Déjà auteurs de deux albums remarqués parus sur l’excellent label américain Prosthetic Records, à savoir Nero Di Marte (2013) et Derivae (2014), nos Italiens originaires de Bologne ont visiblement fait les yeux doux dernièrement au label marseillais Season Of Mist qui publie à présent leur troisième opus Immoto. Si ce mot italien signifie « immobile », paradoxalement le quatuor transalpin évolue encore. Il fait même tout sauf du sur place ici en matière de Post Métal progressif ou avant-gardiste (terme à votre convenance) à l’écoute des sept nouvelles chansons qui composent cet Immoto aux sonorités dissonantes et loin d’être évidentes pour les néophytes. Mais tel un trésor caché sous les vestiges d’un temple romain, la musique de Nero Di Marte se révélera aux plus persévérants d’entre vous. [Entretien avec Sean Worrell (guitare/chant) par Seigneur Fred – Photo : DR]

Tout d’abord, d’où provient exactement le nom de votre groupe Nero Di Marte ? Ça fait référence à un pigment noir en chimie il me semble… Pourquoi le choix de ce nom pour le groupe ?
Le nom vient en effet d’un pigment noir naturel, comme tu l’as dit, qui a un fort pouvoir recouvrant, une résistance à la lumière et une longue durée. Francesco (notre second guitariste) est peintre et nous a suggéré le nom il y a plusieurs années pour une chanson. C’est finalement devenu le nom du groupe et de notre premier album éponyme (Prosthetic Rec./2013), comme si la couleur noire commençait à fusionner en nous lentement avec tout ce avec quoi elle était en contact. Ce nom a toujours un grand pouvoir évocateur et un mystère après des années d’utilisation et je ne pense pas que l’on puisse être totalement sûr du type de musique qu’il représente.

Avec tes propres mots, comment pourrais-tu définir votre musique pour les gens qui ne vous connaissent pas encore (en particulier nos lecteurs) ? C’est assez rare pour le souligner mais votre musique semble si singulière… Êtes-vous d’accord pour des étiquettes comme Métal avant-gardiste ou Death Metal progressif, ou bien encore Post-métal pour décrire votre musique ou alors vous n’aimez pas ces appellations et vous vous en moquez ?
C’est toujours une question difficile… Je dirais que nous créons de la musique lourde, à la fois dans ses sons et ses émotions, avec un penchant pour l’expérimentation et l’atmosphère. Je ne vois aucun problème à utiliser les étiquettes que tu mentionnes (ce sont d’ailleurs probablement les plus précises que tu pourrais utiliser pour notre cas), mais cela ne décrit peut-être pas ce que nous ferons à l’avenir… (sourires)

Artistiquement, connaissez-vous le groupe italien Ephel Duath ? Vous sentez-vous proches de ces compatriotes qui pratiquaient un Métal extrême plutôt expérimental ou avant-gardiste ? Ils étaient originaires de Padoue (Vénétie) en Italie et s’est malheureusement séparé en 2014 ?
Nous connaissons assez bien Ephel Duath, nous étions censés d’ailleurs faire une tournée avec eux en 2014 avec nos batteur et bassiste remplaçants Marco Minnemann et Bryan Beller cette année-là, mais malheureusement cela ne s’est pas produit. Je pense et suis même sûr qu’il y a des similitudes entre nous (l’utilisation d’accords étranges et dissonants et certaines atmosphères me viennent à l’esprit entre autres) mais je ne crois pas qu’ils aient activement influencé notre musique.

Toujours à propos de vos influences, en écoutant votre nouvel album studio Immoto paru en ce début d’année chez Season of Mist, je trouve qu’il y a une grande influence Rock/Post Métal de Faith No More et des divers projets que Mike Patton a pu avoir dans le passé ou a encore maintenant. On trouve des similitudes en particulier dans ta voix parfois, en passant d’un chant clair à un chant énervé et torturé. D’autres influences comme Intronaut et Meshuggah ressortent aussi ici ou là (notamment rythmiques ou dans les dissonances des accords). Es-tu d’accord avec ces trois influences principales qui ont pu vous inspirer afin de créer votre propre identité musicale aujourd’hui ?
J’adore Mike Patton. Il a certainement eu une influence dans ma voix, mais j’inclurais également Björk, Nils Frykdahl (Sleepytime Gorilla Museum), Devin Townsend et bien d’autres sur la liste… De la même manière que nous avons écouté Intronaut et Meshuggah, je pense donc qu’ils font inconsciemment partie de notre ADN, mais je ne les désignerais pas comme nos principales influences cependant. Maintenant, je ne pense pas que nous développons notre musique en étant influencé directement par les groupes, il s’agit plutôt de réduire la distance entre quelque chose qui vous excite et vous-même : de nouvelles façons de jouer, des sons ou des compositions étranges, ou tout simplement la possibilité de créer le bonne chimie interne au sein du groupe pour créer une musique au son organique.

Artwork du 3ème album « Immoto » de NERO DI MARTE

En 2014, vous avez sorti votre second album Derivae et avez tourné avec les Canadiens de Gorguts. Vous avez également fait une tournée avec Psycroptic en 2016. Derivae a plutôt reçu de bonnes critiques. Cette tournée a-t-elle eu un impact sur l’écriture et la composition de ce troisième album Immoto, consciemment ou non ?
Pas du tout, je pense que nous aurions créé quelque chose de beaucoup plus agressif si ces tournées nous avaient alors directement influencés. Bien sûr, on pourrait toujours dire que nous sommes les lointains cousins ​​italiens de la famille des groupes dissonants du Death/Black Metal que Gorguts et Immolation ont créé, mais il y a tellement de différences entre ce style de musique et le nôtre !

Le mot italien « Immoto » donné à votre nouvel disque signifie « immobile ». Pourquoi le choix d’un tel titre aussi paradoxal pour ce troisième album car la musique de Nero Di Marte évolue sans cesse, et vous êtes tout sauf statique sur ce nouvel album ?! Quelle est l’idée principale derrière ce titre ici parce qu’il est dit dans votre biographie que ce n’est pas un album concept paradoxalement ? J’avoue en perdre mon latin… (rires)
Oui, tu as tout à fait raison, cela semble contradictoire ! Mais il y a beaucoup d’aspects différents en nous-mêmes et dans notre musique, donc les atteindre et les exprimer avec vérité nécessite un état de concentration, de réflexion et de méditation. En un mot : « Immoto ». Même si les paroles sont toutes liées à ce concept d’une manière ou d’une autre, je n’aime pas l’appellation de concept album ici pour autant. Je m’explique : qu’est-ce qu’un album conceptuel ? Cela indique-t-il simplement la présence d’un fil conducteur à travers la musique et les paroles ? Si tel est le cas, alors tous nos albums sont des albums conceptuels. (sourires)

Vos chansons ont toujours été très complexes, et Immoto n’échappe pas à la règle. En plus, les nouveaux morceaux ne semblent donc pas être liés entre eux à la première vue, ou plutôt écoute. Ainsi, les sept pistes d’Immoto sont très hermétiques et indépendantes. N’avez-vous pas peur de rendre plus difficile la compréhension et l’écoute d’Immoto pour les nouveaux auditeurs ?
Nous n’écrivons pas pour être appréciés par un large public mais pour exprimer quelque chose, un moment, une suggestion ou une ambiance, avec les membres du groupe. Je pense aussi qu’il est de notre devoir de créer quelque chose de pur et non édulcoré pour les gens à une époque où tout est trop simple, formaté, direct et ne laisse pas de place à l’interprétation ou à l’imagination, de manière à répondre au plus large public commercialement possible. Nous créons peut-être des chansons très différentes, mais une fois que nous avons établi le contexte et l’atmosphère générale de l’album, nous trouvons que les chansons s’emboîtent malgré leurs différences premières. Peut-être que le prochain album sera plus court, avec plus de chansons condensées ! Nul ne le sait ? Cela dépend vraiment de ce que la musique et notre instinct nous demanderont de faire…

Le groupe italien NERO DI MARTE

Votre nouveau batteur sur Immoto s’appelle Giulio Galati et vient du groupe de Death Metal Hideous Divinity que nous avons interviewé l’an dernier justement à Metal Obs. Il est très impressionnant et a un groove spécial (provenant peut-être du milieu Jazz) qui convient très bien à vos ambiances et aux structures des chansons d’Immoto. A-t’il été impliqué dans le processus d’écriture et d’enregistrement sur le nouvel album et est-il membre à temps plein de Nero Di Marte maintenant parce qu’il vient de sortir un nouvel album avec Hideous Divinity il y a quelques mois et est très occupé aussi de son côté j’imagine avec ses autres groupes (l’interview de Hideous Divinity est disponible ici sur notre site français) ?
J’apprécie vraiment les mots que tu as à l’égard de notre batteur Giulio. Merci. C’était une bonne occasion pour lui de montrer qu’il n’est pas seulement un batteur de Métal extrême et qu’il est capable d’apporter des dynamiques bien plus subtiles dans son jeu. Il a rejoint le groupe en 2017 et a fini d’écrire l’album Immoto avec nous, donc oui, il fut très impliqué dans la création de la musique du nouvel album. Et pour être complet en réponse à tes questions, sache qu’il est membre à plein temps de Nero. Mais tu as raison, il est très occupé avec ses autres projets !

Connais-tu des groupes de Métal français comme Klone ou Maïeutiste qui créent également leur propre univers musical unique ? Ces deux formations se rapprochent de votre style musical en quelque sorte, chacun à leur manière. Nero Di Marte pourrait très bien tourner avec eux en France par exemple… Je te recommande chaudement d’écouter ces deux super groupes français en tout cas !
Je ne connais pas Maïeutiste, mais j’adore Klone ! J’avais l’habitude d’écouter en boucle les albums All Seeing Eye et Black Days il y a quelques années… Le chanteur est vraiment incroyable ! J’adorerais faire une tournée avec eux.

Au niveau des concerts pour promouvoir ce nouvel album Immoto, préférais-tu jouer chaque soir avec des groupes différents de votre genre musicalement afin de conquérir de nouveaux fans d’horizons différents pas spécialement là pour vous, ou bien toi et tes collègues préféraient ne pas trop prendre de risque et jouer avec des groupes avant-gardistes et progressifs comme Gorguts dans le passé ou Klone dont on parlait précédemment ?
Nous aimons jouer dans différentes situations, il n’y a pas de type d’audience standardisé en particulier pour ce que nous faisons. Donc toute nouvelle opportunité de jouer pour nous dans un cadre différent est géniale !

Enfin quels sont vos projets de concerts justement pour cette année 2020 ? Une tournée européenne ? Des festivals d’été ? Peut-être une tournée en Amérique du Nord avec pourquoi pas en ouverture de Gorguts au Canada ou bien le public nord-américain constituent un public Métal finalement pas très ouvert ?
Nous avons quelques festivals confirmés pour cette année mais nous ne les avons pas encore annoncés. Suivez nous sur internet. Nous ferons une tournée en Europe en 2020 mais nous n’avons pas encore de plans pour l’Amérique du Nord, même si nous aimerions y retourner, bien sûr !

La chronique de l’album Immoto de NERO DI MARTE (Season Of Mist) est disponible dans le numéro 91 de METAL OBS (janv.-fév. 2020) en page 9 à télécharger ici.
Note : ★★★★☆

NERO DI MARTE
Fusion à la sauce bolognaise

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