Pour les fans de Therion qui ne comprirent pas le délire artistique pourtant sérieux de Christofer Johnsson sur Les Fleurs Du Mal, son successeur, l’ambitieux Beloved Antichrist, eut le mérite de les rassurer. Alors que celui-ci devait s’accompagner de quelques shows grandioses dans des capitales du monde, le projet live d’immortaliser cet Opéra Rock en grandes pompes tomba à l’eau et de simples concerts en configuration classique furent donnés, la situation sanitaire n’arrangeant pas les choses entre-temps… Son chef d’orchestre et fondateur a décidé de sauver à présent les meubles du monument suédois du Métal symphonique en revenant à un disque traditionnel, Leviathan, tout simplement therionesque ! [Entretien avec Christofer Johnsson (guitares, claviers, programmation) par Seigneur Fred – Photos : DR]

Quel bilan dresses-tu de ton triple album Beloved Antichrist pour lequel tu avais plein de projets dont tu m’avais parlés alors à sa sortie en 2018 ?
Hé bien, la triste chose est qu’il s’agit d’un concept musical entier qui devait être une unique pièce à présenter sur scène, un peu comme quand tu écoutes d’une traite une musique de film, sauf que là la finalité était l’interprétation live dans son ensemble. Beloved Antichrist est un opéra Rock auquel je pensais depuis longtemps. On était donc ensuite censé le jouer intégralement et enregistrer un show à Mexico (où notre chanteuse Lori Lewis vit) en mai 2020 mais malheureusement tout fut reporté puis annulé à cause de cette saloperie de corona virus…

Je présume que maintenant ta priorité est ce nouvel album Leviathan même si là encore, côté concert, vous allez être coincé aussi… S’agit-il d’un nouveau cycle pour Therion ?
En effet, maintenant priorité à Leviathan. On reverra ça plus tard pour Beloved Antichrist quand on aura le temps et que les conditions le permettront… On a écrit depuis entre cinquante et soixante nouvelles chansons pour cette trilogie Leviathan, moi et notre chanteur Thomas Vikström, pour en garder une quarantaine. On a été très productifs et inspirés avec une nouvelle approche ensemble dans notre processus créatif. Certains titres ne figurent pas car on en a retiré, mais le prochain album Leviathan II est d’ores et déjà enregistré et sortira l’an prochain étant donné que l’on ne peut pas tourner. Et on va faire de même pour la troisième partie. Rendez-vous d’ores-et-déjà dans un an, si tout va bien, bien entendu, pour la promotion du second album si tu veux ! (sourires)

Sur le morceau « Psalm of Retribution », il m’a semblé entendre de nouveau la voix de Mats Levén. Tu l’as invité sur Leviathan au côté de Thomas qui l’a remplacé par la suite ? (sourires)
Oui ! Il y a d’ailleurs aussi Marko Hietala (Tarot, Nightwish) sur « Tuonela », diverses chanteuses méditerranéennes (Israël, Italie, Espagne…) comme Noa Gruman du groupe israélien Scardust sur le titre  » Ten Courts of Diyu « , ainsi que  Snowy Shawn qui est de retour et joue de la batterie sur une partie du nouvel album car on n’a pas de batteur attitré actuellement dans Therion. On a vraiment une super équipe là, avec les musiciens qu’il faut exactement au bon endroit. Leviathan a été enregistré dans plusieurs pays de par le monde, tu sais, étant donné la situation. Thomas Vikström vit en Espagne, moi à Malte désormais, etc. Les frontières et aéroports étaient fermés. Ah oui, nous avons aussi la chanteuse serbe Taida Nazraić. Tout ça, c’est ce qui rend Leviathan aussi percutant et grandiloquent.

Te sens-tu influencé par les avis des fans sur internet par moment et pris dans un étau en quelque sorte quand tu composes pour Therion ? Si oui, était-ce le cas pour Leviathan ?
Non, non, j’essaie de voir ce qui rend le répertoire de Therion à la fois si magique et populaire mais je ne peux pas contenter individuellement chaque personne et donner juste ce que chacun attend. C’est impossible. J’analyse pas les choses de manière rationnelle ou purement musicale, technique, mais plutôt comme Henry Ford ou Steve Jobs le faisaient à leur manière en créant la demande, le besoin, et non pas simplement en répondant à la demande. Ils imposent un style, sauf que là on est dans l’art et la musique, donc l’émotion prédomine. Je propose et offre ce qu’il me semble correspondre à Therion avec des éléments parfois plus progressifs, d’autres plus Heavy, des influences orientales comme sur le dernier titre « Ten Courts of Diyu », etc.

Oui, l’intro de « Ten Courts of Diyu » sonne comme une musique chinoise. Peux-tu m’en dire davantage sur ce morceau assez mystérieux et mystique, s’il-te-plaît ? Diyu fait référence peut-être aux rois de la dynastie chinoise Ming au XVIème siècle ou bien au concept de l’Enfer dans le bouddhisme ou le taoïsme ??
« Ten Courts of Diyu » correspond au dix juges ou niveaux de l’Enfer, si tu préfères. En fait, cette chanson provient de Thomas Vikström. Il l’a écrite ainsi que le morceau « Nocturnal Light » tout seul. De mon côté, j’ai écrit seul les chansons « Tuonela », la chanson-titre « Leviathan », et «Aži Dahāka ». Tout le reste a été écrit ensemble. On a vraiment très bien travaillé en équipe tous les deux, même si Thomas vit dorénavant en Espagne et moi à Malte… Ah oui, par contre, j’oubliais, notre bassiste Nalle Påhlsson a écrit quant à lui le titre « Die Wellen der Zeit ». Pour revenir à « « Ten Courts of Diyu », je pense que c’est une chouette chanson, je trouve, un peu à la manière d’Alice Cooper sur son célèbre « Welcome to My Nightmare », mais bon sans aucune prétention. Eh oui, il y a quelques légères sonorités ici issues de la musique traditionnelle asiatique (chinoise en l’occurrence) au début…

En fait, Leviathan est un retour aux sources pour Therion qui donne là dans du « Therion classique » sans prise de risque afin de reconquérir les fans perdus toutes ces dernières années en quelque sorte ?
On voulait revenir à du Therion classique, oui. Après Beloved Antichrist, j’étais épuisé et me sentais vide car j’avais accompli ce que j’ai toujours voulu faire : un Opéra Rock (même si le projet de show live à grande échelle avec une mise en scène, etc. n’est que partie remise). Alors quel nouveau challenge pouvais-je me lancer avec Thomas ? On a réalisé qu’en fait, étant donné que l’on ne fait jamais ce que les labels et le public attendent de nous, on s’est dit pour la première fois, un peu comme avec Secrets Of The Runes, qu’est-ce qui plaît tant à nos fans. Il y a toujours eu des hauts et des bas, mais jamais on ne s’est dit fièrement : « oh, on est suffisamment original après tout, faisons encore le contraire de ce que l’on attend de nous ». Cette fois, non : on s’est dit : « faisons un album avec que des hits et des chansons fortes et qui transportent l’auditeur », dans des univers fantastiques. Lyriquement, on a toujours fait référence à divers éléments mythologiques, et Leviathan reprend un peu tout ça. Une fois que l’on a commencé l’écriture, tout s’est démultiplié avec Thomas Vikström, débouchant sur un si grand nombre de morceaux variés qui raviront les fans de nos différentes périodes, d’où un triple album…

Concernant Les Fleurs du Mal et Les Épaves : sans vouloir remuer le couteau dans la plaie, n’éprouves-tu aucun remords à leur sujet aujourd’hui car certains fans n’ont pas compris ton approche originale sur ses chansons françaises des années Yé-yé reprises à ta manière rencontrant cependant un vif succès auprès du public non Métal dans le monde ?
Pourquoi devrais-je avoir des remords ? C’est un disque à part, certes, car constitué de reprises comme bien d’autres. Mais oui, c’est tout à fait ça, les gens n’ont pas compris le sens de mes interprétations inspirées par le spleen et mal-être de Baudelaire, même si depuis j’ai gagné de l’argent grâce à ces disques… (rires) Tu sais, quand Les Épaves de Baudelaire est paru en 1866 à la fin de sa vie, c’était encore contraire à la morale… Il a été interdit à la France, en Belgique… C’est devenu quelque chose de rare. Concernant Therion, je n’ai donc pas à me plaindre mais c’est intéressant de voir comme tout cela est plein de paradoxes. Quand tu regardes sur internet : il y a beaucoup de critiques à propos des Fleurs du Mal de Therion, disant que c’est de la merde, etc. Étrangement, c’est le second album de Therion le plus populaire en termes de ventes et de consultations après Vovin sur Spotify par exemple. Rien que notre version de « Mon amour, mon ami » (Marie Laforêt) a été écouté près de deux millions et huit cent mille fois, bien plus que « The Rise of Sodom and Gomorrah » par exemple, et après les gens disent : « ah oui, c’est en français » et du coup font le lien avec Baudelaire, le poète français, etc. avec le titre de notre album. En Suède, au Mexique, en Espagne ou en France, c’est devenu très populaire !

CHRONIQUE ALBUM

THERION
Leviathan
Metal symphonique
Nuclear Blast/ADA

Derrière cet artwork signé Thomas Ewerhard (Amon Amarth…) aussi classieux que classique, à quoi peut-on s’attendre de la part de Therion ? Eh bien à du pur Therion naturellement qui, sans prise de risque cette fois pour notre ami Christofer Johnsson, ravira les fans quelque peu désabusés après l’incompréhension des reprises françaises sur Les Fleurs du Mal et du triple sec Beloved Antichrist assez indigeste… Premier volet d’une nouvelle trilogie, Leviathan revient donc à l’essentiel comme l’énergie d’un Secret Of The Runes (« Tuonela » featuring Marko Hietala (Tarot, Nightwish)), les envolées lyriques d’un Deggial (« Leviathan ») mais peut-être pas non plus les sommets d’un Theli ou Vovin. Attendons la suite qui devrait s’avérer plus Heavy, et enfin un troisième chapitre progressif d’après son maestro, et contentons-nous déjà de ce dix-septième album des pionniers suédois du Métal symphonique. [Seigneur Fred]