THERION
Le fantôme de l’opéra

Cela faisait un bail que l’on n’avait pas eu droit à un véritable album studio digne de ce nom de la part de Therion. Il faut dire que le célèbre pionnier suédois du metal symphonique fondé à l’aube des années 90 n’avait guère convaincu avec Les Fleurs du Mal paru en 2012 (même leur label habituel Nuclear Blast n’en voulut pas). Si son précédent disque faisait évidemment un clin d’œil à la France avec ses diverses reprises des années Yé-yé, le single « Les Sucettes à l’Anis » de France Gall (R.I.P.) eut un goût amer dans la bouche des fans qui ne se régalèrent point, trouvant le produit peu noble et trop décalé (rappelons-nous les grands moments de convivialité au festival Motocultor 2013 où le public faisait la chenille qui redémarre sur « Poupée de Cire, Poupée de Son »). Alors quoi de mieux pour se réconcilier avec ses ouailles qu’un gigantesque Opéra Rock sur l’Antéchrist avec pas moins de quarante-six nouveaux morceaux réunis sur trois disques et d’une tournée d’abord classique puis au théâtre (ou salle d’opéra adaptée) dans le monde entier ! L’espoir faisant vivre, son célèbre chef d’orchestre et fondateur Christofer Johnsson nous explique tout et fait le point.

[Entretien avec Christofer Johnsson (guitares, claviers, programmation)
par Seigneur Fred]

Therion photo 2017e

Tout d’abord, comment vas-tu, car j’ai entendu parler de tes problèmes de santé au niveau de ton dos ? Et vas-tu pouvoir continuer à te produire en live sur scène avec Therion prochainement (tournée en janvier/février 2018 avec le groupe Imperial Age) ?
Je vais bien mieux qu’auparavant, ça c’est sûr ! Je suis plutôt content de l’évolution des choses après ce qui est survenu en effet au niveau de ma colonne vertébrale, car j’ai suivi une physiothérapie qui a bien fonctionné et ai évité la chirurgie. En fait, il s’agit précisément de mon cou au niveau des cervicales, ce qui est le pire. Cela affectait mes nerfs, mes bras, et ma tête. Je ne pouvais plus utiliser mon bras droit notamment pendant un certain temps. C’était très handicapant pour le quotidien : manger, faire ma toilette, me raser, etc. Mais la physiothérapie a donné de bons résultats même si tu ne peux recouvrer à cent pour cent toutes tes facultés d’avant. Je dirai que j’ai récupéré à quatre-vingt-dix pour cent et mon cou ne me fait plus souffrir. Par contre, malheureusement je ne peux plus du tout headbanguer à présent lorsque je joue de la guitare avec Therion…

Oui, j’ai entendu parler de ça, c’est vrai ? Et est-ce le headbanging répété durant toute ta carrière de musicien qui a engendré ce mal de dos ?
Le headbanging a forcément contribué en partie à mon mal de dos au niveau du cou, oui, mais je ne peux pas dire qu’il s’agisse de l’unique facteur. Dans tous les cas, cela n’a assurément pas fait du bien à mes cervicales.

Vous aviez tourné pour l’album Les Fleurs du Mal, notamment en France, en souffrais-tu déjà ?
Oui, en 2014 et 2015, donc il y a près de trois ans maintenant, on s’était produit à Paris, ça fait donc longtemps. Cela m’a vraiment bloqué début 2017 et après, j’ai suivi tout un tas de traitements et accompagnements.

Therion photo 2017c

À présent, peux-tu nous dire quelques mots sur ton side-project Luciferian Light Orchestra que tu as lancé en 2014 en parallèle donc de Therion avec la publication en 2015 d’un premier album éponyme paru sur ton label Adulruna si mes dires sont exacts ?
Je ne sais pas quand et s’il y aura un prochain album de Luciferian Light Orchestra, je verrai selon mon planning, car là ça va être très chargé avec Therion. C’est plus orienté Rock Seventies psychédélique et symphonique, avec des paroles occultes. On a également sorti un EP en 2016 précédé du single « Evil Masquerade » en 2015.

Est-ce que Luciferian Light Orchestra t’a inspiré pour Therion et conduit d’une certaine façon à l’écriture de ce nouveau triple album intitulé Beloved Antichrist ?
Non, on voulait faire plus qu’un album dès le départ pour Beloved Antichrist avec Therion qui demeure mon principal groupe. L’attente entre Les Fleurs du Mal et ce nouvel album m’a permis de sortir Luciferian Light Orchestra, mais en fait avec Therion, j’avais déjà plus de trois heures de musique de composées et de prêtes, soit quatre albums en fait, mais on a dû couper ! J’ai toujours voulu écrire un opéra rock… Il y a cependant aussi des influences progressives et psychédéliques dans Beloved Antichrist. Là, on va partir en tournée avec soixante concerts dans le monde entier, en France, en Israël puis en Amérique du Sud, mais là, je vais prendre quelques vacances un peu avant, car je suis épuisé après tous ces enregistrements… (NDLR : interview enregistrée fin décembre 2017).

Qui est dorénavant la chanteuse principale (soliste) dans le line-up officiel de Therion ? Lori Lewis fait-elle toujours partie du groupe ou bien est uniquement chanteuse de session en studio ?
Oui, elle chante toujours au sein de Therion et figure d’ailleurs sur les trois nouveaux disques, mais elle ne se produit plus en concert avec nous sur scène. C’est Chiara Malvestiti qui la remplacera essentiellement, mais c’est différent à présent avec cet opéra.

C’est vrai qu’il va y avoir vingt-neuf chanteurs et chanteuses sur cet album Beloved Antichrist et en sera-t-il ainsi sur scène ?! Comment tout cela va se passer live sur scène cette année ?
Il y a en fait vingt-neuf rôles ou personnages si tu préfères, mais il y a seulement seize chanteurs ce qui est assez commun dans le domaine de l’opéra avec plusieurs chanteurs communs aux différents actes. Au départ, il y en avait même bien plus que vingt-neuf personnages, car comme je l’ai dit précédemment, on avait plus de trois heures trente de musique, j’ai donc dû couper une partie pour que ça tienne sur trois disques et il reste ceci… Toutefois, on ne peut pas véritablement parler d’album pour Beloved Antichrist, car il s’agit d’un Opéra Rock et qui a vocation d’être interprété sur scène avec des décors, des acteurs/chanteurs, etc. Ce n’est donc pas un album comme on l’entend habituellement avec juste une histoire. Ici, on peut comparer ça à l’Opéra Rock qui s’appelait Jesus Christ Superstar sorti à l’époque des années 1970 sous forme de concept-album et que tu peux trouver en disque, bien sûr, mais il avait vocation d’être joué sur scène à Broadway avant de finir au demeurant en adaptation cinématographique en 1973. Beloved Antichrist, est donc avant tout un projet musical basé sur le chant et prévu pour la scène. Il ne faut donc pas raisonner comme un simple album. La musique a été écrite pour la scène. Nous allons donc d’abord tourner avec une série de concerts ordinaires et un line-up live normal en interprétant de manière habituelle ces nouvelles chansons. Puis plus tard, à la fin de l’année, je l’espère, nous allons donner une représentation théâtrale de cet Opéra Rock dans un vrai théâtre, du moins je l’espère et travaille justement sur tout cela avec les décors, les costumes, etc. comme Jesus Christ Superstar et là nous interpréterons l’intégralité de Beloved Antichrist. C’est donc compliqué à mettre en place comme production et c’est une chose totalement différente de ce que l’on a pu faire jusqu’à présent dans le monde de la musique Rock/Metal. Cette sortie de Beloved Antichrist revêt donc deux aspects : pour le groupe Therion, il s’agit donc d’un triple album que l’on va d’abord jouer avec quelques extraits sur scène, mais c’est aussi ensuite pour nous un plus grand projet scénique que l’on jouera après au théâtre devant un plus large public durant plusieurs heures avec une arrivée la veille dans un théâtre pour monter les décors, etc. puis le soir de la représentation et un départ le lendemain avec tout à remballer. J’aimerais que l’on joue chaque week-end par exemple à partir de cette fin d’année dans chaque grande ville ou capitale de pays comme Paris, Londres, Berlin, etc. On est en train de chercher les bonnes salles (théâtres) et des sponsors…

Et peut-on considérer d’une certaine manière ton Opéra Rock Beloved Antichrist comme l’antithèse de Jesus Christ Superstar auquel tu fais régulièrement référence ?
Oui, on peut comparer cela avec Jesus Christ Superstar d’une certaine façon, mais il s’agit là de notre Opéra Rock à la sauce Therion et sauf que l’histoire n’est pas relative aux derniers jours de Jésus-Christ dans le Nouveau Testament, mais de l’Antéchrist. C’est donc une autre histoire adaptée de l’œuvre de Vladimir Solovyov : Tale of the Antichrist. Ce n’est pas vraiment l’opposé dans le sens où ici, l’Antéchrist ne gagne pas, personne ne gagne d’ailleurs… Tout le monde meurt, c’est la mort et la destruction, c’est donc tragique et typique dans l’opéra. Il n’y a pas de « Happy end ». (rires)

Comment est né ce projet dans ton esprit ?
En 2003, je crois, j’avais commencé déjà à travailler sur un Opéra Rock classique, plus simple, mais j’avais mis ça de côté après, car je ne savais pas trop comment le finir et nous avions d’autres choses sur le feu. Et vers 2012, quand j’ai fait les adaptations des reprises sur l’album Les Fleurs du Mal, je me suis dit pourquoi on ne ferait pas un vrai Opéra Rock, non pas que j’ai quelque chose à prouver ou à me prouver, mais j’avais cette idée au fond de moi et fallait que je me débrouille pour le finir. Après, je me suis dit : les parties de musique classique sont déjà écrites puisque c’est basé sur l’œuvre de Vladimir Solovyov : Tale of the Antichrist, mais il faut que ça sonne à la manière de Therion donc je dois réarranger cela. Pourquoi ne pas s’inspirer de ce que j’avais pu faire pour Gothic Kabbalah en mélangeant cela avec le thème de cette œuvre que l’on conserve et auquel on ajoute des sonorités symphoniques à du Rock grand public, ça je sais faire ! Voilà comment est née cette idée de travailler sur un Opéra Rock. Par conséquent, on a réalisé je pense le premier Opéra Rock qui mélange des chanteurs d’opéra avec de la Pop/Rock, enfin à ma connaissance.

Therion photo 2017b

Es-tu toujours en contact avec Thomas Karlsson qui durant longtemps a écrit les textes pour Therion dans le passé ?
Non, on n’a plus vraiment de contact. De toute façon, il n’était plus intéressé pour écrire des textes pour Therion et là pour cet opéra, c’est adapté de l’œuvre de Solovyov. En fait, c’est plus un poète qui écrit des textes et des dialogues pour des histoires, etc.

Avec tous les musiciens que tu as pu recruter avec Therion que ce soit pour les sessions studio ou live pour les tournées, restes-tu en contact avec certains d’entre eux, comme par exemple tes choristes Sarah Jezebel Deva (ex-Cradle of Filth), Kimberly Goss (ex-Sinergy, ex-Children Of Bodom), tes batteurs Richard Evensand (Demonoid, Sorcerer, ex-Hammerfall) ou Petter Karlsson (Fortified, ex-Diablo Swing Orchestra), ou bien encore tes incroyables anciens chanteurs tels que Mats Levén, aujourd’hui dans Candlemass, et Snowy Shaw (Notre-Dame, ex-Mercyful Fate, ex-Memento Mori, ex-Dimmu Borgir…) ?
Oh, tu sais, je ne reste pas vraiment en contact plus que ça avec les gens avec qui j’ai collaboré dans Therion. En fait, j’habite au milieu de nul part, dans la forêt, au centre de la Suède, et ça me va bien ainsi… Je suis à au moins quatre kilomètres de toute habitation équipée d’un téléphone… Je suis plutôt un solitaire : j’aime bien reste tranquille ici, être au calme et me reposer, et faire de la musique. Bien sûr, je reste en contact avec mon équipe technique et artistique notamment pour le montage de la tournée ou lors de l’enregistrement en studio.

Enfin, dans un tout autre genre, je voulais te demander quelles sont les nouvelles de Demonoid, un des autres side-projects que tu as pu avoir à côté de Therion dans le passé… ?
Malheureusement, tu ne t’adresses plus à la bonne personne, car j’ai quitté Demonoid il y a longtemps, c’était en 2006 ou 2008, je crois. (rires) Il faudrait que tu vois ça plutôt avec les frères Niemann (ex-Therion). Il me semble qu’ils essaient de préparer un nouvel album, ce sont les dernières infos que j’ai. Ils devraient donc faire un nouveau disque qui sortirait chez Nuclear Blast pour cette année, je pense. Tu sais, ce qu’il y a de bien dans la musique, c’est qu’il y a des gens faits pour écrire et composer des chansons afin de faire naître des choses afin que les choses se produisent, et d’autres qui ne sont pas faites pour ça et prennent leur temps, voilà pourquoi il faut attendre plus de dix ans pour avoir une suite à Demonoid ! (rires)

Therion photo 2017a