THE MAGPIE SALUTE
Un pack de Crowes

Depuis la « nouvelle séparation définitive » des Black Crowes, en 2015, son guitariste, Rich Robinson, ne s’est pas vraiment tourné les pouces. Outre un quatrième album solo de bonne tenue, « Flux », il a créé un nouveau groupe des plus ambitieux presque par accident. The Magpie Salute est, en effet, né au cours d’une série de trois concerts aux Applehead Studios de Woodstock en août 2016, alors que Rich tenait à rassembler un groupe d’amis et d’anciens membres des Crowes pour finir sa tournée solo en beauté. Outre le fidèle Eddie Harsch (claviers, de 1991 à 2006), dont ce sera le dernier enregistrement avant sa mort en novembre dernier, Rich a été rejoint par l’emblématique Marc Ford (guitariste des Black Crowes de 1991 à 1997, puis 2005 à 2006), Sven Pipien (basse BC de 1997 à 2000 puis 2005 à 2015), ainsi que des membres de son groupe de tournée, dont le chanteur John Hogg, le batteur Joe Magistro, le guitariste Nico Bereciartua ainsi que la chanteuse Charity White (longtemps choriste des Crowes), épaulée aux chœurs par Adrien Reju et Katrine Ottosen. Après ce qui est plus un album studio qu’un live, au vu de la discrétion du public et de la qualité du son, on attendu la suite avec impatience.

[Entretien avec Rich Robinson (guitare, chant) par Jean-Pierre Sabouret]

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Même si ton nouvel emblème est un autre drôle d’oiseau, la pie, on va dire que la parenté avec Black Crowes est plus évidente que jamais. On se rapproche plus du groupe à l’époque des premiers albums que de ceux qui ont précédé votre séparation…
Je ne dirai pas le contraire, mais rien n’était prémédité. Je donnais une série de concerts pour mon quatrième album solo, « Flux », et on s’est arrêté dans un studio du côté de Woodstock pour trois dates spéciales où nous invitions une centaine de personnes. Nous avions seulement prévu d’enregistrer un live. Mais j’ai ressenti le besoin très fort de proposer quelque chose de très différent. Tout au long de ma vie, j’ai tissé des liens uniques avec certains musiciens. Quoi qu’il se passe humainement entre nous ou quels que soient les drames qui se sont déroulés dans les Black Crowes, musicalement, nous restons sur la même longueur d’ondes. C’est le cas notamment avec Marc Ford, tout comme c’était évident avec Ed (Eddie Harsch est décédé peu de temps après l’enregistrement de l’album, en novembre 2016).

Vous aviez brièvement rejoué ensemble en 2005-2006, ça a été aussi facile que ça en a l’air à l’écoute de l’album ?
Oui, il suffit de se brancher et tout se met en place. Entre Marc et moi, il y a vraiment une de ces rares ententes comparables à celle entre Dickey Betts et Duane Allman dans les Allman Brothers, ou entre Duane et Eric Clapton avec Derek And The Dominos, ou encore Mick Taylor et Keith Richards avec les Rolling Stones du début des années 70, sans oublier Angus et Malcolm Young… Nous n’avons pas eu besoin de répéter et nous avons joué 76 chansons en trois jours ! J’avais notamment choisi un titre des Crowes, « What Is Home », sur lequel ni Marc ni Ed n’avaient joué et le résultat était au moins à la mesure de l’original. Après ça, on ne craignait plus rien, pas même une reprise de Pink Floyd, rires… Il se trouvait que Marc interprétait « Fearless » avec son groupe et que je le jouais aussi avec le mien.

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On ne pourra pas vous confondre avec un tribute band 
Non, c’est loin d’être un tribute band. Nous avons rendu hommage à la fois aux Black Crowes et à toutes les musiques qui m’ont marqué. Et puis je pense être bien placé pour pouvoir jouer tous les morceaux que j’ai composés. The Magpie Salute est tourné vers la création, comme vous pourrez le constater l’an prochain avec le double album que nous avons prévu d’enregistrer. Je crois même que nous aurons de quoi remplir un triple… Nous ne voulons pas oublier d’où nous venons, mais ça ne nous empêche pas d’aller de l’avant. Malgré toutes les conneries qui ont pourri la vie des Crowes, ça restera un groupe formidable qui a fait un sacré bout de chemin. Je ne vais certainement pas cracher dessus, même si mon frère, qui ne sait toujours pas tenir sa langue, raconte partout que nous étions devenus chiants comme la mort, tout en récrivant l’histoire en s’attribuant plus de mérites qu’il n’en avait réellement. Maintenant, il a le droit de faire ce qu’il veut. Je luis souhaite bien du plaisir avec son projet à la Grateful Dead, tant mieux pour lui. Il voulait toujours qu’on se rapproche du Grateful Dead et je me tuais à lui dire : « Chris, quand nous sommes ensemble avec les Black Crowes, nous sommes uniques. Personne ne nous arrive à la cheville. Mais des copies de Grateful Dead, il y en a des centaines. Ils sont tous plus ennuyeux les uns que les autres ! » Il a bien fallu en finir avec le groupe, notre relation devenait beaucoup trop malsaine. C’était sans espoir. C’est tout le contraire avec The Magpie Salute. Nous nous respectons les uns les autres, nous respectons notre passé et nous respectons notre avenir. Nous restons attentifs à ne pas tomber dans les mêmes pièges.

C’est donc beaucoup plus tranquille avec John Hogg, il n’y a pas le syndrome du chanteur avec lui… 
Non, il me suit sur ma carrière solo depuis des années et nous restons en contact même en dehors. Il y a un ou deux ans, nous avions été invités à Seattle pour une cérémonie rendant hommage à Jimmy Page, que je connais depuis des années (ndr : on en voudra notamment pour preuve le formidable « Jimmy Page & The Black Crowes « Live At The Greek »). En fait, il n’y avait pas de chanteur et c’est moi qui ai suggéré que l’on fasse appel à John. Finalement, Paul Rogers (ndr : chanteur légendaire de Free, Bad Company, The Firm, avec Page, Queen…), mais j’ai tenu à garder John avec moi. Il n’en menait pas large avant de monter sur scène : « La vache, je vais devoir chanter du Led Zeppelin devant Jimmy Page et Paul Rogers ! » Duff, de Guns N’ Roses était à la basse et il a su détendre l’atmosphère. Après, tout le monde est venu me voir pour me demander où j’avais trouvé ce super chanteur (rires).

Après un live plutôt dans une veine hard rock, à quoi faut-il s’attendre avec votre double ou triple album à venir ?
J’aimerais te dire que ce sera dans une direction très rock, mais je n’ai jamais été capable de planifier un album. Même avec les Crowes, dès le deuxième album, on nous demandait de rester dans le même style que le premier, « Shake Your Money Maker », vu qu’il s’était vendu à plus de 7 millions d’exemplaires, mais j’en étais incapable. Ce qui me venait était très différent. Personnellement, j’ai l’impression qu’il y a un monde entre chacun de nos albums. Nous avions toujours un besoin profond d’explorer et de changer de style. Et j’éprouve encore ce besoin de ne jamais trop savoir où je vais. J’ai l’impression de mener une sorte de croisade pour défendre ce qu’il y a de plus humain dans la musique. L’ordinateur est l’ennemi de l’humain dans la musique. On peut tout corriger, caler, copier, ajuster… On essaie d’obtenir quelque chose de parfait. Mais l’humain ne sera jamais parfait. On ne s’exprime pas naturellement comme ça, on ne vit même pas comme ça ! Je trouve ça tout à fait normal que l’on puisse accélérer un poil avant le lancement d’un solo, cela permet de mieux exprimer l’excitation du musicien. Les meilleurs groupes de l’histoire ne se privaient pas. Mais aujourd’hui, un ingénieur se permettrait de tout corriger pour que ce soit à la « bonne vitesse ». La façon dont les chansons sont fabriquées aujourd’hui est complètement artificielle. Ils croient créer avec un ordinateur, mais c’est ridicule. C’est un monde virtuel où ils jouent avec des sons artificiels. Rien ne remplacera l’intervention humaine sur un instrument. Ce qu’on peut obtenir rien qu’avec la vibration d’une simple corde est infini et, en observant au plus près, on constatera qu’il est mathématiquement impossible de jouer deux fois exactement de la même façon. Et après, il y a l’interaction avec les autres, le lieu et le moment… Ce sont toutes les nuances que les gens ressentent lorsqu’ils écoutent réellement de la musique. Quand ils font autre chose que vaguement l’entendre en faisant autre-chose en même temps. Et je ne parle pas de pro-tools et d’auto-tune… Quel vrai chanteur a besoin d’une machine pour chanter à la perfection ? C’est tout le caractère et l’originalité d’une voix que l’on perd en se servant de ces outils. Mes enfants regardent régulièrement les films Disney et toutes ces chansons hyper trafiquées me donnent envie de gerber. À mes oreilles, ça semble tellement inquiétant, ces voix de robots, mais les gens semblent s’y être accoutumés. C’est effrayant ! On y est tellement habitué que si quelqu’un comme John Lennon se pointait dans une de ces horribles émissions qui cherchent de nouveaux talents avec ces horribles copies de chanteurs pop à la mode, il se ferait virer en deux minutes. On dirait certainement aux Beatles qu’ils chantent faux, que leurs instruments sont désaccordés et qu’ils ne sont pas en place. Pareil pour Bob Dylan ou Neil Young, ces jurys de merde les jetteraient dehors en leur disant qu’ils n’ont aucune chance et qu’ils trouvent un autre métier.

Ces « futures stars » ne se sont jamais essayées sur du Black Crowes ?
Si ! Un jour, j’ai vu cette gamine de 16 ou 17 ans massacrer « Sting Me » sur American Idol. Mon dieu, j’ai composé cette chanson et quand on a demandé à cette cruche de qui était le morceau, elle a répondu : « Je ne sais pas qui a écrit cette chanson, mais c’est une de mes préférées de tous les temps ! » N’importe quoi ! Sinon, ils reprennent régulièrement « She Talks To Angels » dans ce genre d’émissions. Mais, bien évidemment, jamais en citant le nom des Black Crowes. Quand j’y repense, j’avais 17 ans, lorsque mon frère et moi avons composé cette chanson. J’étais encore au lycée. Ce n’est pas avec une nouvelle application sur iPhone ou une émission de télévision que la musique progressera. C’est seulement grâce au filtre d’un être humain, avec toutes ses connaissances et son expérience, que l’on peut réellement créer quelque chose d’unique.

Peut-on revenir sur le premier échec de votre carrière mouvementée, avec un quatrième album, « Three Snakes And One Charm » qui semblait le plus abordable depuis vos débuts, mais a reçu un accueil des plus mitigés…
Ceux qui n’apprécient toujours pas « Three Snakes » manquent sans doute d’objectivité ou alors ils ne sont pas assez concentrés en l’écoutant ou trop stupides ! Écoutez-le attentivement, ce n’est pas de la pop insipide, il a une consistance, le groupe s’est impliqué à fond et vraiment voulu marquer le coup. Si vous cherchez un album qui va vous toucher au plus profond, faites l’effort d’écouter « Three Snakes ». Personnellement, quand je le réécoute, j’ai des frissons dès le premier morceau, « Under A Moutain »… Nous avons mis toutes nos tripes là-dedans !

C’était la période où le CD avait supplanté le vinyle et où on n’écoutait plus les albums avec autant de sérieux et d’attention…
Exactement ! On mettait le CD et on ne s’en occupait plus jusqu’à la fin. On sautait facilement les titres qui ne nous captaient pas dans les premières écoutes. Avant, avec le vinyle, rentrer vraiment dans un album réclamait certains efforts. Et il fallait au moins être près de la platine pour mettre la face B. Ce que j’aime avec le vinyle, c’est que son écoute est tout un cérémonial. C’est un support fragile, il faut être soigneux et ne rien négliger. Et dès que l’on a la pochette dans les mains, c’est comme un voyage qui commence avec toutes sortes de sensations. On respecte plus la musique parce qu’on perçoit mieux tout le travail que l’objet a réclamé depuis sa création. On sent que, tout au long de la chaîne, il y a eu des gens qui éprouvaient ce même respect et qui ont veillé aux moindres détails pour que votre plaisir d’écouter soit maximal. Les CD sont fabriqués dans des usines par de gens en blouse blanche qui ne se préoccupent pas une minute de la musique. Pour les gens impatients, le numérique est certainement plus pratique. Mais ce n’est pas comme ça que l’on approfondi sa relation avec la musique.

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C’est un peu comme de rentrer dans une immense bibliothèque et de ne lire que le résumé et quelques pages de tas de livres pris plus ou moins au hasard… 
Oui, on décide en quelques secondes de ce qu’on aime ou qu’on n’aime pas et on passe à la suite. D’accord, on rentre quelque part, on entend une chanson qui nous plaît on peut tout de suite savoir ce que c’est et l’acheter. Mais rien ne remplace les chansons que vous avez fini par adorer après de nombreuses écoutes d’un album et qui ne vous lâchent plus de toute votre vie. J’aime entendre quelqu’un qui me dit : « Je me souviens exactement où j’étais quand j’ai écouté « Sgt. Pepper’s Lonely Heart Club Band » pour la première fois ! » Vous allez vous souvenir avec la même émotion du magasin GAP ou du Starbucks où vous avez entendu une chanson pour la première fois ? Allez-vous raconter à vos enfants : « Je suis entré dans ce Starbucks, j’ai entendu ce morceau et j’ai aussitôt ouvert Shazam et hop, je l’ai téléchargée » ? Tout le monde s’en fout parce qu’on est de toutes façon occupé à faire 50 trucs en même temps. Plus ça va et moins on se souvient des morceaux ou des groupes que l’on télécharge. On réécoute sa propre sélection comme si elle avait été faite par un inconnu. Pour moi, c’est un manque total de respect pour la musique.

Pour finir, lorsque Black Crowes est apparu, peu de gens croyaient à votre démarche qui revenait à des sons de base du rock, du blues ou de la soul. Mais depuis une dizaine d’années, les groupes vintage ou revival sortent de partout, souvent avec des noms du genre Black ceci ou Black cela… Même si peu connaissent une réussite conséquente, quel est ton sentiment ?
Avant tout, je trouve déjà formidable que qui que ce soit décide de prendre un instrument et de faire des efforts pour apprendre à jouer un minimum. Pour moi, au passage, l’ordinateur n’est pas un instrument. C’est un appareil auquel tu donnes des indications pour qu’il crée un son à ta place. Un instrument nécessite une approche particulière et du temps. Ensuite, il faut apprendre à t’en servir pour t’adapter avec d’autres musiciens… Sans oublier le chanteur qu’il faudra soutenir au mieux. Mais c’est là que la magie peut naître à tout moment, sans que personne ne sache vraiment comment ou pourquoi. Voilà ma vision de la musique. Donc, il me semble que tous ces groupes qui ont fait des efforts pour trouver un son particulier, après avoir compris qu’il y a eu un âge d’or où certains styles de musique avaient atteint une sorte de perfection, méritent le respect. Il y avait aussi une certaine pureté et une innocence il y a quarante ou cinquante ans. Toutes ces icônes vous le diront, les Rolling Stones, les Beatles, les Who et autres, aucun ne pensait durer plus de trois ou quatre ans. Ils pensaient, dans le meilleur des cas, avoir deux ou trois hits et tenir au moins six mois avec. C’était avant que l’industrie arrive et ne foute tout en l’air. Joni Mitchell l’a très bien dit : « lorsque les maisons de disques ont commencé à être cotées en bourse ». Les profits devenaient plus importants que les groupes ou la musique elle-même. On a commencé à fabriquer de la musique de façon artificielle, en essayant de satisfaire le plus grand nombre avec les recettes les plus faciles. Avant, le rock’n’roll était synonyme de liberté d’expression, quels que soient les genres, de Joni Mitchell à Bob Dylan, en passant par les Rolling Stones, Humble Pie, les Who, Sly Stone, Van Morrison, Free… On n’avait pas encore soigneusement compartimenté la musique pour des raisons purement commerciales. Lorsque des groupes cherchent à retrouver des sons qui correspondent à cette liberté, c’est formidable. Et je vois régulièrement de très bons groupes qui effectuent cette démarche. Grizzly Bear est le premier qui me vient à l’esprit, c’est un groupe très original, plus récemment, j’ai pris une bonne claque avec les Dirty Projectors, Panda Bear est sympa aussi, j’adore Johanna Newsom, même si ce qu’elle fait est très particulier… Tous les jours, il y a de nouveaux groupes qui font revivre des vieux sons pour créer de nouvelles musiques. Revival ou autre, je crois que l’on continue à aller de l’avant avec les bonnes valeurs.