A l’heure où tout est formaté dans notre société de consommation, y compris dans la culture, il est bon de tomber sur un OVNI musical comme Borgne qui sort des sentiers battus avec son Black ambiant. Son concepteur, très productif, n’hésite pas à expérimenter parmi ses nombreux projets avec aujourd’hui un nouvel album studio baptisé mystérieusement Y qui sera suivi dans l’année si tout va bien d’un split album puis d’un live, alors qu’un dixième album est d’ores et déjà dans les cartons du côté de Lausanne en Suisse. Rencontre avec un personnage unique en son genre. [Entretien intégral avec Bornyhake (chant, multi-instruments) par Seigneur Fred – Photo : DR]

Peux-tu te présenter aux lecteurs francophones tout d’abord car tu n’en es pas à ton premier groupe, me semble-t’il… ?
Je suis Bornyhake, créateur du projet Borgne, compositeur, parolier et interprète. J’étais l’unique membre du projet de 1998 à 2011. Je suis multi-instrumentiste et joue ou ai joué dans divers groupes et projets en effet comme compositeur ou interprète. On me connaît aussi sous les bannières de Pure, Enoid, Darvaza, Ancient Moon, Serpens Luminis, Manii, Ex-Kawir, Ex-Deathrow, etc. J’ai commencé la musique à l’âge de sept ans et mon expérience de groupe a débuté en 1994/1995, première expérience foireuse d’ailleurs, qui m’a motivé à faire de la musique seul pendant pas mal d’années.

Je me suis toujours demandé d’où venait le nom de ton groupe, « Borgne ». Pourquoi un tel nom depuis sa fondation en 1998 du côté de Lausanne (conté de Vaud) en Suisse ? Es-tu fan de pirates borgnes et Pirates des Caraïbes ou bien de Deathstroke dans les DC Comics ? (rires)
Je n’ai jamais entendu parler de Deathstroke mais je suppose que c’est un groupe de Swedish Death Metal qui abuse de la HM2 ou HM300 ? (rires) Morbleu ! Non, malheureusement le créneau des pirates a déjà bien été utilisé par Running Wild il y a des années, et dès que nous avons eu connaissance de la pub Tipiak à la TV, nous nous sommes dirigés sur de nouveaux horizons pour avoir la chance de gagner une channe (NDLR : gagner de l’argent, expression suisse) ! En fait, Borgne représente un œil vivant et un œil mort, la dualité entre la vie et la mort, beuiller le monde des vivants et le royaume des morts…

Borgne est-il un projet exclusivement studio ou bien un véritable groupe et vous vous produisez parfois live et faites (régulièrement ?) des concerts ?
In primo luogo, Borgne est reconnu comme conforme à l’idéal et qui fait l’objet d’une croyance unanime, seul au-delà des apparences, correspondant à la réalité profonde d’un être et constituant son identité. Je me permettrai de relever au sein de la présente question, la précellence du terme « concerts ». Précellence dont la nitescence morphosyntaxique ne saura obombrer les précédentes incarnations où la monstration de l’entité était somme toute effective, comme vous l’aurez, logiquement, compris de manière nitide. Je pense que nous allons prestement nous penchez sur la suggestion de se produire live indépendamment du fait de faire des concerts « régulièrement ».

Lady Kaos et Bornyhake

Ses précisions étant faites, peux-tu nous présenter la nouvelle claviériste Lady Kaos qui est arrivée dans Borgne il y a quelques années déjà et qui joue également comme claviériste de session live au sein de la formation néerlandaise de Black Metal Asagraum ? Je trouve qu’elle apporte beaucoup sur ce nouvel album studio Y. Quel a été son rôle au juste et a-t’elle participé au processus de composition et d’écriture ? Au niveau des arrangements, par exemple, a-t’elle son mot à dire notamment au niveau de ses claviers ? Comment fonctionnez-vous en duo ? A-t’elle son mot à dire ou bien elle est muselée et ne peut s’exprimer à l’image de la fillette attachée sur la pochette (artwork) du nouvel album ? (rires ironiques)
Lady Kaos a rejoint le projet en 2011, rien n’a changé dans le processus de création des albums à vrai dire. Je compose toujours de la même manière et laisse Lady Kaos s’exprimer avec une direction relativement stricte. Pour le nouvel album Y, Onbra (également bassiste de session pour les concerts) a écrit les textes avec un sujet défini. C’est sans doute le seul qui a plus ou moins la possibilité de s’évader un peu dans le processus de création. Sans vouloir évidemment controuver mes paroles et les couvrir d’un glacis turbide, je souhaite relever à quel point le fait de se recueillir dans une loge thébaïde afin de travailler sur un nouvel opus ubéreux de Borgne porte des atours alliciants. Cependant, cela incarne un problème évidemment saumâtre de réussir à savoir si mon travail est le produit d’une complète individualité. De plus, le substrat -supposé- antinomique de l’idée de collaboration ne doit pas être, ici, confondu. Ce qui est le plus pertinent dans notre situation c’est leur interprétation de ma musique car la trame d’un album de Borgne est composée en une traite, à l’instant et au bruit prêt, ce qui ne laisse que peu de place à la création mais plutôt à sa compréhension et à l’interprétation de la musique.

Plus sérieusement, justement  à propos de l’artwork de Y, ne craignez-vous pas de subir une certaine censure ou une incompréhension car cela peut paraître ambigu en ces périodes de dénonciation d’abus sexuels sur mineurs (pédophilie) et de féminicides quasi-quotidiens en France qui tombent chaque jour dans l’actualité ?
Je me dois tout d’abord de remettre l’église au milieu du village. (rires) Cette pochette n’a rien à voir avec de l’abus sexuel, de la pédophilie ou le féminicide ! Celle-ci consiste en une vielle photo prise au sein d’un hôpital psychiatrique et qui inspire le malaise, la maladie, la maltraitance ! Je pense qu’à cette époque nous pourrions très bien être à la place de cette personne. Nous pouvons également y percevoir le symbole d’une personne attachée comme le Christ sur la croix ou une forme de Y d’où le nom de ce neuvième album. Les gens ont tendance à assimiler des perceptions nouvelles à celles déjà connues et répertoriées et, de ce fait, les stigmatisent avec les fantasmes et angoisses ancrées quelque part dans nos esprits. La plupart du temps, il en découle une sur-interprétation complètement à côté de la plaque et on en oublie la première impression. Quand je regarde cette image, je me sens seul, prisonnier, enfermé, affaibli, impuissant, incompris, abandonné dans le noir. J’ai froid, j’ai faim, j’ai mal. C’est dans ce sens que la pochette a été créée. Voilà l’idée. Cela engendre alors plusieurs questions : pourquoi je vois ça quand je regarde cette image ? Pourquoi je discerne quelqu’un abandonné, qui a mal, qui se sent seul ? Cela me ramène-t’il à ma personne ? Peut-être que j’ai envie de voir ça ? Peut-être que je projette mon existence dans ma manière de voir la vie en général ? Dans le noir, nous voyons ce que nous souhaitons bien voir…

Artwork de « Y » de BORGNE (Les Acteurs de l’Ombre – 2020)

Le titre de ce neuvième LP possède une fois de plus un nom plutôt énigmatique après l’album [∞] dont le symbole « infini » formait aussi le chiffre « huit » horizontalement comme pour un huitième album donc… Mais quelle est la signification cachée derrière cette simple lettre « Y » ici à présent ?
Dans l’histoire de Borgne, il y a souvent une suite dans les albums. Il y eut d’abord le quatuor I II III IV ; la trilogie Entraves, Royaume et Règne ; le duo [∞] et Y maintenant. Le prochain sera un album unique, sans suite ni précèdent. [∞] qui colle effectivement au chiffre 8, symbolisait l’éternel, la stagnation, la redondance et les cycles de la vie. Reproduire ce qui a déjà été fait, les mêmes erreurs, etc. De plus, le chiffre « 8 » ramène Borgne dans son passé numérique. Y, symbolise le chemin de nos vies, les choix, les décisions, les conséquences de nos choix. Je voulais utiliser la lettre Y pour sa forme, comme un chemin que se sépare en deux. Quel chemin choisir ? C’est donc une manière de symboliser la sortie de ce cercle infini et de partir sur un nouveau chemin.

A l’instar de Morbid Angel dont son leader Trey Azagthoth a décidé dès le départ d’établir chaque titre de nouvel album dans la discographie de son groupe en commençant par une nouvelle lettre en suivant l’alphabet, as-tu pour Borgne un gimmick de la sorte dans le concept artistique de ta discographie déjà féconde et apprécies-tu cette particularité chez un artiste ?
Comme mentionné précédemment, il y a toujours une suite dans les albums mais avec des concepts différents. Borgne est un projet qui évolue et grandit à chaque album. Le changement de concept va avec l’évolution, je casse sans peur mes propres codes en permanence, et ne pourrais pas avoir un gimmick sur le long terme.

Musicalement, Borgne a finalement toujours été proche voire précurseur en matière de Black Metal aux sonorités indus/électro. Est-ce que des groupes passés ou contemporains comme Thorns ou Limbonic Art ont pu vous inspirer autrefois et aujourd’hui encore sur  ce nouvel album Y ? Vous sentez-vous proches par exemple de ces deux formations norvégiennes pour lesquelles je trouve certaines influences chez Borgne ?
Je ne m’inspire pas vraiment d’autres groupes quand je compose, pas consciemment en tout cas. J’écoute beaucoup de choses très différentes, du Black à l’Electro, du Goth à la musique classique… Pour revenir aux noms que tu cites, ce ne sont pas des groupes que j’écoute souvent. Ministry, Nine Inch Nails, Dead Can Dance, Fields of the Nephilim, Revenge, Depeche Mode, Last Days of Humanity, Galina Ustvolskaya, Modest Mussorgsky… C’est plutôt ça qui tourne chez moi…

Artistiquement là encore, te sens-tu peut-être plus proche alors d’un groupe français comme Blut Aus Nord aujourd’hui et des divers projets actuels et évolutions électroniques/ambiant de son auteur Vindsval (Yérusalem, etc.) ?
Je pense que oui d’une certaine manière. Mais, pour ma part, je n’ai jamais été exclusif à la scène Black Metal, tu sais. Depuis le début de ma carrière musicale, j’ai flirté avec le Rock, le Grind, l’Electro et l’Ambiant. Donc il serait plus adéquat de dire que c’est le projet Borgne, et non moi-même, qui évolue dans un univers différent des codes habituels.

Sur Y, l’atmosphère générale est plutôt froide et inhospitalière à l’écoute de l’album mais on sent tout de même une certaine atmosphère mélancolique et plus mélodieuse au milieu de l’album comme une once d’humanité (la fin de « A Hypnotizing, Perpetual Movement That Buries Me in Silence » ou le plus nuancé « Derrière les yeux de la création » et son intro à la guitare acoustique par exemple), alors que le début de l’album est plutôt brutal. Comment est construit l’album ? Tu voulais y exprimer différentes émotions tout au long de ces sept nouveaux morceaux constituant Y ?
Quand je compose un album, je le fais plus dans un état d’esprit de musique classique ou même parfois de film. Je compose un début, une fin, une histoire, des chapitres, etc. Ensuite, je zoome sur une séquence et travaille les détails, blocs par blocs. Cependant, toute cette phase se passe uniquement dans ma tête. Je ne compose jamais avec une guitare ou un clavier à la main. Ce processus dure des mois, parfois des années, pour un album. C’est seulement quand tout a été ficelé et complètement composé que je commence à exporter ça de ma tête et débute alors l’enregistrement. Cette étape est très rapide, car tout est déjà clair. C’est aussi pour cette raison que les musiciens qui participent au projet n’ont pas beaucoup de marge de manœuvre comme on en parlé tout à l’heure. Pour conclure, je souhaite rajouter à ces très courtes réflexions, qu’une œuvre de Borgne cumulent les caractéristiques rassemblées sur le critère de leur compatibilité entre éprouver et ressentir, la combinaison éprouver/ressentir étant dans un cadre compositionnel. Cette caractéristique combinatoire pourrait aussi être attribuée à une construction commune et à une parenté sémantique avec la solitude d’un compositeur. J’exprime toujours ce que je vis donc l’humeur, l’ambiance, etc. ne sont pas très stables en général.

Qui chante à la fin du morceau « A Hypnotizing, Perpetual Movement That Buries Me in Silence » dont la voix claire et les sonorités électro m’ont évoqué ici Depeche Mode… ? (sourires)
À la fin du morceau, il s’agit de Rubi Bouzioti (une chanteuse grecque) et moi-même. On y chante en duo. Il m’arrive parfois d’avoir les idées mais pas l’instrument pour reproduire ce que j’ai en tête, notamment vocalement. Rubi est une chanteuse que j’ai rencontrée à Athènes en 2015, à l’époque où je jouais dans Kawir. Pour ce passage, je voulais une voix hors du commun et j’ai pensé à elle pour cette collaboration. A la fin du morceau « A Voice In The Land of Stars » et sur le titre que tu mentionnais dans ta question, il y a aussi une autre participation vocale avec C.S.R du groupe Schammasch qui a par ailleurs enregistré quelques leads de guitare sur l’album sur ces mêmes morceaux. Il s’est proposé pour chanter un passage et c’était la meilleure manière de clôturer cet album avec « A Voice In The Land Of Stars », je pense.

Au niveau des paroles, elles sont à moitié en anglais et à moitié en français. Toi qui fais partie d’un groupe suisse issu d’une nation multilingue formée de quatre états fédéraux, ne crains-tu pas être limité par l’usage du français par exemple pour vous vous faire connaître en dehors de la francophonie ou bien la musique prime sur les paroles dans ton approche artistique avec Borgne ? Est-ce pour cela que tu chantes également en anglais ?
Le français est ma langue maternelle, mais j’aime aussi m’exprimer dans une autre langue. Cela me permet de transmettre le message plus loin. Je ne suis pas toujours à l’aise en français lorsqu’il me faut parler de choses personnelles. Dès lors, l’utilisation de l’anglais me permet de sortir du personnage et de prendre un peu de recul. Comme si je ne parlais pas de moi. Étrange manière de m’exprimer mais je mets cent pour cent de ma personne dans ma musique et ai parfois besoin de le faire avec un peu de distance. Je n’ai jamais pensé que chanter en français ou anglais serait un avantage ou un inconvénient. Une grande majorité des gens qui écoutent de la musique ne comprennent pas forcément la langue chantée (exemple : Black Metal norvégien chanté en norvégien). Je ne fais jamais un album en réfléchissant à ce qui marchera ou pas. C’est le genre de question que je me pose trop tard en général. (rires) Je m’exprime simplement à travers la musique et si ça touche quelqu’un, si ça parle à quelqu’un, c’est que le message est passé.

Enfin, avant de conclure, même si c’est un peu facile comme raccourci mais étant donné que vous êtes suisse, j’ai envie de vous faire un compliment en dressant un parallèle avec The Young Gods et dire que Borgne est en quelque sorte finalement les Young Gods du Black Metal helvète moderne, qu’en dis-tu ? (sourires)
Je vais le prendre comme tel. Mais c’est la première fois qu’on nous compare aux Young Gods ! Et j’avoue que c’est un groupe que je n’écoute pas souvent… La Suisse a un background musical très large et riche : Hellhammer, Celtic Frost, Mordor, Samael, Coroner, Exulceration, Messiah, Krokus, Apocalypse… Je préférerais être le Wölfli du Black Metal moderne alors (NDLR : Adolf Wölfli, artiste suisse de la fin du XIXème/début XXème siècle). (sourires)

Pour conclure maintenant : quels sont les projets pour Borgne en 2020 à présent ? Préparez-vous des concerts et peut-on espérer vous voir dans les festivals d’été en France et en Europe ? (NDLR : entretien réalisé début février juste avant l’épidémie mondiale de Covid-19)
Nos projets sont divers et variés. Le nouvel album sort le 6 Mars. Un split ainsi qu’un album live arriveront plus tard dans l’année. Nous allons faires quelques apparitions dans divers festivals dans divers pays d’Europe tels que la Finlande avec le Steelfest, l’Allemagne avec l’Under The Black Sun, la France avec le Black Flame of Hate et le festival In Theatrum Denonium à Denain,  ainsi qu’une date en Suisse à Orbe. (NDLR : entretien réalisé avant l’épidémie mondiale de Covid-19). Je travaille actuellement sur le prochain album. La structure est terminée et je vais commencer son enregistrement en cours d’année. Tout sera annoncé sur nos sites et pages internet en temps voulu.


BORGNE
Y
Black Metal/Indus
Les Acteurs de l’Ombre Prod.
★★★★☆

Synthétisant avec maetria Black Metal cru et froid (blast beats, screams déchirants, guitares bien saturées), envolées symphoniques à la Limbonic Art sur fond de boîte à rythmes (« A Voice In The Land Of Stars ») à des sonorités électroniques contribuant à l’instauration d’atmosphères hypnotiques voire spatiales, ce neuvième opus de Borgne ravira les amateurs de sensations extrêmes et industrielles, de Coldwave (« A Hypnotizing, Perpetual Movement That Buries Me in Silence » et sa fin à la Depeche Mode) mais pas que, grâce à des compositions profondes et variées (intro à la guitare acoustique sur « Derrière Les Yeux De La Création » à l’esprit presque Pagan/Folk). Y est une œuvre géniale, singulière et riche, si l’on fait l’effort un tant soit peu de s’y aventurer…

[Seigneur Fred]