Certains y avaient peut-être pensé depuis longtemps, Morten Veland l’a enfin fait ! Quoi donc ? Hé bien choisir une nouvelle chanteuse digne de ce nom, qui plus est française (cocorico !). Avec tout le respect que l’on doit bien sûr pour l’Espagnole Ailyn gentiment remerciée, Sirenia nous revient avec un nouveau visage doublé d’une superbe voix en la personne d’Emmanuelle Zoldan, chanteuse mezzo-soprano originaire d’Aix-en-Provence. La belle méridionale, tapie dans l’ombre du groupe norvégien depuis 2004 tout de même, a gentiment joué le jeu des présentations, sans tabou, à l’occasion de la sortie du huitième album de Sirenia, le solide et rafraîchissant Days Dim Of Dolor.

[Entretien intégral avec Emmanuelle Zoldan (chant) par Seigneur Fred – Photo : DR]

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Emmanuelle, cela a été un réel plaisir d’apprendre qu’une Française est désormais la chanteuse principale de Sirenia sur le nouvel album Dim Days Of Dolor, alors que tu as été présente depuis les quasi-débuts du groupe (Sirenian Shores EP (2004), tout comme Emilie Lesbros, Johanna Giraud (chœurs) et Fabienne Gondamin (chant principal), et as toujours été plus ou moins dans l’ombre de Sirenia du fait de ta participation aux nombreux chœurs au cours des divers albums. Vois-tu cela aujourd’hui comme une récompense d’une certaine manière de la part de Morten Veland?
Eh bien, peut-être que je me trompe, mais je ne pense pas que Morten ait voulu me récompenser de quoi que ce soit. Je ne pense pas qu’il faille y voir une sorte de « promotion », et que Morten en voulant me remercier de mes bons et loyaux services se soit dit à un moment donné : « Tiens, elle est sympa, elle a cumulé pas mal de « smiles » pendant toutes ces années, on va lui filer le rôle de la chanteuse !!! » (rires) Hé hé, non, je pense que c’est tout simplement une histoire de timing. Plus tôt, aurait été trop tôt. Question de chemins… Toutes ces années, tout en travaillant régulièrement ensemble, nous avons évolué chacun de notre côté, appris beaucoup dans nos objectifs personnels, peut-être que le temps est venu de mettre nos expériences et inspirations en commun et de voir ce qui naîtra de cette collaboration. Cela apparaît aujourd’hui un peu comme une évidence. Et je ne crois pas au hasard, juste en des chemins qui se croisent quelque part. (sourires)

Mais pourquoi un tel choix justement aussi tardif de la part de Morten Veland pour t’intégrer à Sirenia seulement maintenant en 2016 alors que cela aurait pu être une évidence il y a longtemps ? Question de disponibilité (emploi du temps) ou de sensibilité artistique ?
J’ai démarré ma carrière lyrique quasiment au même moment où j’ai commencé à enregistrer des chœurs sur des albums de Métal. J’étais donc déjà très occupée avec les engagements d’opéra, mais aussi avec mes projets personnels. Cela aurait été compliqué et risqué pour ma carrière (lyrique) qui démarrait, d’envisager une collaboration en tant que chanteuse lead d’un groupe de Métal à ce moment-là. C’est très différent dans ma tête aujourd’hui, j’ai acquis de l’expérience, de la maturité, et je sais désormais que rien n’est plus important dans ma vie que de faire de la musique, toutes formes confondues. Aujourd’hui, je peux me permettre certains choix que je ne pouvais pas faire à l’époque. Il est important d’être en accord avec ce que l’on est, d’assumer qui on est et ce que l’on a à dire. Je crois que l’expérience de la vie nous l’enseigne.

Peux-tu revenir à présent sur ta carrière solo (studio et live) et tes diverses collaborations à la scène Métal (Penumbra, Trail Of Tears) ? Jusqu’à présent, tu étais plutôt une chanteuse de session studio mezzo-soprano/Métal, et non de scène, je me trompe ?
Si j’ai commencé assez tôt par la scène Rock et l’écriture au départ, il s’avère qu’à un moment donné, mon chemin s’est détourné par hasard et, contre toute attente, pour me conduire vers l’opéra. Mais entre deux productions d’opéra, j’ai toujours continué à écrire de la musique, à collaborer très régulièrement avec des groupes de différent styles musicaux, et bien sûr à participer à de nombreux albums de Métal (Penumbra, Turisas, Trail Of Tears, Mortemia, et bien sûr Sirenia) notamment au sein des studios de Terjes Refsnes. Je garde un super souvenir de toutes ces collaborations, et particulièrement de celle avec Trail of Tears sur l’album Existentia, où Ronny Thorsen n’a pas hésité à me confier les parties solistes, en me laissant beaucoup de liberté dans l’interprétation et l’improvisation, et le résultat fut vraiment cool. (sourires) Dans le milieu du Métal, j’étais alors effectivement considérée comme chanteuse de session studio. Je n’apparaissais jamais avec les groupes sur scène. Ma dose de scène, je le trouvais alors à l’opéra… (sourires)

Version 2

Fais-tu partie intégrante de Sirenia ou est-ce juste une participation complète mais ponctuelle en tant que chanteuse principale de session sur un album du groupe ? Vas-tu tourner et interpréter ces nouvelles chansons live avec Sirenia par exemple ?
Officiellement, je fais désormais partie intégrante du groupe. Nous démarrons les live avec une tournée européenne en novembre.

Même si nul n’est irremplaçable, comment as-tu fait pour remplacer la chanteuse espagnole Ailyn Giménez García et peux-tu nous donner plus de précisions sur les raisons quant à son départ ?
Je préfère dire que je « prends le relais ». Ailyn est partie, avec sa personnalité, son grain de voix, et toutes les qualités qui la caractérisent, et moi, j’arrive avec mes valises et je dois convaincre avec tout ce qu’elles contiennent. Ce n’est pas chose simple, car s’il y a ceux qui vous accueillent les bras ouverts, il y a aussi ceux qui vous détestent et vous accablent sans vous connaître. À moi de travailler pour que la majeure partie d’entre eux change d’avis, c’est mon job, même s’il va sans doute me falloir un certain temps pour « prendre mes marques ». Pour les autres, je suis réaliste et je sais bien que je ne pourrai jamais plaire à tout le monde, mais au moins, j’aurais essayé (rires). En ce qui concerne le départ d’Ailyn, je ne pourrais absolument pas te donner plus de précisions autres que celles que je connais : Sirenia et Ailyn se sont séparés pour « raisons personnelles ».

Selon toi, Emmanuelle, que penses-tu apporter à la musique de Sirenia aujourd’hui et tout spécialement sur ce nouvel et huitième album du groupe norvégien ?
Je débarque un peu dans un monde que je découvre au fur et à mesure (car il n’est pas celui dont je proviens) et dont j’apprends chaque jour un peu plus. C’est un peu hard, car je dois apprendre les « codes » à vitesse grand V et m’adapter rapidement ; cela fait partie des inconvénients de ne pas être un « pur fruit » du Métal. Mais c’est aussi un avantage, car je ne suis pas « formatée », ni conditionnée par des références, et que je débarque donc « vierge » de toute influence externe, avec mon univers et ma sensibilité, qui ont été nourris par bien d’autres influences et horizons. En musique les mélanges même les plus inattendus ont toujours ouvert d’innombrables possibilités. Je pense que les choses les plus intéressantes sont souvent obtenues en mélangeant les extrêmes. Je pense donc que l’intérêt d’une collaboration est de se nourrir mutuellement pour tirer le meilleur de chacun, et continuer de grandir ensemble.
Sur le plan technique, plus terre-à-terre, je pense que mes acquis lyriques combinés à mon expérience de multiples styles de musique peuvent être une force dans ce répertoire. La technique classique a développé ma voix, l’a rendue plus puissante et l’a « creusée » dans la tessiture grave. C’est, à mon avis, un atout à une époque où la grande majorité des groupes de Métal privilégient des voix de femmes très aigües, légères, éthérées. Or, il y a des ressources incroyables dans la noirceur d’une voix grave, elle peut exprimer des émotions différentes, donner une énergie différente aussi, peut-être plus « pêchue » sur certaines chansons. La pratique du Jazz, elle, m’a appris entre autres à utiliser le « velours » de la voix, à jouer avec le souffle et user d’effets de sensualité, à l’utiliser comme un instrument ; et celle du Rock m’a fait développer ma voix de poitrine ; j’ai également puisé dans la World Music et les musiques traditionnelles du monde des techniques intéressantes pour acquérir légèreté et virtuosité, et ouvert mon esprit à d’autres types de constructions musicales, couleurs harmoniques… En faisant toujours attention de ne jamais perdre l’identité de mon timbre, je puise donc dans toutes ces influences. Et il me semble que le Metal est le « terrain de jeu » idéal pour ce type de voix « versatiles ». Mais Dim Days Of Dolor a été écrit pour la tessiture vocale d’Ailyn, donc même si nous avons toutefois réussi dans quelques passages à faire entendre certains de ces aspects, je pense que c’est surtout dans les albums à venir que ce sera vraiment parlant, lorsque les morceaux seront composés pour ma voix. (sourires)

Sur l’artwork du nouvel album, il y a quatre hommes (tes collègues musiciens peut-être ?) autour d’un cercueil où repose une femme… Est-ce toi que l’on introduit d’une manière morbide au centre de toutes les attentions, ou bien la précédente chanteuse Ailyn Giménez García que vous enterrez avec ironie ?
Ces deux lectures analytiques sont intéressantes, mais en toute honnêteté, je ne pense pas qu’il s’agisse ni de moi ni d’Ailyn dans ce cercueil… ! (rires) Peut-être faudrait-il interroger Morten ou le graphiste qui a réalisé cet artwork sur la symbolique de ce « tableau » ? Le titre de l’album est Dim Days Of Dolor, il évoque le deuil et les souffrances qu’il induit : on veille sur le cercueil d’une femme apparemment morte ; la femme est belle, pure, elle ressemble à une madone, une vierge bienveillante, comme endormie, en contraste total avec les quatre squelettes décharnés bien qu’endimanchés. Ces squelettes seraient nous quatre aussi. On n’enterrerait pas une personne, mais un idéal (la beauté, la jeunesse éternelle…). Autant d’immatérielles choses qui nous filent déjà entre les doigts à l’aube d’une quarantaine qui déjà guette, tapie dans l’ombre : « 39 And Barely Alive » par exemple ; le texte aussi de « 12th Hour » ne peut être plus explicite sur le thème du temps, notre ennemi, qui file à toute allure et qu’on ne rattrapera jamais… C’est ma lecture à moi ! Elle vaut ce que ça vaut. (rires)

Est-ce facile quand on est français de collaborer et évoluer auprès d’artistes étrangers et notamment des groupes de Métal tels que Sirenia ? (langue, distance, culture, etc.)
Hé hé, évidemment, étant la seule « non Norvégienne » dans le groupe, je pourrais me sentir un peu à l’écart, mais heureusement les garçons ont su tout de suite m’intégrer et me faire me sentir « chez moi » avec eux. C’est une super équipe, j’apprécie vraiment chacun d’entre eux et j’ai l’impression de les connaître depuis toujours. C’est assez étrange… Nous avons l’anglais qui nous permet de nous comprendre mutuellement, et même si je ne suis pas parfaitement bilingue, et que je me fais souvent charrier avec mon accent « vériiii Frenchiiii », avec le rythme des tournées, j’ai bon espoir de le devenir vite ! (rires) Et j’ai bon espoir d’apprendre aussi quelques mots de Norvégien au passage, ça serait « kult » ! (sourires)
La distance aurait pu être un problème il y a plusieurs années, mais aujourd’hui avec internet et tous les moyens techniques dont on dispose, elle ne l’est plus vraiment. Si les musiciens ont besoin de répéter beaucoup tous ensemble, pour un chanteur, c’est différent, c’est un travail plus solitaire, qui nécessite beaucoup de travail personnel avant les répétitions en groupe. Tout ce travail de fond, je le fais en amont depuis chez moi, en travaillant sur les MP3 que m’envoie Morten. Quand on se retrouve tous ensuite, c’est un énorme gain de temps.
En ce qui concerne le « choc des cultures », il n’est pas si flagrant que ça. La Norvège n’est pas si loin de la France finalement (non, non), et nous avons pas mal de choses en commun. Ce qui me plaît chez les Scandinaves, c’est leur zen attitude, face à toute situation. Cette zénitude est assez contagieuse et j’aime bien ça ! (sourires) Je dois à Sirenia, en m’ayant engagée, l’ultime reconnaissance de m’avoir permis dans cette vie terrestre de goûter à ce sublimissime fromage norvégien (dont, pardonnez-moi, je serais dans l’impossibilité de vous citer la marque, tant il n’y a que des consonnes dedans). Donc, moralité, le mélange des cultures, « itiz merveilleux » ! (sourires)

Observe-t-on une certaine concurrence parmi toutes ces chanteuses lyriques au sein de la scène Métal européenne et internationale étant donné parfois le comportement des femmes entre elles (jalousie, méchanceté…) dans certains milieux professionnels exclusivement féminins, ou bien tout le monde, il est beau et gentil dans le meilleur des mondes ? (rires)
Pour être tout à fait honnête, je découvre le milieu du Métal, ayant évolué dans d’autres contextes jusqu’à présent. Je n’ai pour l’instant pas beaucoup de recul, je n’ai pas encore été directement confrontée aux autres groupes pour me rendre compte… Avec les tournées, je pense que j’aurai vite l’occasion de le savoir… De toute façon, J’imagine difficilement que ça puisse être pire que dans le merveilleux monde de l’Opéra parfois, donc, là-dessus, je pense que je suis blindée. Après, je pense que la méchanceté et la jalousie font hélas partie de la nature humaine, tous genres confondus, il faut apprendre à faire avec, mais surtout continuer à avancer pour défendre ses idées sans se laisser déstabiliser. Ce qui compte, c’est la musique, c’est ce qui restera, le reste, on souffle et ça s’envole… (sourires) Je tiens à dire entre parenthèses que je suis d’ailleurs très contente d’être entourée exclusivement de garçons. J’ai grandi entourée de garçons, et ma « meilleure amie » est un homme. (rires) C’est donc un « environnement » familier pour moi ! (sourires)

Comment l’album Dim Days Of Dolor a-t’il été composé et enregistré ? Morten avait tout préparé et écrit, et notamment tes lignes de chant avant ton arrivée, ou bien tu as eu ton mot à dire et as pu apporter ta touche (ta « French touch ») sur certains morceaux étant donné ton expérience et ta bonne connaissance de l’univers artistique de Sirenia ?
L’album était déjà prêt quand j’y ai posé ma voix, et les mélodies écrites pour la voix d’Ailyn ; Ailyn et moi avons des voix diamétralement opposées (Soprano/Mezzo). Nous avons donc dû modifier certaines lignes pour les adapter au mieux à ma tessiture.

Pourquoi ne pas avoir proposé de chanter en français sur un ou deux morceaux (titres bonus par exemple) étant donné ta nationalité, du moins pour le marché français, comme le fit Theatre Of Tragedy sur le single électro/Metal « Image » tiré de l’album Musique en 2000 ?
Hum… Vous êtes susceptible d’avoir une bonne surprise en novembre… (sourires)

Enfin, quelles sont tes chansons préférées sur ce nouvel album Dim Days Of Dolor et que voudrais-tu dire aux fans de Sirenia et éventuellement Tristania qui te découvrent ou te retrouvent ?
J’aurais beaucoup de mal à vous répondre… En toute objectivité, il n’y a pas une chanson à jeter ! Difficile d’en choisir tant elles sont différentes les unes des autres et ont leur propre univers avec son lot de choses à dire. Ce qui fait la richesse de cet album, c’est la diversité des morceaux. Pour avoir suivi Sirenia depuis le début, je pense sincèrement que cet album est l’un des meilleurs, si ce n’est le meilleur ! (et je n’y suis pour rien puisque l’album était déjà écrit avant mon arrivée, je n’essaie donc pas de me placer !!) (rires) Je trouve que musicalement, Morten a été très inspiré sur Dim Days Of Dolor. J’espère que les fans de Sirenia en apprécieront le nouveau son, et merci à tous ceux qui me soutiennent et m’encouragent chaleureusement depuis le début, je ferai de mon mieux pour convaincre les derniers réticents (sourires). À très vite !

SIRENIA
La French touch

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