Fondé sur les cendres du trio américain Devoid déjà orienté Sludge, Body Void se veut en quelque sorte sa continuation mais sous forme de duo et dans une veine encore plus sombre et radicale… Originaires du Vermont, état du nord-est des Etats-Unis puis un temps basés en Californie, nos deux musiciens récidivent avec Bury Me Beneath This Rotting Earth, un troisième brûlot qui ravira tous les adeptes d’écologie et de Sludge/Drone Metal extrême, surtout si le dernier Gojira vous a un peu déçu… [Entretien avec Willow Ryan (guitare, basse, chant) par Seigneur Fred – Photos : DR]

On ne vous connait pas encore très bien, alors pouvez-vous résumer le contexte dans lequel vous avez créé votre groupe Body Void ? Et sur votre page Facebook, il est écrit que vous venez de : « New England via Bay Area noise doom » ?! Alors, vous venez de San Francisco (Californie) ou bien de Montpelier ou des environs dans le Vermont, état situé en Nouvelle-Angleterre aux Etats-Unis ?
Body Void a commencé à San Francisco en 2014 avec moi-même, Eddie Holgerson (batterie) et mon frère, Parker Ryan (basse). Lui et moi sommes originaires du Vermont tandis qu’Eddie est de Californie. Le groupe a déménagé au Vermont en 2019, puis mon frangin, Parker, a quitté le groupe, laissant Eddie et moi-même les seuls membres permanents de Body Void, anciennement Devoid…

Et Body Void, c’est une histoire entre amis au début comme généralement dans un groupe de Rock ? Quelles étaient vos motivations lorsque vous avez démarrer le groupe en 2016 sur les cendres de Devoid (2014-2016)…?
En 2016, nous sommes devenus Body Void juste pour avoir un nom plus unique et mémorable que Devoid, mais c’est vraiment le même groupe en fait. Cela a commencé avec trois personnes qui voulaient juste jouer ensemble, mais c’est devenu plus sérieux lorsque nous avons commencé à enregistrer des chansons et à jouer live en donnant des concerts. La scène musicale de la Bay Area nous a d’ailleurs beaucoup soutenus et nous a encouragés à prendre le groupe plus au sérieux à vrai dire. Nous ne serions pas là où nous en sommes sans les autres groupes de cette scène, vraiment.

Votre nouvel et troisième album studio s’appelle Bury Me Beneath This Rotting Earth et il semble très proche de la cause écologique et de protection de l’environnement. Que vous veniez de Californie (où les incendies de forêt détruisent tout et la présence de l’être humain est grande à Los Angeles et le problème de l’eau devient important), ou si vous venez du Vermont (où les paysages naturels et la géographie ont peut-être une influence dans votre but écologique et dans vos paroles ici dans la musique de Body Void), comment et d’où viennent votre sensibilité écologique et votre combat pour que vos nouvelles chansons en soient autant imprégnées selon vous ?
Vivre en Californie et être originaire de la campagne du Vermont ont définitivement façonné ma façon de voir la nature et de considérer la gravité de l’effondrement écologique. Au Vermont, prendre soin de la nature, préserver les forêts et la faune, c’est quelque chose dans laquelle ma famille est directement impliquée, et ce depuis toujours. Et lorsque je vivais un temps à San Francisco, les incendies de forêt ont eu un impact direct sur notre vie de tous les jours. L’autre grande source d’inspiration sur laquelle se concentre l’album est le climat politique actuel que nous traversons aux États-Unis et notre incapacité à prendre le changement climatique au sérieux.

Votre nouvelle pochette sur Bury Me (…) m’a fait immédiatement penser au célèbre manga Princesse Mononoke de Hayao Miyazaki, mais dans une version plus sombre bien sûr ici et sale… Connaissez-vous ce fameux manga poétique sorti en 1997 où il y avait un message écologique évident sur la destruction de la forêt et des animaux par les hommes à travers les dieux de la nature symbolisés par un gros renne dans les bois ? Ce célèbre manga nippon Princess Mononoke a-t-il eu une influence sur votre artwork et votre approche lyrique ici ?
Princesse Mononoke est l’un de mes films préférés ! Ses thèmes ont définitivement été pertinents pour le nouvel album, sans aucun doute, mais je n’appellerais pas cela pour autant une influence directe cependant. Bien que maintenant que tu en parles, il est intéressant et cool de noter alors que l’esprit de la forêt dans le film ressemble à la couverture de notre album ! L’artwork de Bury Me Beneath This Rotting Earth a en fait été inspiré par un autre film : Annihilation. Sinon, l’œuvre graphique a donc été réalisée par Ibay Arifin Suradi pour information.

Sur Bury Me Beneath This Rotting Earth, il n’y a que quatre nouvelles chansons comme sur votre premier album Ruins. Et sur le second, I Live Inside a Burning House ne contenait que cinq chansons… Ne pensez-vous pas que c’est un peu court pour un album, ou vous ne vous souciez pas de la longueur des chansons et de la quantité de pistes et le sont juste concentré pour composer un travail de Sludge / Doom / Drone Metal le plus extrême et le plus lourd possible et ce, quel que soit le nombre de chansons ? Pourriez-vous faire à l’avenir un album d’un seul morceau comme certains groupes l’ont fait dans le passé dans Doom ou Black Metal (Creen Carnation sur Light of Day, Day of Darkness, et aussi certains groupes de Doom Metal…)
Ouais, disons que la longueur des morceaux détermine le statut de l’album pour nous. Je ne pense pas que quiconque ait la patience d’écouter huit chansons de treize minutes, encore moins notre label ! (rires) Alors il y a moins de morceaux. Pour être honnête, je ne nous vois pas faire un long album d’une seule chanson… De toute façon, je prévois que nos chansons deviennent plus courtes à l’avenir.

Musicalement, vos nouvelles chansons sont très fortes, lourdes et sombres… Dans quelle humeur étiez-vous donc lorsque vous avez composé ce nouvel album en fait, toi et Edward ? Il y a un sentiment comme une énorme colère contre les gens qui ne font pas attention et ne prennent pas soin de la planète Terre et contre l’ancien gouvernement américain de Trump qui a quitté les accords de Paris en 2016 (que Biden va devoir ratifier pour les États-Unis maintenant) ?
Oui, cette musique est définitivement un exutoire de rage. Nous l’avons enregistré l’année dernière alors que Trump était encore président et pendant toute la durée de sa présidence, alors il était difficile de ne pas se sentir éternellement en colère et vengeur. Mais je pense que cela vient aussi d’émotions plus profondes. La colère est née de l’amour, du désespoir, du défi et de l’espoir. Un désir de s’accrocher à la planète et aux gens qui y vivent quoi qu’il en coûte. Un meilleur avenir.

En live, quand les concerts seront possibles, ce n’est pas ou ne sera pas trop compliqué de jouer en live avec seulement deux musiciens : un batteur et toi en tant guitariste/chanteur sur scène ? Allez-vous recruter un bassiste ou un troisième membre du groupe Body Void pour jouer en live vos nouveaux morceaux peut-être ?
Nous aurons certainement un bassiste lorsque nous recommencerons à jouer en live. Je ne veux vraiment pas jouer en duo en live ! La pandémie nous a empêchés de recruter un troisième membre à temps plein, mais l’ajout d’un bassiste permanent à la formation est certainement l’une de nos priorités une fois que les choses le permettront et seront rentrés dans l’ordre.

Certains disent que vous jouez plutôt du Drone Metal, qu’en penses-tu ? Es-tu d’accord pour cette définition de la musique de Body Void en 2021 ?
C’est définitivement une partie de notre son, je dirais. Khanate est probablement notre principale influence et ils ont contribué à créer le genre. Je pense que cela pourrait aider à contextualiser ce que nous recherchons avec les passages plus lents.

Question technique maintenant : quel équipement ou matériel utilises-tu à la guitare pour sonner ainsi : des amplificateurs à lampe ? Certaines pédales d’effets bien spéciales ? Quel type de micros de guitare et quel accord de guitare utilises-tu généralement pour jouer, quel accordage ? Et utilises-tu une guitare à sept cordes ou à huit cordes ou bien tu ne joues que sur guitare à six cordes mais sans les petites cordes ? Dites-nous tout, quel est ton secret pour obtenir ce grain de son à moins que ce ne soit un secret professionnel ? (sourires)
Ce sont surtout les amplificateurs. Je tourne avec un ampli de plus de 300 watts en live à la guitare, c’est plus pour une question de volume et avoir plus de marge de manœuvre pour pousser beaucoup en grave notre son. L’enregistrement est évidemment différent en studio, mais j’ai encore besoin de faire fonctionner mon ampli principal de 200 watts pour obtenir le bon son. Le nouvel album Bury Me Beneath This Rotting Earth a été joué en drop Fa dièse (F #) sur une guitare six cordes, mais avec de très grosses cordes, ça c’est sûr !

Crois-tu que la musique puisse réellement changer le monde et toi personnellement, que fais-tu chaque jour concrètement pour préserver la nature et ne pas gaspiller l’eau, la nourriture, et ne pensez-vous pas que nous ne sommes que des fourmis sur terre et pas les principaux responsables par rapport aux industries géantes qui polluent l’atmosphère que nous respirons et aussi les camions sur route, et les grandes nations comme les USA, la Russie, la Chine, et les nouveaux pays émergeants comme l’Inde, le Brésil (qui coupe les arbres en Amazonie, etc.) ?
Je ne pense pas que la musique à elle seule puisse changer le monde, mais je pense que l’art en général est toujours en interaction avec la culture et qu’elle peut ainsi aider les gens à changer leur monde. Oui, je pense qu’il s’agit bien plus d’un changement structurel que de simplement recycler nos objets, déchets, et prendre des douches plus courtes… Globalement, je pense que le capitalisme d’entreprise est le coupable. Il y a eu des études sur la façon dont une centaine d’entreprises sont responsables de la grande majorité de la pollution. Je ne pense pas qu’un changement progressif mineur résoudra quoi que ce soit, je pense que nous avons besoin d’une restructuration complète de notre société et de notre système économique si nous voulons sauver la planète. Beaucoup de mes craintes découlent de l’incertitude quant à l’accomplissement de cela à temps. En attendant, j’essaye d’agir localement et de mettre mon énergie dans ma communauté. Etant donné que je vis dans une zone rurale dans l’état du Vermont aux Etats-Unis, j’essaie d’aider à garder ma forêt locale saine, à la préserver, sa flore notamment, et sensibiliser les gens à ne pas jeter les déchets ni troubler la faune aussi, et je veille à la circulation piétonnière excessive. C’est peu, mais important.

Avant de conclure, que souhaitez-vous ajouter à propos de ce nouvel album ?
Rien, je pense que l’album parle de lui-même à vrai dire !! (rires)

Enfin, quels sont vos projets pour 2021 ? Êtes-vous optimiste pour l’avenir de la musique et êtes-vous prêts à jouer à nouveau en live dès que possible ou bien restez prudents en répétant encore et encore alors et peut-être créer déjà de nouvelles compositions ?
Je suis optimiste quant à la possibilité de rejouer des concerts, mais je ne suis pas sûr que cela se produira en 2021. Peut-être cet automne ? Je suis curieux de voir comment se passera l’été, car certains groupes que je connais essaieront de donner des spectacles de moindre capacité. Tout me dit que c’est trop tôt, mais là encore, j’ai également vu des experts dire que d’ici juillet, il serait peut-être prudent de le faire. Tout ce que je sais, c’est que mes pairs et amis proches du Métal underground prennent cette chose très au sérieux et nous déciderons ensemble quand nous serons prêts à y revenir. Je n’en peux plus d’attendre cependant !

CHRONIQUE ALBUM

BODY VOID
Bury Me Beneath This Rotting Earth
Sludge/Drone Metal écolo-suicidaire
Prosthetic Rec.

Si le dernier album de Gojira, Fortitude, vous a quelque peu déçu mais êtes tout de même sensible au discours écologique de nos amis landais préférés, peut-être que le propos plus sombre et radical du duo américain Body Void. Comme nous vous l’avions annoncé il y a quelques mois, les ex-Devoid originaires de Vermont (mais pour un temps basés à Frisco), récidivent avec une troisième galette qui vous écrasera six pieds sous terre dans la forêt amazonienne, ou plutôt ici des riches paysages verdoyants de la Nouvelle-Angleterre pollués par les industries de l’Oncle Sam (IBM par exemple) et son agriculture intensive (vous ne mangerez plus des glaces Ben & Jerry’s de la même manière après avoir écouté Body Void). Il n’y a qu’à voir le cerf maigrichon et presque mort figurant sur l’artwork en noir et blanc signé Ibay Arifin Suradi, version graphique catastrophique et glauque du manga poétique (et écologique) de Princesse Mononoké du fameux Hayao Miyazaki en 1997. Sur le contenu, le guitariste/chanteur Willow Ryan (également bassiste ici, et que vous retrouverez très bientôt en interview ici-même) et son acolyte percussionniste Eddy Holgerson ne s’embêtent pas vraiment. Seulement quatre morceaux composent ce nouvel album, comme d’habitude me direz-vous (sur le premier album Ruins, il y en avait quatre, puis un petit effort avait été fait sur I Live Inside a Burning House avec un cinquième titre), et côté production sonore, on est dans le minimaliste syndical sous fond d’intenses saturations et de larsens qui sied à merveille à dépeindre notre monde décadent. La chanson « Wound » et son clip qui interpelle, très noir où coule du pétrole au lieu de l’eau, en dit long durant ses douze minutes et quarante sept secondes. Ah oui, Body Void ne joue pas vraiment du Sludge pur jus, il y mêle influences Drone Metal pour des passages bien lancinants et angoissants, flirtant aussi avec le Doom le plus funéraire possible. Attention ! A des années lumières du Doom lyrique par exemple de Candlemass ou My Dying Bride qui passeraient presque pour des gens heureux ici en comparaison. Accordée très bas en Drop de Fa (F) et dotée de six grosses cordes au tirant important et supérieur à la moyenne, la guitare de Willow (rien à voir ici avec le nain du film) vomit littéralement sur des amplis de 200 Watts (voire 300 Watts en live !) avec des effets de saturation poussés au maximum. Quant au chant, essentiellement des screams entrecoupés de growls parfois, il dérange et réveillera vos consciences à la lecture surtout des paroles difficilement compréhensibles oralement ici. En gros, c’est noir, mortel, suicidaire, et de toute façon, de nos jours si on veut choquer (comme Sea Shepherd), et faire réagir la population face au réchauffement climatique, à notre surconsommation et au non respect de notre environnement à cause de l’anthropisation croissante de notre planète, alors Body Void a décidé de tout annihiler en 2021, y compris nos oreilles au passage. Même si l’ensemble de Bury Me Beneath This Rotting Earth est finalement assez monolithique et peut paraître basique, à l’instar des dernières œuvres des autres Américains de Fister par exemple, il ne laissera personne indifférent en tout cas, et ça, c’est déjà un bon point de nos jours. [Seigneur Fred]