MISANTHROPE
Rencontre au sommet

Bientôt cinq ans que Misanthrope a sorti Ænigma Mystica et jamais le groupe français, précurseur du Metal extrême dans la langue de Molière il y a près de trente ans, ne s’est senti aussi en vie ! En atteste leur dernière œuvre ΑXΩ centrée sur son héros Alceste de Haine, avec un SAS de l’Argilière toujours aussi prolixe, rageur, et inspiré au micro et qui n’a pas sa langue dans sa poche…

[Entretien avec S.A.S. de l’Argilière (chant) par Seigneur Fred – Photo : Christophe Hargoues]

PHOTO Misanthrope 2017 c+p Christophe Hargoues

La sortie d’Ænigma Mystica en 2013 semble avoir été un album rafraîchissant doublé d’une belle expérience humaine et artistique pour Misanthrope qui a beaucoup tourné pour ce neuvième album et participé à d’importants festivals (Hellfest 2013, Summer Breeze, Brutal Assault). Quel bilan dresses-tu de ces quatre années ? Ænigma Mystica a-t-il agi comme un élixir de jouvence chez son altesse sérénissime ?
Nous avons adoré la tournée d’Ænigma Mystica, il y a eu beaucoup plus de dates que durant nos dix années de purgatoire dans lesquelles nous a plongé Sadistic Sex Daemon. Nous avons eu le bonheur de jouer dans beaucoup de festivals à travers l’Europe avec des souvenirs incroyables en Angleterre, en Espagne, en Allemagne, en Suisse, en République Tchèque, et bien sûr dans notre France chérie… Cette franche fraternité a définitivement soudé le groupe et a donné cet incroyable élan de création artistique qui nous a permis d’optimiser l’enregistrement d’ΑXΩ dans des conditions psychologiques et artistiques extraordinaires. Oui, Ænigma Mystica fut excellent et a posé les fondations de ce que nous allions mettre quatre années et neuf mois à produire : ΑXΩ, le dixième album d’un groupe Metal Extrême français.

J’ai cru comprendre que ce nouvel album intitulé Alpha X Omega était le dernier chapitre d’une trilogie d’albums studio commencée avec le fantastique et toujours mémorable IrréméDIABLE. Il a été enregistré une ultime fois aux Studios Davout à Paris car ce dernier allait être détruit. Alors, est-ce la fin d’une époque dans le monde de la musique française et la fin d’une ère aussi pour Misanthrope ?
Effectivement, la trilogie de Misanthrope aux Studios Davout : IrréméDIABLE – Ænigma Mystica – ΑXΩ est terminée, la mairie de Paris ayant décidé de détruire ce monument historique de la musique française. Nous y avons fait des rencontres improbables comme Michel Jonasz, Jean-Louis Murat, etc. Mais je ne suis pas nostalgique, j’ai juste la haine envers ces politiciens qui détruisent l’histoire de France pour réhabiliter des quartiers ! Pour Misanthrope, c’est un nouveau départ et nous cherchons une nouvelle « maison ».

À présent, peux-tu expliquer le concept de ce dixième album ΔΧΩ sous-titré Alpha X Omega : le Magistère de l’Abnégation dont je n’ai pas bien saisi le sens ni la corrélation avec la pochette ? Peux-tu décoder pour les esprits « fainéants » et les manants que nous sommes ?
Le Magistère de l’Abnégation est le lieu où le personnage de la saga des albums de Misanthrope, Alceste de Haine, siège en maître… en déclamateur. À force de détermination et de ténacité face à l’absurdité de la vie, il trône au « Magistère de l’Abnégation » où il hurle à qui veut bien l’entendre son amour d’autrui, et d’une femme en particulier, Célimène… Il raconte avec éloquence son désespoir de ne pas vivre en harmonie avec cette cruelle et perfide humanité. Pour la pochette, c’est une création artistique de Yohann Silere Omnia d’après des photos que j’ai réalisées sur des momies d’araignées. Nous avons transformé leurs toiles, les débris de leurs structures, leurs fragments et autres sarcophages pour en faire une texture malsaine et maladive. Comme le développement d’une image de scanner « imaginaire » du cerveau d’un malade, c’est le morceau « Ardente Psychopathophobie » qui nous a inspiré la création de cette œuvre graphique. Au dos du CD, il y a une serrure, énigmatique et inviolable : cette œuvre symbolise le questionnement de l’être (les questionnements d’Alceste), il y a des secrets à percer pour comprendre l’essence même de la vie humaine et Misanthrope va vous aider à comprendre pourquoi vous vivez sur cette Terre. Mais cette clé (déjà présente sur notre Recueil d’écueils), le lecteur ne la trouvera qu’après la lecture des textes de nos deux derniers albums. Cet artwork est très kafkaïen et volontairement noir avec un fourmillement de détails. L’Ω est le symbole de la chute de leur « Dieu ». Nous ne pouvions pas nous risquer à faire une pochette lumineuse.

Musicalement, tout est au rendez-vous pour plaire aux fans de Misanthrope : rythmiques qui tabassent, titres épiques (narration et chants/chœurs clairs sur « Vénus Callipyge »), basse plein de doigté de la part de Jean-Jacques avec des effets (solo de basse à la Orion de J-J Moréac sur « La Fabrique du Fataliste » ?), riffs en béton et superbes soli de guitares, claviers subtils, et ton chant très soigné…
Merci beaucoup, il était primordial pour nous de ne pas décevoir. Nous avons passé deux années à mixer l’album, c’est pour cela que tout est bien défini avec une véritable texture et que cela donne un album complet avec beaucoup de musique à découvrir. Plus tu l’écoutes, plus tu comprends les finesses, les détails et plus tu l’aimeras… Mais il faut être attentionné, concentré et au calme. Misanthrope n’est pas un groupe du genre à mettre des couches d’instruments pour camoufler des faiblesses. C’est même l’inverse, nous sommes avant tout des musiciens compositeurs. On essaie de jouer avec le plus de feeling, de groove et d’émotion possible tout en restant très impliqués dans le registre Metal Extrême. Nous avons purifié notre son et notre style pour gagner en puissance et en virtuosité ! Il y a sur l’album une basse, une batterie, un chanteur, deux guitares et parfois des lignes orchestrales… et c’est tout : 100% naturel et Made in France. Nous avons toujours voulu être musiciens et après vingt-neuf années de carrière, Misanthrope privilégie « La Musique » avant toute chose.

De même, j’ai l’impression que vous vous êtes aussi fait très plaisir comme sur le quatrième titre très Heavy et Hard Rock/Bluesy « Melissa & Darvulia » ou bien sur l’ultime « Âpres Vagissements », très Dark/Doom, à la mélodie entêtante… Quelques mots sur ces deux chansons ?
Misanthrope n’est que plaisir et partage, il n’y a pas de business derrière tout cela. Élégant, ingénieux, pur, mais à la fois sévère. « Melissa & Darvulia » est un titre unique dans la discographie de Misanthrope, c’est un hommage à la scène Occult Rock des années ’70 avec des paroles sur les prémices des rites de deux sorcières d’obédience paléolithique. « Âpres Vagissements » clôture ce dixième album, c’est Gaël Féret qui a choisi son placement en douzième position. C’est une chanson très spéciale, j’en suis l’auteur, mais aussi le co-compositeur avec Anthony Scemama. Je pense que c’est un bel hommage à la période du Misanthrope de 1666… Théâtre Bizarre et Visionnaire. Le texte est personnel et profond, il parle de notre mal-être, nous pauvres petits musiciens de l’underground. Misanthrope est notre bonheur, mais il est aussi bien souvent une souffrance qui provoque de terribles blessures !

Tu as déclaré récemment à propos du contenu musical pour la promotion d’Alpha X Omega en le comparant avec la scène Metal actuelle : « (…) pas l’inconsistance des groupes qui polluent actuellement notre scène ». Peux-tu préciser ta pensée et vises-tu certains groupes de Metal français en particulier ?
Je ne suis pas une balance, je n’ai aucun nom à écrire, ce serait leur donner de l’importance. Mais si tu ne t’es pas aperçu par toi-même que la scène Metal est plombée par une tonne de merdes… tant pis pour toi ! Attention, je suis fan de Metal et je collectionne même de très nombreux artistes de cette scène. Très sérieusement, il y a combien de groupes en France et ailleurs qui ne servent à rien ? Avec le web, tout le monde pense avoir sa place ! Avant, seuls leurs proches savaient qu’ils étaient mauvais… maintenant la planète est au courant et en plus ils payent Google pour le faire savoir. C’est risible ! Je viens d’une scène où il y avait vingt ou trente albums de Metal Extrême par an. Aujourd’hui, il y en a trois cent par mois. Donc oui, il y a forcément un gros paquet de bouses inutiles, car nous sommes dans une société où le monde te donne l’illusion que tu vas réussir si tu dépenses l’argent de papa et maman… mais ce n’est pas vrai amis musiciens qui débutez, soyez vigilants. Attention, pas d’incompréhension : j’adore la jeunesse, c’est l’avenir de l’humanité… Mais ça va être très compliqué pour eux.

Enfin, Misanthrope étant l’un des pionniers de la scène Metal extrême française depuis 1988, et tu as aussi ton side-project Argile. Je te sais grand fan de Celtic Frost que nous avions rencontré ensemble au Hellfest 2006 pour un entretien respectif mémorable, quels sont tes mots et fut ta réaction quand tu as appris comme moi la mort de Martin Eric Ain (ex-Hellhammer, ex-Celtic Frost) d’une crise cardiaque récemment ? C’était devenu un ami avec le temps ? Tu étais en contact avec lui ou plutôt Tom G. Warrior ?
Je suis comme beaucoup très attristé par le décès de Martin E. Ain, c’était un homme très agréable et très intelligent, il a tellement apporté pour le Metal Extrême, c’est une perte considérable. Il m’a fait découvrir, grâce à Celtic Frost, le mélange des styles Metal Extrême avec la musique classique et la Dark Wave, ainsi que l’alliance de la littérature de Flaubert, Baudelaire, Robert E. Howard, de l’histoire de Gilles de Rais ainsi que l’art de Pieter Brueghel, Jérôme Bosch, Hans Ruedi Giger, le tout intégré à l’univers du Metal Extrême. Le reste doit rester dans le domaine du privé. Merci.