en fait le premier chœur en ouverture de l’album sur « Fires In The Dark ». Donc quand tu parlais de cycle tout à l’heure entre les albums, tu n’avais pas tort, hé bien, sauf que là il s’agit d’un cercle au sein d’un même album. (sourires)

On retrouve aussi un peu d’électronique sur ce nouvel album Utgard comme sur le titre « Urjotun ». Je sais que Ivar Bjørnson aime expérimenter sur ce genre de passages électroniques relativement psychédéliques et hypnotiques, un peu comme déjà sur Frost et son intro à l’époque… C’est d’Ivar l’idée ici ?
Oui, plus ou moins d’Ivar Bjørnson. Disons que c’est quelque chose de circonstance dont nous avons eu l’idée et qui va bien avec la thématique à cet endroit-là, dans l’ambiance de l’album. On aime bien ce genre de musique analogique avec une boucle. C’est d’ailleurs probablement là le morceau le plus old school et progressif inspiré des années 70 sur Utgard. À la base, ça provient d’influences héritées de Hawkwind ou Kraftwerk par exemple. On aime bien ça, c’est très typé old school et vieux. (sourires)

Au milieu de l’album, il y a aussi cet interlude avec la chanson-titre « Útgarðr » sur lequel tu parles comme si tu racontais une histoire…
À la base, il s’agit d’une description de ce voyage entrepris dans le royaume d’Utgard. On est alors dans un certain état d’esprit, comme dans un brouillard. C’est plus comme un état second avec diverses informations alors que l’album est plus intense au début et connaît une pause.

Enfin, comme ton ami Ivar Bjørnson avec Einar Selvik (Skuggsjá, Hugsjá, label By Norse Music…), as-tu des projets parallèles musicaux en dehors d’Enslaved ?
Oui, j’ai ce projet avec notre nouveau batteur Iver Sandøy dans un groupe nord-américain Vardlokk. Il y a déjà un single 7 pouces. Ce n’est pas quelque chose de très important, tu sais, on fait plutôt ça à l’arrache. Si tout va bien, des concerts sont prévus l’an prochain aux Etats-Unis. Comme on a quelques chansons alors on verra éventuellement pour sortir un album…

CHRONIQUE ALBUM

ENSLAVED
Utgard
Black Metal progressif
Nuclear Blast/ADA

Affichant bientôt trente ans de carrière au compteur, Enslaved enchaîne les albums sereinement ayant trouvé son rythme de croisière depuis déjà pas mal d’années, remportant encore au passage un cinquième Grammy Award norvégien pour leur précédent disque E en 2017. Sur Utgard, l’ambiance est plus feutrée (l’intro folk de « Fires in The Dark »), mystérieuse (« Storms of Utgard »), progressive (« Sequence ») voire dangereuse (le très heavy « Jettegryta »). Dans le domaine brumeux des Géants des glaces de Jötunheim, nos esprits s’égarent (« Útgarðr », « Urjotu ») avant d’atteindre une sorte de climax (l’outro « Distant Seasons » avec ses chœurs d’enfants). Si Utgard se veut plus atmosphérique et accessible (rien que par la durée des chansons), on ne peut que s’incliner devant ce géant de la scène scandinave debout depuis 1991. [Seigneur Fred]