La rumeur était donc vraie ! Ayant entendu parler de l’obscure reformation de Mörk Gryning en 2016, nous ne voyions cependant toujours rien venir si ce n’est un mini-album Live At Kraken il y a deux ans avec quatre malheureuses chansons captées chez eux à Stockholm faisant plus office de fin de contrat avec leur ancien label Black Lodge Rec. Alors quelle excitation nous eûmes à la découverte d’un nouvel album studio de cette ancienne légende du Black Metal suédois des années 90 (au côté des Dissection, Dark Funeral, Necrophobic, Unanimated, etc.) ! Le résultat s’appelle Hinsides Vrede et se situe bien au-dessus de nos espérances, le groupe scandinave signant là un véritable chef d’œuvre en 2020 ! [Entretien avec Goth Gorgon (basse, guitare, claviers, chœurs) par Seigneur Fred – Photos : DR]

Mörk Gryning a-t-il joué en live et fait beaucoup de tournées à travers le monde dans le passé ou vous avez toujours été plutôt un groupe de studio parce que je ne vous ai jamais vus live en France ?
Nous étions un projet de studio au départ, mais après notre troisième album Maelstrom Chaos, on a commencé à jouer avec des musiciens de session live. Après l’album Pieces of Primal Expressionism en 2003, nous nous sommes transformés en un groupe complet et avons fait beaucoup de concerts en Europe. Jamais en France cependant, je ne le crains…

Pouvez-vous revenir sur votre mini-album Live At Kraken enregistré en 2017 chez vous à Stockholm et sorti en 2018 chez Black Lodge Rec. ? Pourquoi seulement quatre titres ? C’est peu…
C’était notre deuxième concert de retrouvailles où nous avons joué live l’intégralité de l’album Tusen År Har Gått et d’autres chansons de tous nos albums. C’était un grand spectacle et aussi la raison pour laquelle nous avons décidé de faire un nouvel album studio ensuite. Je n’ai pas eu grand-chose à voir avec la sortie de Live at Kraken proprement dit, mais nous avons pensé que c’était une bonne chose de faire une nouvelle sortie pour que les gens comprennent que nous étions de retour sur la scène. Il y a eu des problèmes avec le son, c’est pourquoi il n’y eu que quatre chansons figurant dessus…

En tant que vieux fan, j’ai toujours voulu savoir ce que signifie votre nom de groupe Mörk Gryning, c’est du suédois ? Qu’est-ce que ça veut dire et d’où ça vient ?
Non, cela signifie « l’aube sombre » en anglais. Je crois que c’était ce jeu de rôle live autrefois. J’ai vu une affiche une fois qui s’appelait ainsi et j’ai trouvé que c’était un nom cool de groupe, alors je l’ai volé. Mais je n’ai jamais joué à ce jeu de rôle en particulier… (rires)

Pourquoi as-tu arrêté le groupe en 2005 à ton initiative la même année de la sortie de votre album éponyme pour lequel vous aviez dû vous retrouver pour le finir ?
J’avais perdu ma motivation. Nous faisions cela depuis un certain temps, tu sais, et je devais passer à autre chose, faire autre chose dans ma vie tout simplement.

Mais alors pourquoi un tel retard entre votre retour officiel sur la scène musicale annoncé en 2016 et ce nouvel et sixième album studio ? Il a fallu quatre ans pour arriver à Hinsides Vrede qui voit enfin le jour ?!
Les choses bougent un peu plus lentement ces temps-ci… Au départ, c’était juste un concert de reformation à Stockholm, puis un second, et ensuite nous avons senti l’énergie revenir en nous. On a donc écrit toutes les chansons fin 2018 mais en 2019 je suis parti en voyage pendant sept mois. Puis, à mon retour, nous sommes entrés en studio pour enregistrer car nous étions fin prêts.

Hinsides Vrede est-il un album conceptuel ? Qu’est-ce que cela signifie en anglais parce que je suppose que c’est en suédois ou je me trompe ?
Cela signifie « la rage du monde au-delà », ou « la rage d’un autre monde » si tu veux en suédois/danois. L’humanité a perdu son chemin et est totalement déconnectée de la nature et du monde des esprits. Le problème est que l’on ne peut pas se déconnecter ainsi de la nature parce que la nature c’est notre monde ! Cela fait partie de nous. En ruinant la nature, nous détruisons également le monde des esprits et cela mènera finalement à notre fin, et je ne crois pas qu’il nous reste beaucoup de temps… Ainsi, en ignorant les forces de la nature, elle se retournera contre nous et nous détruira tôt ou tard – ce qui est déjà en train de se produire. Voilà, c’est en partie le sujet de ce nouvel album. Mais il y a aussi des thèmes plus introspectifs, tels que le voyage de l’âme, le chamanisme, le passage de la vie à la mort, et la guerre.

Pour être tout à fait franc et direct, je trouve votre nouvel album Hinsides Vrede fantastique. Il s’agit peut-être du meilleur album sorti cette année dans le Black Metal. C’est typiquement suédois, mélodique, très classique comme au meilleur des années 90 du temps de votre premier album culte Tusen År Har Gått… Quel était votre esprit pendant le processus d’écriture et de composition ? Vous vouliez revenir à vos racines ?
Merci, je suis heureux de t’entendre ressentir ça. Nous étions de très bonne humeur à écrire ces chansons. On avait eu des idées au fil des ans et j’avais déjà écrit le premier morceau « Fältherren », mais fondamentalement, toutes les autres chansons ont été écrites pendant quelques semaines en novembre/décembre 2018. Avec l’éloignement de nos derniers albums et ceux plus éloignées dans le passé, nous avons ensemble avec le groupe convenu que c’était nos chansons les plus anciennes qui étaient toujours les plus fortes aujourd’hui, nous voulions donc faire un album dans cette veine. Explorer et développer ce que nous avions mis en place au départ à l’époque. Une grande partie de l’énergie était liée à la fraîcheur de tout cela et je suppose que nous, ou moi du moins, avions besoin de cette longue pause pour en quelque sorte recommencer à zéro. Nous avons aussi travaillé plus comme nous l’avons fait sur à l’époque de Tusen (…), dans le sens où nous nous sommes présentés les chansons pendant le processus d’écriture et avons écrit des trucs ensemble. Sur les derniers albums, nous avions tendance à écrire nos propres chansons, puis nous allions directement en studio.

Hinsides Vrede est très riche avec beaucoup de passages d’instruments différents comme avec du piano, des guitares classiques, les guitares électriques bien sûr, mais aussi différents chants… Comment expliques-tu cette grande musicalité et ces différentes influences musicales au sein de Mörk Gryning et qui constituent ainsi votre son ? As-tu grandi et reçu une éducation de musique classique durant ta jeunesse ?
Mes parents m’ont amené à des concerts classiques parfois mais je m’endormais généralement durant les spectacles, je détestais ça. (rires) Ce n’est qu’à l’époque de notre second album Return Fire (1997) que je m’y suis intéressé. C’est quand j’ai entendu Modest Mussorgsky et j’ai réalisé que ces harmonies et mélodies qu’il utilisait avaient beaucoup en commun avec ce que nous faisions. Alors par la suite l’album Maelstrom Chaos contint des éléments classiques. Je ne dirais pas que Hinsides Vrede est fortement influencé par la musique classique, mais ces passages pour piano le sont bien sûr. Cela va très bien en contraste avec les autres éléments, je pense. C’est quelque chose avec lequel nous avons toujours travaillé, des contrastes, notamment vocalement aussi, et je pense que cela rend un album plus intéressant, surtout sur le long terme.

Quelles sont tes chansons préférées sur ce nouvel album et comment allez-vous vous organiser pour les interpréter live dès que ce sera possible car certaines des nouveautés ne sont pas faciles et il y a beaucoup de détails subtils et d’arrangements ?
Ah ! C’est une question difficile, ma set-list préférée a un peu changé depuis que je les ai écrites pour la première fois, mais je suppose que je dirais « Fältherren », « Infernal », « A Glimpse Of The Sky » et peut-être « Black Spirit » ou « Existence In A Dream ». « Black Spirit » est très personnel pour moi, il sera intéressant de voir comment les gens vont y réagir. On n’a pas encore décidé pour le moment quelles chansons nous jouerons sur scène, mais il n’y a rien sur l’album que nous ne pouvons pas jouer live. Cependant « Black Spirit » perdrait un peu de son charme de ne pas avoir Laura Ute chanter avec nous parce que sa voix est, putain, magique !

Quelques mots à présent sur la très belle pochette de Hinsides Vrede. Que représente-t-elle exactement ? Des anges ou des démons peut-être vus de haut dans un cercle ?
Il nous a fallu beaucoup de temps pour décider de ce que nous voulions pour l’artwork. Il a finalement été fait par Carl-Gustaf Bäckström alias « C-G », notre batteur live (et qui joue avec nous depuis l’album Pieces of Primal Expressionism). Je citerai simplement les paroles de l’un nos nouvelles chansons « Sleeping In The Embers » qui représente bien la pochette selon moi : « Et les portes se sont ouvertes / et la fumée a rempli le ciel / Une tempête de sauterelles a émergé du feu / Et leur roi était l’ange du gouffre sans fond / Le destructeur, l’éradicateur – Abaddon ».

Avec du recul et le temps qui passe, penses-tu que votre quatrième album studio Pieces of Primal Expressionism produit alors par l’incontournable Daniel Bergstrand en 2003 était peut-être un échec et c’était une erreur de travailler avec ce célèbre producteur suédois de Métal à cette époque parce que son style finalement ne correspondait pas au votre ni à l’âme de votre musique ?
Disons que je pense que ça convenait bien avec l’âme de notre musique à ce moment-là  et du coup ça allait bien de travailler avec lui, et je dois dire que je pense que la production encore aujourd’hui est incroyable, bien qu’un peu fade. Cependant, je comprends ton point de vue et je conviens que cela ne ressemble pas vraiment à un album typique de Mörk Gryning. Ce fut simplement l’album que nous devions faire à ce moment-là. Tu sais, nous avons toujours pris les pires décisions d’un point de vue commercial, nous avons toujours changé notre style d’avant en arrière et je suppose que ce fut assez déroutant pour beaucoup de fans. Mais c’était ce que nous étions, nous exigions une intégrité totale de nous-mêmes et nous ne ferions rien de toute façon si nous n’en étions pas à l’initiative à 100%.

Avant de conclure : comment vois-tu l’avenir du Black Metal en Scandinavie et comment pourrais-tu la comparer par rapport au passé et l’âge d’or des années 90 durant lesquels Mörk Gryning était un grand acteur car je la trouve nettement en déclin, déprimée, bien sage de nos jours… ?
Je ne pense pas beaucoup à la scène et tout ça. Je pense à nous en tant que groupe et je me concentre là-dessus déjà. Pour moi, les labels et les styles de musique sont ennuyeux. Quand nous avons commencé, tout le monde faisait son propre truc et oui, c’était du Death Metal suédois ou du Black Metal, mais chacun avait son propre style. Avec n’importe quel style de musique, cela ne fonctionne bien ainsi que pendant quelques années, puis tu as le moule tout prêt. Cela ne me dérange pas que quiconque crée un groupe de Black Metal aujourd’hui du même genre, mais je ne serai pas intéressé si quelqu’un me dit : « Ecoute mon groupe qui sonne comme un mélange de Marduk et Mayhem ». D’un autre côté, si vous me dites que vous avez un groupe qui intègre du Black Metal dans quelque chose de nouveau, cela pourrait m’intéresser. Enfin de toute manière, d’un autre côté, fais ce que tu aimes et ne m’écoute pas ! (rires)

Paradoxalement, beaucoup de vieilles formations suédoises de Black/Death Metal mélodique sont revenues cette année 2020 avec de nouveaux albums : Naglfar avec Cercloth ; Trident avec des ex-gars de Dissection/Soul Reaper et Lord Belial/Death Tyrant ; Necrophobic avec Dawn Of The Damned ; Unanimated qui sont attendus avec trois nouveaux albums studio à paraître chez Century Media, et maintenant vous chez Season of Mist ! Comment expliques-tu la présence de tous ces groupes fantastiques aujourd’hui et es-tu en relations avec ces groupes ? Sont-ils des amis ou bien de dangereux challengers finalement sur cette scène Metal suédoise au contraire peut-être en extinction de nos jours ?
Ha ha ! (rires) Non, je ne pense pas qu’il y ait beaucoup de compétition ces jours-ci… (rires) C’est cool que tous ces groupes dont tu parles et que je connais de près ou de loin reviennent en effet à présent. Je suis impatient de voir ou plutôt d’entendre ce qu’ils vont livrer.

Dans ce contexte très triste et compliqué pour les artistes et la culture en général, quels sont vos projets pour la fin de l’année et l’année prochaine 2021 ? Pouvons-nous espérer voir Mörk Gryning live en France un jour ?
Ouais, c’est la merde mais c’est ainsi… Nous planifions des choses pour 2021, mais personne ne peut prévoir ce qui va vraiment se passer, nous n’avons donc qu’à attendre et voir. J’adorerais jouer en France, après tout je reste ici en ce moment (NLDR : interview réalisée à la fin de l’été courant septembre alors que visiblement était en vacances dans la campagne française) donc ce serait bien de ne pas avoir besoin d’aller et revenir aussi loin ! En dehors de ça, nous attendons avec impatience d’entendre la réponse des gens pour ce nouveau disque Hinsides Vrede après sa publication officielle. Nous en sommes extrêmement satisfaits, tant sur le plan sonore que musical, et jusqu’à présent, les gens ont été très reconnaissants. Merci pour l’interview et à de ces jours en France !

CHRONIQUE ALBUM

MÖRK GRYNING
Hinsides Vrede
Black Metal
Season of Mist

Dire que nous attentions ce sixième album des Suédois de Mörk Gryning avec impatience serait un doux euphémisme ! Reformé officiellement en 2016 à Stockholm où fut enregistré entre temps Live At Kraken, ce fameux groupe de Black Metal opère un retour fantastique sur Hinsides Vrede ! Sincèrement, il n’y a rien à dire, juste à écouter et se délecter de ce disque magique d’une musicalité rare rappelant l’âge d’or de la scène scandinave au milieu des années 90. Et même si la bande à Goth Gorgon joue bien sûr la carte de la nostalgie, elle innove encore (le délicieux « Black Spirit »). À l’instar d’…And Oceans ou Unanimated qui font aussi leur come-back, ces quelques lignes ne peuvent résumer ce chef d’œuvre incontournable de Black Metal mélodique à la suédoise en 2020. [Seigneur Fred]