Une dose de Rainbow, un soupçon de Whitesnake, ajoutez un zeste de Deep Purple et une pincée de Blue Murder, sans oublier un grain de sympathie et vous avez-là tous les ingrédients de ce cocktail à déguster on the rocks. Rated avec un x comme dans excès ! [Entretien avec Joe Lynn Turner (chant) par Philippe Saintes – Photo : Frontiers]

Rated X

Comment avez-vous procédé pour l’enregistrement de Rated X, vous vous êtes réunis en studio ou chacun a travaillé de son côté ?

Nous n’avons pas eu la possibilité de nous retrouver en studio, je dois être honnête avec toi. Nous n’avions pas le budget pour en louer un. Avec les technologies actuelles, ce n’est plus un problème. Par exemple, lorsque Tony (Franklin) avait une idée pour une ligne de basse, il la proposait via Skype ce qui nous permettait de lui envoyer un feed-back rapide et lui de corriger si c’était nécessaire. C’est de cette façon que nous avons construit cet album. Ce fut un vrai défi, mais je crois que nous avons réussi malgré les soucis de santé rencontrés par Karl. Après avoir enregistré sept morceaux, il a eu une attaque en avril dernier et est tombé dans le coma pendant quelques jours. Cet incident malheureux nous a soudé plus que jamais. J’ai appelé mon ami Nikolo Kotzev (Brazen Abbot) pour achever les 3 ou 4 titres restant de l’album. Je lui ai expliqué que nous n’allions pas gagner d’argent avec ce disque et que Karl était très malade. Nikolo a accepté de terminer l’album en toute humilité et en gardant son style. Il a réalisé un excellent boulot. Lorsque nous nous sommes réunis pour écouter le mixage final avec Pat Regan, nous avons été unanimes pour dire que l’album était cohérent et correspondait à nos attentes. L’ensemble est dynamique, puissant et mélodique et surtout ce disque fait ressortir à merveille nos influences et notre passé professionnel respectif. L’album est une sorte de rétrospective pour les fans mais porte la signature du groupe. C’est quelque chose de familier et de nouveau à la fois.

 

Tu viens d’évoquer les problèmes de santé de Karl. Comment va-t-il aujourd’hui ?

Il fait des progrès fantastiques. Nous avons organisé un concert caritatif à New-York avec des amis musiciens puis un second dans le New Jersey la veille de Thanksgiving grâce cette fois au soutien d’Eddy Trunk du Metal Show. L’objectif était de récolter le maximum de fonds pour la thérapie de Karl qui est onéreuse. Ici aux Etats-Unis,  la sécurité sociale n’existe pas. Son côté droit est resté paralysé pendant plusieurs mois mais il peut à présent lever le bras et bouger les doigts de sa main. Il est sur la voie de la guérison et surtout il garde une attitude très positive.

 

Carmine Appice et toi avec déjà collaboré dans le passé. Vous aviez une idée assez précise en démarrant ce projet ou tout s’est fait spontanément ?

Pas du tout d’idée, ça s’est juste fait comme ça. Si tu veux continuer dans ce métier et nourrir ta famille, la seule alternative est de faire des tournées car plus personne n’achète de CD aujourd’hui. C’est un triste constat mais il est réel et nous devons nous adapter à la situation. Après une longue absence, j’ai joué près de 200 dates à travers le monde dans le cadre du festival itinérant « Rock Meets Classic », je suis rentré chez moi, à New-York. J’ai alors reçu un appel téléphonique de Carmine qui se trouvait dans le bureau américain du label Frontiers : « Tu comptes bosser sur quelque chose ? Si c’est le cas, je veux être ton batteur. Je pense que nous devrions également appeler Tony Franklin. » J’ai trouvé que c’était une bonne idée. C’est bien Carmine qui a initié le projet. Nous en avons discuté avec le patron du label et en trois semaines, c’était plié.

 

Vous avez changé de guitariste dans l’intervalle. Que s’est-il passé avec Bruce Kulick (ex-Kiss) puis Jeff Watson (ex-Night Ranger) ?

L’idée était de créer un vrai groupe. Nous avons tous des projets et des engagements extérieurs mais nous partons du principe que Rated X ne sera pas quelque chose d’éphémère. Chaque musicien devait accepter de s’engager à fond dans le projet. Nous avons organisé une vidéoconférence avec Bruce en lui expliquant notre philosophie. Compte tenu de son emploi du temps avec Grand Funk Railroad, il a préféré ne pas s’investir. Nous respectons sa décision et nous nous sommes séparés bons amis. Nous avons ensuite appelé Jeff qui a répondu positivement. Nous lui avons aussitôt demandé de travailler sur les titres mais il a mis un mois pour terminer deux morceaux ! L’expérience n’a pas été plus loin. Jeff avait des engagements avec d’autres groupes. Il possède son propre studio et vit de cela aujourd’hui, ce que nous comprenons entièrement. Comme nous avions un délai à respecter pour la sortie de l’album, J’ai suggéré au label le nom de Karl Cochran qui a joué sur mes albums solos et tourné avec Ace Frehley. Il n’est pas très connu mais une étoile sommeille en lui. Il joue mieux que la plupart des artistes à qui nous avons pensé. Karl connaît le blues, le jazz, la musique classique. C’est un musicien complet. Si tu écoutes séparément les instruments, la batterie est énorme, la basse est extraordinaire, idem pour la guitare. C’est un album de « performers ». Rated X est composé de quatre musiciens avec des styles différents mais qui ont su produire une alchimie avec le cœur et les tripes.

 

Rated X, c’est un jeu de mots sur le background des musiciens.

Je voulais avant tout éviter un nom d’animal, tu vois du style Def Leppard, White Tiger, dragon machin (il rit). Nous voulions un nom qui symbolise le groupe. Quelqu’un a évoqué notre héritage musical (Legacy). On s’est dit cool, Legacy ça sonne bien. Carmine a alors proposé Legacy X mais après avoir regardé sur internet, nous nous sommes rendus compte que des tas de groupes portaient déjà ce nom. Des idées plus spirituelles comme Śikhara, ont alors été proposées. J’ai dit aux autres que nous étions tous d’ex-membres de formations des ‘80s, à l’époque où l’on mettait à l’honneur le rock’n’roll et les femmes dans les chansons. On est classé dans la catégorie X, ex-membres de….. « Alors, les gars pourquoi pas Rated X ? On est finalement un groupe de rock, non ! Imaginez un instant les gens qui se rendent à un festival. En tenant compte de la conjoncture, pensez-vous sincèrement qu’ils dépenseraient plus volontiers leur argent pour un t-shirt sur lequel est inscrit Śikhara  plutôt que Rated X ? » Tout le monde a éclaté de rires. Rated X était né !

 

Peux-tu nous éclairer sur les compositions de l’album ?

« Get Back My Thrown » est un titre très intense. Le message dit, en substance : « prenez un bon verre de vin, poussez le volume de votre ampli, asseyez vous et laissez-vous guider par le son vers un voyage musical ». C’est un brûlot !

Les paroles de « This Is Who I Am » s’adressent aux personnes qui sont fatiguées de s’interroger sur leur rôle dans la vie de tous les jours, la façon dont elles sont perçues. Dans cette société formatée, quelqu’un s’élève et affirme « voilà qui je suis », je défends ma façon de penser et désormais je ne vous écouterai plus. C’est un hymne à l’individualité. A terre les faux-semblants, soyez vous-même, ne vous occupez pas des autres.

« Lhassa » est chanson plus spirituelle. C’est l’un de mes morceaux préférés de l’album. La partie centrale est digne de Pink Floyd. Ce titre est un « classique » pour moi.

« You are The Music » est une autre chanson incontournable. Elle est arrivée tardivement. Je l’ai composée pour un ami disparu qui adorait la musique, une histoire très étrange en réalité. Déclaré mort à l’hôpital après un accident de moto, il est…revenu à la vie ! C’est vraiment fou, ce qu’il a traversé relève du miracle, de l’inexplicable. Après cela, il est devenu quelqu’un de très spirituel, il s’est converti au bouddhisme et a acquis une conscience intérieure. Et puis, subitement, il est décédé, un voyage sans retour cette fois. Très marqué par cette histoire, j’ai décidé d’en parler dans une chanson. J’ai enregistré une démo en Suède avec des musiciens locaux et Angelica, une chanteuse très populaire là-bas. J’ai ensuite fait écouter l’enregistrement aux autres membres de Rated X. Leur enthousiasme m’a convaincu d’intégrer cette composition dans l’album. Après avoir bouclé la version finale, j’ai appelé les parents d’André. Ils ont été très touchés par l’hommage rendu à leur fils.

« Our Love Is Not Over » est une ballade différente qui se termine de façon heavy dans son instrumentation, dans sa tonalité. Elle témoigne des capacités créatrices et artistiques du groupe. Mon épouse qui trouvait la chanson trop rock, m’a suggéré de réaliser une version plus sobre piano et voix. On peut la trouver sur le bonus de l’édition japonaise. C’est une ballade magnifique, sentimentale.

 

Travailler avec Tony et Carmine ne doit pas être très compliqué. Ce sont deux musiciens efficaces et surtout très humains.

C’est un très beau compliment. Tu as raison de le signaler. Ce sont de vrais professionnels, des vétérans de la musique. Il n’y a pas soucis d’égo dans le groupe, nous ne sommes plus en 1988 (rires). Mon père m’a enseigné la modestie. Il a toujours été strict à ce sujet. Il ne cessait de répéter, « Joe, ne laisse pas le succès et les fans changer ton comportement ». Carmine, Tony, Karl et aussi Nikolo sont des gens vraiment bien. Ils sont tous très sincères et sympathiques. Il font partie de ces artistes qui sont vraiment à fond dans ce qu’ils entreprennent. Ce qui m’a plu chez eux c’est leur authenticité mais aussi l’énergie débordante. C’est un bonheur de travailler avec ces types. Je n’aurais de tout façon pas pu travailler avec quelqu’un d’égocentrique.

 

Comptez-vous donner quelques concerts l’année prochaine ?

Nous avons évidemment envie de jouer en public ! Le son de l’album est « live », il n’y a pratiquement pas d’overdubs. Rated X est un vrai groupe de rock classique dans le sens des « racines ». Les formations subsistent grâce aux prestations live et le merchandising. Maintenant, Philippe, ce n’est pas gagné d’avance. Il y a des éléments que nous ne pouvons pas gérer. Lorsque nous avons approché des promoteurs pour mettre sur pied une tournée, ceux-ci nous ont répondu : « on connaît individuellement Carmine Appice, Tony Franklin ou Joe Lyn Turner mais on ne sait rien de votre groupe. » Nous avons dû attendre la sortie du CD pour montrer la qualité de Rated X à ces personnes. Nous essayons juste de donner le meilleur de nous. Tout le monde travaille dur, y compris le label Frontiers qui croit vraiment en nous. Je crois les doigts et j’espère du fond du cœur, que le public appréciera l’album à sa juste valeur. La manière dont notre travail est perçu n’est pas de notre ressort Un journaliste m’a dit que nous avions réalisé l’album de l’année. C’est phénoménal, mais il y aura toujours des personnes qui critiqueront ton travail, par jalousie ou méchanceté gratuite, particulièrement aujourd’hui avec les réseaux sociaux.

 

Tu avais évoqué il y a quelques mois une réunion de Rainbow à l’occasion du 40è anniversaire du groupe en 2015. Est-ce encore à l’ordre du jour ?

Je ne vais pas me rétracter. Il existe toujours une possibilité de voir cette réunion se matérialiser. Toutefois, je n’ai pas eu de nouvelle de Ritchie Blackmore depuis plusieurs mois. Il souhaite réaliser un album de rock, j’en suis convaincu. Quand ? Personne ne peut le dire, car c’est quelqu’un de très secret. Si une opportunité se présente, j’accueillerai Ritchie à bras ouverts mais actuellement, ma priorité, c’est Rated X.

 

Paul Stanley, Joe Perry et Michael Sweet ont publié leur mémoire cette année. C’est quelque chose qui pourrait t’intéresser ? Tu as certainement des tas d’anecdotes à partager.

Il y a trois ans, deux journalistes scandinaves m’ont interviewé à plusieurs reprises, dans le cadre d’une autobiographie qui n’a pas encore été publiée. J’ai malheureusement dû mettre ce projet entre parenthèses en raison de mes nombreuses obligations. J’ai en effet passé ces deux dernières années sur la route, mais j’ai vraiment envie de terminer ce livre. Ce ne sera pas un ouvrage sur la vie d’une rock star d’Hollywood avec des histoires mièvres ou superficielles. Pas question de déballer ma vie privée ou balancer sur d’autres musiciens. Je souhaite raconter une aventure humaine, le parcours d’un type normal qui s’est battu pour que son rêve se réalise.

RATED X
L’union fait la force

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