Pour son sixième album studio, Gojira a franchi un cap majeur. Non seulement le quartet a quitté le « confort » du Pays Basque pour aller inaugurer son propre studio, le Silver Cord Studio situé dans le Queens (New York). Mais il n’a pas hésité à pousser ses investigations du côté de la mélodie, avec un Joe Duplantier qui en étonnera plus d’un au chant. Une fois encore, on dira que Magma est « différent ». Mais quel autre groupe français aurait poussé Chuck et Godless de Metal Sucks à lui décerner le titre de « meilleur groupe de metal actuel » ? Et ils ne sont pas les seuls à le penser…

[Entretien avec Joe (chant, guitare) et Mario Duplantier (batterie)
par Jean-Pierre Sabouret – Photo : Jean-Pierre Sabouret]

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Magma représente une grande première pour Gojira dans la mesure où il a été réalisé dans votre propre studio à Brooklyn. Comment le groupe a-t-il sauté le pas en rejoignant Joe qui y vivait depuis près de 5 ans ?
Mario Duplantier : Il y a quatre ans, mon frère est parti s’installer à Brooklyn. C’est un désir qu’il avait depuis tout petit. Il voulait vivre une autre expérience, sachant qu’on a grandi au Pays Basque, à Bayonne, dans les Landes et qu’on a passé toute notre vie là-bas. Vers 35 ans, il s’est dit : « C’est le moment, je vais partir à New York ». On s’est consultés, mais on était déjà dans une configuration où on avait eu beaucoup de tournées internationales, des États-Unis à l’Amérique du Sud, en passant par le Japon, et il n’y avait plus vraiment de position centrale. New York était même devenu un point névralgique, je dirais. Quand Joe a voulu aller vivre à Brooklyn, on s’est dit qu’on allait se débrouiller pour les répétitions. Il nous a expliqué : « Je suis désolé, mais j’ai ce désir depuis longtemps et il faut que je le fasse maintenant, sinon, je ne vais jamais le faire… » Je lui ai répondu : « Mais casses-toi (rires) ! » On a tourné pendant quatre ans sans que ça pose le moindre problème. Mais on est arrivé au moment où il fallait qu’on compose un nouvel album et les voyages aller-retour devenaient compliqués. J’ai décidé de le rejoindre. J’avais aussi le même désir de vivre une autre expérience que celle du Pays Basque. Et ça a été très enrichissant pour moi de m’installer à Brooklyn qui est un peu un OVNI aux États-Unis. Il y a 40 % d’Européens et il y a un dynamisme culturel et artistique génial.

Changer d’horizon signifie généralement sortir de la routine et trouver une nouvelle liberté, vous avez senti cela au moment de préparer ce sixième album ?
Mario Duplantier : C’est marrant que tu dises ça… C’est assez intime ce que je vais dire, mais notre QG en France était la maison familiale. C’était un endroit très vaste, une grande maison avec notre local au fond du jardin qui donnait sur un bois et un lac… C’était la maison de mon enfance, le bois de mon enfance, le lac de mon enfance. J’avoue qu’en partant aux 2tats-Unis, j’au coupé un cordon que j’avais envie de couper. J’aime ma famille, mais ce n’est pas toujours facile de travailler dans l’endroit où tu as grandi. À Brooklyn, je me suis senti bien, avec de nouvelles bases, tout paraissait plus frais, avec moins de contraintes…
Joe Duplantier : On était toujours restés dans le nid, ou le berceau… Et là, on dirait qu’on passe dans une ère plus adulte. À chaque album, on remet tout sur la table quand même et on avait pris des risques assez tôt. Quand on a commencé à avoir un peu de succès à l’étranger, on a choisi d’aller y tourner très tôt. On venait tout juste d’avoir le statut d’intermittents et qu’on aurait pu profiter d’une certaine sécurité. On aurait pu chercher à être tête d’affiche en se concentrant uniquement sur la France. Au lieu de ça, on s’est aventurés dans des clubs pourris en Angleterre, en Allemagne, en Hollande, en Espagne… Ensuite on s’est balancés aux États-Unis où les conditions étaient encore pires. Ce qui est drôle, c’est qu’il y a eu un amalgame avec les groupes qui marchaient et on disait souvent de nous qu’on « allait chercher le pognon… » Alors que c’était l’inverse. Le fric il était plutôt en France. On s’est mis dans la galère financière pendant des années. On a tourné avec des groupes français qui avaient le potentiel pour partir à l’étranger, mais ils nous disaient : « On a une offre pour partir en Angleterre avec un groupe, mais ce n’est pas payé et ça va niquer notre intermittence… » Nous avons choisi l’aventure et c’est beaucoup plus épanouissant. Pas sur le compte en banque, mais au niveau interaction et inspiration c’est incalculable.

https://www.youtube.com/watch?v=dZAKk3kxI1o

Même si vous aviez plus ou moins abordé le chant mélodique ici ou là, Magma pousse l’exploration beaucoup plus loin dans ce domaine. Avec des morceaux plus concis également…
Joe Duplantier : On a surtout essayé de se détacher des attentes et des idées préconçues. On fuit la redite où on se dirait : « On est Gojira, on doit faire uniquement du Gojira. » On essaie juste d’être nous-mêmes, avec les émotions qui nous traversent au moment présent et les choses que l’on a à exprimer et qui nous font du bien. Pour nous, c’est une thérapie. Ce qui est sorti ce n’est pas une direction qu’on a donnée. On se laisse guider par ce qui vient. Mais c’est vrai qu’on a plus travaillé que d’habitude. On a plus creusé. On a fait jaillir plein de trucs et ensuite on a fait une synthèse. Ce n’est pas un accident, juste deux ou trois semaines de notre vie… C’est vraiment trois ans condensés en dix titres.

Même si vous restez plus que jamais un « cas à part », on peut penser notamment à un Devin Townsend à l’écoute de Magma
Mario Duplantier : On a été très marqués par City de Strapping Young Lad et après on a suivi un peu de loin…
Joe Duplantier : Lui, il explore vraiment… On a été influencés par Strapping Young Lad à l’époque et puis on a tourné avec lui récemment. Il y a deux ans. Tous les soirs je prenais une grosse claque. Et puis il a ouvert pour nous aux États-Unis, ce qui me paraissait hallucinant. Pour moi, niveau chant, c’est le meilleur technicien de toute la scène metal. Haut la main.

Vous avez commencé par présenter « Stranded », le titre le plus différent et l’un des plus « chantés »…
Joe Duplantier : C’était un parti-pris clair et net. On annonce la couleur. On a changé, quelque chose a évolué…
Mario Duplantier : À cette période de nos vies, nous étions préoccupés par des choses essentielles. On est devenus parents, entre autre. Et on se disait : « C’est quoi le but de tout ça, c’est quoi le sens ? » Je suis personnellement assez sensible à la critique et je vois ce qu’on peut attendre de Gojira. Mais on ne peut pas être régis par ça. On se devait d’être en phase avec notre vie, alors qu’on était pris dans des tourbillons émotionnels.
Joe Duplantier : Nous sommes en paix avec nous mêmes en faisant la musique que nous avons envie de faire. Et on a tellement aimé enregistrer Magma qu’on aurait envie d’en sortir un tous les mois comme celui-là.

Gojira
American Life

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