C’est l’histoire d’un groupe à qui tout souriait, et qui avait sorti ce que certains considéraient déjà comme l’album d’une génération. Pourtant, en 1998, usé par les tournées, le groupe se sépare ; Refused n’est plus. Dix-sept ans plus tard, les Suédois reviennent, et ils n’ont rien perdu de leur superbe.

[Entretien avec David Sandström (batterie) par Philippe Jaworphilippe@metalobs.com]

Refused_DustinRabin-2679-4

Pouvons-nous revenir un peu sur le passé, pour commencer ? Quelles ont été les raisons du split de Refused en 1998 ?

Je pense qu’à l’époque où nous finissions The Shape of Punk to Come, nous n’étions pas un groupe très stable – du moins socialement, entre nous. On travaillait beaucoup, on tournait surtout beaucoup : on a passé des années ensemble dans un van ! On a commencé à en avoir un peu marre les uns des autres.

En plus de ça, quand on allait sur scène, on jouait les morceaux d’un disque que le public n’aimait pas ; l’album est sorti en février ou mars 1998, et arrivés à la fin de l’été on avait fait une soixantaine de concerts auxquels le public ne répondait pas bien. Ça nous a déconcentrés, nous n’étions plus aussi forts qu’auparavant ; on ne pouvait pas continuer à faire ça, on ne s’amusait plus.

Cela dit, si Internet avait été aussi présent qu’aujourd’hui à l’époque, on n’aurait probablement pas tenu jusqu’à l’été, tellement les gens détestaient l’album ! (rires) On aurait eu des commentaires haineux sur YouTube après chaque concert, on aurait probablement splitté en mai.

Il faut se rappeler qu’on était jeunes, également : quand on a commencé Refused, j’avais 16 ans, et le groupe était tout ce que j’avais, le seul endroit où aller… mais on a fini par prendre un mauvais chemin.

Que s’est-il passé alors, entre 1998 et 2015 ?

Pour ma part, j’ai sorti quelques disques, dont un sur mon grand-père et son suicide en 1968, qui était lié à sa difficulté à maintenir son activité agricole. J’ai aussi écrit des chansons pour d’autres, même des trucs de dance.

Kris (guitare) a fait une école de cinéma, et Dennis (chant) a continué à bosser avec tout un tas de groupes… On n’est pas du genre à regarder derrière nous ; on continue d’avancer, quoi qu’il arrive. Avant même le split, j’étais déjà impliqué dans un nouveau projet.

REFUSED Los Angeles - October 13-15, 2014 Dustin Rabin Photography 2679

Avez-vous continué à vous voir pendant ce laps de temps ou en aviez-vous vraiment trop marre les uns des autres ?

Si si, on a continué à se voir. J’ai toujours été très proche de Kris et de Dennis, avec qui on avait formé le groupe de Hardcore Final Exit en 2006. Mais comme Kris avait arrêté la guitare, moi j’ai arrêté la batterie, et ça a pris presque dix ans avant qu’on ne s’y remette… et c’est comme ça que ça a repris.

Vous avez quand même amorcé un premier retour – que vous refusiez d’appeler « réunion » — en 2012, avec notamment une date à Coachella, mais aussi au Hellfest ; qu’est-ce qui vous a poussé à l’époque ?

En fait, ça faisait quelques années que les organisateurs de Coachella nous faisaient des offres pour que l’on vienne jouer. On refusait d’année en année, tout simplement parce que ça ne nous intéressait pas : nous n’avions rien de neuf à proposer, et nous n’habitions même plus dans la même ville.

Mais en 2011, Kris, Magnus (basse) et moi commencions à composer de nouvelles choses, Dennis jouait dans un autre groupe, et nous vivions à nouveau tous dans la même ville, on traînait à nouveau ensemble. Du coup, quand une nouvelle offre est arrivée, on s’est dit qu’on pouvait faire quelque chose de bien. Et pour faire les choses bien, on a répété pendant presque trois mois, six heures par jour et cinq jours sur sept.

C’est pendant ces répétitions qu’on s’est dit qu’il y avait peut-être plus à faire, mais c’est seulement en août qu’on s’est finalement dit qu’on voulait faire un nouvel album. On avait quelques chansons, et Kris a émis l’idée d’inviter Dennis au chant, parce que ça ressemblait à une chanson de Refused. Et puis on s’est dit « mais peut-être que toutes ces chansons sont des chansons de Refused ? » – on avait composé « Destroy the Man » et « Elektra ». En décembre, le chant d’« Elektra » était prêt. Nous l’étions aussi.

Dustin Rabin Photography, Refused, Dustin Rabin

Pourtant, vous n’êtes pas entrés en studio immédiatement…

On avait quelques deadlines ; on devait même jouer quelques concerts à l’automne 2013. Mais comme nous sommes de grands perfectionnistes, nous n’étions pas totalement satisfaits de ce que nous avions avant l’été 2014. C’est en septembre 2014 qu’on a fini par aller à Los Angeles pour enregistrer cet album.

Pourquoi justement aller à Los Angeles et pas privilégier les studios suédois, pourtant très réputés ?

Ça vient aussi de notre côté perfectionniste. Quand tu enregistres à la maison, tu passes ton temps à retravailler des choses, à perdre du temps… On a préféré répéter à fond, puis aller enregistrer loin de notre zone de confort. Le fait d’aller dans un grand studio américain, avec un producteur connu, nous a forcés à faire les choses correctement. Tout ce qu’on voulait, c’est enregistrer, et rentrer à la maison avec un produit fini, auquel on ne toucherait plus. C’est plus ou moins ce qu’on a fait.

Vous écrivez toujours sur des sujets sociétaux, je pense notamment à « Useless Europeans » ou « Françafrique », des titres très forts… Où êtes-vous allés chercher l’inspiration ?

Je pense pouvoir dire, dans un certain sens, que nous sommes tous les quatre des intellectuels : nous lisons beaucoup, nous débattons beaucoup entre nous… Je lis beaucoup de littérature, mais je lis aussi Le Monde Diplomatique ou le New York Times – auxquels je me suis abonné. J’ai d’ailleurs abonné Dennis au Monde Diplomatique pour que nous puissions travailler sur les paroles. Il y avait notamment un article sur un des naufrages au large de Lampedusa, qui a inspiré « 366 » – qui correspond au nombre de victimes.

Aujourd’hui, il n’y a pas beaucoup d’espoir en Occident, et ça transparaît sur l’album. Nous avons le sentiment que les idées européennes s’essoufflent : on vit dans une société qui va vers la banqueroute. Je le ressens d’autant plus depuis la Suède, où on est plutôt en sécurité, et très détachés de cette réalité-là. Tous ces privilèges, à mon avis, font ressortir le pire des gens au lieu d’en ressortir le meilleur. Aujourd’hui, avec cette crise économique mondiale, on jette l’opprobre sur ceux qui n’ont pas la chance d’avoir nos privilèges : les réfugiés syriens, les Roms qui mendient dans les rues de Stockholm… C’est tout le cynisme d’une Europe de l’Ouest gâtée qui remonte à la surface. C’est de toutes ces choses dont on veut parler.

Pour ma part, je m’intéresse beaucoup au Congo. J’ai lu un livre, écrit par un journaliste français, Gérard Prunier [en fait historien, ndlr], qui s’appelle Africa’s world war, à propos des conflits qui ont éclaté au Congo depuis le génocide rwandais. C’est ce qui m’a inspiré « Françafrique ». La France a profité de la Guerre Froide pour étendre sa mainmise sur une partie de l’Afrique et ses ressources ; c’est une période sombre de l’histoire, qui inspire forcément une chanson énervée.

On ne peut pas dire que l’âge vous a calmés !

Non ! (rires) Quand tu es jeune, c’est facile d’être un anarchiste : tu n’as rien à perdre, et tu peux dire que la société a tort, qu’elle doit être détruite. Aujourd’hui, avec Dennis, on est encore plus radicaux, parce qu’on comprend qu’on fait partie de ce système. « Useless Europeans » vise essentiellement la Suède et ses politiciens. Quand on chante « It’s a pretty house / You’re a pretty girl / And it’s a pretty life that you’ve got / Outside your pretty walls / There’s an ugly world », on parle de nous-mêmes et de nos amis, de la façon dont nous vivons : nous sommes nous-mêmes corrompus.

N’est-ce pas difficile alors, de chanter contre le système tout en sachant pertinemment en faire partie et ne pas pouvoir y échapper ?

Si, c’est difficile. Mais je pense surtout que Dennis et moi sommes surtout deux mecs vraiment énervés, nous l’avons toujours été, avant même d’avoir une raison de l’être. On a essayé de trouver des raisons à cette colère, et l’une d’elles est à chercher du côté des inégalités de la société : le racisme, le sexisme, toutes ces choses-là. Pour des gens comme nous, c’est cathartique ; on ne peut pas s’empêcher de regarder ce qui nous entoure et de dénoncer ce qui ne va pas. Ça implique de nous critiquer nous-mêmes, et de chercher des solutions pour changer les choses.

Pour autant, aucun de nous n’est encore prêt à tout quitter pour aller vivre à la campagne, produire sa propre nourriture, et complètement sortir des radars. Ce n’est pas une solution non plus : il faut faire partie du système, prendre part dans l’économie, dans la culture, peu importe à quel point ça te fait chier. Notre manière de faire partie du système, c’est d’écrire de la musique et parler de ces problèmes.

Ça ne nous empêche pas d’être méchants : quand on chante « The final word on french cuisine / Bokassa’s freezer in guide Michelin », c’est de l’humour très noir sur les rumeurs qui disaient qu’on avait retrouvé des restes humains dans les congélateurs de Bokassa. C’est une blague un peu horrible, mais on n’écrit pas pour un journal ou une institution quelconque : on dit ce qu’on veut, et ça aussi c’est un grand privilège. C’est pour ça qu’il est important de lire, de se cultiver, pour mettre toutes ces choses en perspective.

Dustin Rabin Photography, Refused, Dustin Rabin

Quid du live ? Vous allez jouer quelques festivals, faire une tournée américaine cet été, mais qu’y a-t-il de prévu en Europe ?

On commence à planifier une tournée des clubs européens pour septembre ou octobre, mais rien n’est vraiment confirmé pour l’instant. En 2012, on avait joué un peu trop de concerts en peu de temps, et encore plus dans les années 90 – on avait fait trois tours d’Europe, c’est aussi ça qui nous avait cramés ! Cette fois, on va essayer de partir deux semaines sur la route, et rentrer à la maison pour un mois, on va prendre notre temps… et puis on va se mettre à réécrire, on a déjà des chansons que nous n’avions pas eu le temps de terminer pour Freedom.

Refused
Retour en grande pompe

Fermer le menu