Déjà le quatrième album pour nos Français d’Arkan dont la formation dans la capitale remonte à une dizaine d’années à présent. Malgré le départ de sa chanteuse Sarah Layssac (ex-The Outburst) en 2016 pour d’autres horizons artistiques (le cinéma), ce nouvel opus marque l’arrivée de Manuel Munoz (ex-The Old Dead Tree) au micro avec une sensibilité plus mélancolique. Plus que jamais, le groupe parisien affiche une réelle maturité en termes de compositions ainsi qu’une évolution artistique métissée intéressante, sortant ainsi peu à peu des clichés du genre Métal oriental sans pour autant renier ses racines. Alors un mal pour un bien ? Seul le temps le dira, mais pour l’heure, c’est son sympathique et talentueux batteur qui nous dit tout sur Kelem.

[Entretien intégral avec Foued Moukid (batterie) par Seigneur Fred]

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Posons d’emblée la question embarrassante et qui peut-être fâche : qu’est-ce qui s’est passé avec Sarah Layssac (dont nous aimions particulièrement la voix et suivions depuis ses débuts avec The Outburst) pour qu’elle quitte Arkan cette année 2016 ? Quelles sont les raisons de ce départ et restez-vous en bons termes avec cette dernière ?
Sarah a quitté le groupe lorsque son métier de comédienne a pris le pas sur sa vie musicale. Elle a passé une grande partie de l’année 2014 et aussi 2015 en tournage. Le cinéma prend une part de plus en plus grande dans sa vie. Lorsque le groupe a décidé de reprendre la scène, elle nous a confié qu’elle préférait arrêter Arkan. Ses raisons étaient légitimes et, pour elle comme pour nous, cette décision ouvrait de nouvelles perspectives. Et pour répondre à ta question, oui, nous sommes restés en très bons termes.

Comment s’est passé du coup l’arrivée et l’intégration de Manuel Munoz au sein d’Arkan ? C’est toi, Foued, qui a proposé de le recruter vu que vous vous connaissez bien suite à ton expérience de batteur dans The Old Dead Tree, et comme Manu était libre depuis la reformation live de votre ancien groupe en 2013 ?
Manuel était en tournée avec Melted Space lorsque je lui ai proposé de chanter sur un titre du prochain album. Il a accepté assez vite. Les premières répétitions nous ont convaincu d’aller plus loin dans le projet. Et c’est effectivement la conjonction de plusieurs facteurs qui nous a permis de travailler ensemble. Sa disponibilité, son envie de refaire de la musique, notre souhait d’intégrer un nouveau membre (c’est la première fois que nous le faisons). Bien sûr, ceux qui connaissent Manu savent que ça n’a pas été simple… Il n’a pas accepté tout de suite malgré l’évidence. La suite, tu la connais, il est le nouveau chanteur d’Arkan…

Par conséquent, ce changement de chanteur a-t-il eu des conséquences au sein d’Arkan dans la préparation et la manière de composer ce nouvel album Kelem, car j’ai trouvé une dynamique plutôt différente sur ce quatrième album ?
Tu as raison, il y a une nouvelle dynamique apportée par le chant si reconnaissable de Manuel. Pour le reste, l’album était déjà composé au moment de son intégration. Les parties de chant initialement écrites ont été mises de côté dans un premier temps afin de lui permettre de trouver sa place dans un album qui était déjà quasiment achevé. Dès les premières sessions de chant, il avait trouvé sa place. L’entente est telle avec Florent (NDLR : Florent Jannier/guitares & chant) qu’en plus des surnoms affectueux qu’ils se sont donnés au fur et à mesure, il y a une réelle complicité qui s’est formée entre eux… J’avoue que je pourrais en être jaloux parfois (rires).

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Manu assure donc le chant clair masculin au côté de Florent, et occupe une grande place. La contrepartie du départ de Sarah est qu’il n’y a plus du tout de chant féminin oriental. Êtes-vous conscient de ce changement dans la musique d’Arkan et le but est-il d’offrir à présent un nouveau visage et montrer une évolution artistique du groupe en sortant un peu des clichés du Métal oriental (Orphaned Land, Distortion, etc.) d’où vous venez néanmoins ?
Oui, en quelque sorte, nous ne voulons pas être cantonnés à un style ou à une famille. L’album Hilal (NDLR : premier album d’Arkan) est typiquement le meilleur exemple, puisque tu as pu constater qu’aucun titre ne se ressemblait. Nous passons d’un Death Metal rythmique à un titre Heavy Speed, puis un autre progressif. Le but, là encore, est d’offrir un panel de notre univers le plus complet possible. Notre discographie est faite ainsi qu’il est difficile de nous cataloguer. Pour la partie orientale, elle fait partie de notre ADN, mais à ce stade de la vie du groupe, nous éprouvons moins le besoin de l’étaler. Elle est partout en filigrane, elle est parfois plus évidente, parfois moins. Notre nouvel album Kelem offre les mêmes disparités musicales, au point qu’il est difficile de classer l’album en termes de style. L’épithète orientale nous qualifie toujours même si c’est désormais un peu moins flagrant. On préfère tendre le flambeau à d’autres, aujourd’hui.

Musicalement, on passe donc de passages très atmosphériques et mélancoliques (« Just A Lie »…), voire des envolées lyriques (« Beyond The Wall »), à d’autres plus Heavy et menaçants (« The Call », « Erhal ») avec également moins de passages folkloriques, ou alors de manière plus subtile ou inattendue (la fin de « As A Slave » et un chant arabisant masculin ou féminin ?!) faisant de Kelem par conséquent un album relativement contrasté. Ne craignez-vous pas là aussi une perte de repères pour les fans dans cette évolution musicale ?
Dans notre discographie, nous proposons systématiquement des facettes diverses de notre univers. Les fans d’Arkan ne seront pas perdus, au contraire. Cet album est l’illustration parfaite de ce qui fait notre musique. Les parties folkloriques déjà moins présentes dans Sofia (NDLR : précédent album du groupe) ont laissé place à des apparitions plus diffuses. Le but étant que l’influence orientale soit un moyen et non plus un but. Si sur nos deux premiers albums, la musique orientale était le point de départ, aujourd’hui ce n’est plus tout à fait le cas. Elle intervient plus tard dans le processus de composition, même si les rythmes ou certains riffs en sont très inspirés, bien sûr. L’utilisation d’instruments arabes doit être justifiée et non pas imposée. À ce propos sinon, c’est bien Manuel qui chante à la fin de « As a Slave » (sourires).

Kelem est un album relativement Dark et mélancolique par rapport à vos précédents albums, notamment dans sa seconde moitié après l’interlude acoustique « Eib ». Est-ce du fait de l’arrivée de Manu au chant et pouvez-vous nous parler des thèmes abordés sur ce quatrième album et sa structure (plusieurs parties ?) ?
En effet, l’album est un peu plus sombre, du fait en grande partie du thème abordé. Tu le sais, nous essayons d’être les témoins de notre temps. Et si la musique perdure à travers les années, l’actualité change tous les jours. Aujourd’hui, en 2016, nous vivons l’une des crises migratoires les plus graves de notre histoire contemporaine. Qu’est-ce qu’il restera de cela dans 5, ou 10 ans ? Et bien afin d’en faire prendre conscience à nos contemporains et de laisser à notre niveau une trace dans l’histoire, Kelem traite de ce sujet. Avec plusieurs angles, en racontant des histoires toutes différentes, d’une famille dévastée par l’explosion de leur maison dans « Nour » à la traversée de la Méditerranée en bateau de migrants dans le titre « Just A Lie ». Kelem est un album qui se veut également un album de synthèse entre toutes nos créations. En reprenant les ingrédients de Hilal, Salam, Sofia et d’une certaine manière de notre premier EP Burning Flesh, Kelem offre donc une vision assez globale de notre discographie. Le principe de plusieurs parties s’explique donc assez facilement.

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Quelle est la signification du mot « Kelem » (mot arabe, je présume ?) utilisé pour le titre de ce nouvel album au juste ? Y a-t-il un concept derrière cela ? J’ai eu personnellement l’impression que chaque chanson est indépendante avec sa propre histoire ou atmosphère…
« Kelem » fait référence à une époque où l’Islam était une religion philosophique, scientifique et où le monde arabe était le centre d’un monde civilisé, culturel, soigné. Ce terme désigne la philosophie théologique qui, avec la philosophie du soufisme, dominait le monde arabe au Moyen-Âge durant ce qu’on appelle « l’Âge d’Or Islamique ». Si de cette époque il reste un héritage certain comme les chiffres arabes, les architectures, la poésie ou la littérature, beaucoup de choses ont disparu. La civilisation arabe a laissé place à un monde arabe désuni, une religion orpheline et des croyants persécutés. Le berceau du monde arabe, la Mésopotamie se bat pour sa survie et son unité, la Syrie est déchirée par des luttes intestines, les pays du printemps arabes récoltent avec difficulté les fruits de leur liberté… Avec en toile de fond des problèmes liés à la religion musulmane, dans tout le monde arabe, mais également en Europe, aux États-Unis voire en Russie…
Concernant les titres et leur propre histoire, je te confirme que chaque titre a été composé pour être écouté séparément bien que l’album reste comme pour chacun de nos précédentes œuvres un concept album, c’est-à-dire un album dont les titres sont inter-liés dans le thème qu’ils développent et dans leur enchaînement.

Manu a-t-il écrit ses propres paroles ? A-t-il eu la liberté à ce sujet et comment s’est-il imprégné de la culture orientale et de l’univers d’Arkan même si vous vous connaissiez déjà tous les deux ?
Manuel a écrit les propres paroles de la plupart des morceaux, c’est quelque chose qui le caractérise, il préfère être auteur et interprète. Le thème en revanche était imposé, puisque nous souhaitions que ce concept album traite d’un sujet qui nous est cher. Je ne pense pas qu’il ait eu besoin de s’imprégner de la culture orientale pour écrire ses paroles, ou même de composer ses lignes de chant. La partie orientale de l’album est concentrée sur les instruments à cordes et percussifs. Pour le chant, il y a bien des endroits où il réalise des vocalises, mais je pense que d’une certaine manière ces parties lui semblaient évidentes, puisque nous ne lui en avons même pas parlé. Il avait carte blanche dans l’interprétation et dans le style d’écriture.

Y a-t-il des invités sur ce nouveau disque comme cela a pu avoir lieu dans le passé (par exemple avec Kobi Farhi (Orphaned Land) sur l’album Salam) et comme c’est parfois la tradition dans la musique ? Il ne m’a pas semblé… Si ce n’est pas le cas, pourquoi ?
Pour Kelem, nous avions le souhait de faire intervenir un guest en effet. Toutefois pour plusieurs raisons, cela ne s’est pas fait. Les raisons sont autant des raisons artistiques, que des raisons pratiques. Lors de la composition de Kelem, des voix sont devenues évidentes au fur et à mesure que les morceaux prenaient forme. Et si nous n’avons pas pris le temps d’aller au bout de l’idée, c’est parce que nous devions offrir à Manuel la meilleure intégration possible. Par ailleurs, plus l’album prenait de la consistance moins il nous semblait judicieux d’intégrer une voix étrangère. Mais cette collaboration reste prévue, pour un prochain album…

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Qui a produit, enregistré et mixé ce nouvel album Kelem ? Fredrik Nordström au Fredman Studio en Suède comme l’album Salam et Sofia par exemple ?
Fredrik a produit nos trois premiers albums. Toutefois, pour ce nouvel album, il y a plusieurs choses que nous voulions changer. De la production de l’album, à la distribution ou la communication. C’est donc en France, à Paris que nous avons enregistré l’album, avec François Maxime Boutault qui en plus d’être un ami est également un producteur de talent qui a produit des groupes de styles divers allant de la Pop au Métal. Nous avons eu la chance de travailler dans un environnement confortable, à la maison d’une certaine manière. Boutault a réalisé les prises des parties de batterie et a mixé la totalité de l’album. Il a aussi un rôle de producteur exécutif. Il est intervenu plusieurs mois avant le studio afin d’apporter un avis extérieur, technique et musical. Pour nous, ça a été une première et une inestimable source de gain de temps. La partie mastering a été confiée au producteur suédois des derniers Katatonia et Opeth, Jens Bogren, au Fascination Street Studio.

Dans le passé, vous vous êtes produits en première partie de Paradise Lost et Sybreed au Bataclan (R.I.P.) à Paris. Cette salle rouvre cet automne. Trouvez-vous qu’il s’agisse d’une bonne chose et seriez-vous prêts à rejouer dans cette mythique salle qui désormais est associée pour beaucoup à ce terrible attentat en France et aux yeux du monde entier ?
Tu parles de Paradise Lost en remplacement de Ghost. Oui, nous sommes évidemment prêts à revenir jouer au Bataclan comme je pense tous les groupes qui ont eu la chance de fouler les planches de cette salle mythique. Les événements qui s’y sont produit nous ont touchés tous avec des conséquences en particulier sur des proches qui étaient sur place ce soir-là. Nous avons une amie proche qui a été touchée, pour elle et pour toutes les victimes, nous souhaitons être là dès l’ouverture pour montrer notre soutien et notre attachement à ce qui fait de Paris et de la culture un bien inestimable.

Et quel souvenir en gardez-vous de ce concert avec Paradise Lost au Bataclan et êtes-vous toujours en contact avec eux ? (sourires)
Le meilleur souvenir est l’après concert, lorsque j’ai pris un thé avec le bassiste du groupe et parlé de son quotidien en dehors des tournées. Quoi de plus extraordinaire que de parler de manière ordinaire à l’une des idoles de sa jeunesse ?

Enfin, quel serait le rêve ou bien l’objectif d’Arkan dans le futur ? Une tournée à l’étranger pour rencontrer vos fans plus lointains (je sais que vous avez déjà joué en Tunisie et en Algérie aussi me semble-t-il), ou bien une collaboration spéciale avec un artiste ?
Pour ma part, ce serait de jouer au Maroc, et de manière plus large, aller dans tous ces territoires où il y a énormément de fans de musique, de Métal qui n’ont pas accès aux concerts et qui écoutent les groupes européens et américains avec envie. Et pour le groupe, je pense qu’on peut parler de l’envie commune de reprendre la scène en tour bus, vivre sur la route et partager avec nos fans ce nouvel album.