Le blues électrique est à nouveau à l’honneur grâce à des artistes comme Kenny Wayne Shepherd, Joe Bonamassa ou Beth Heart. Il faut désormais ajouter à cette liste le groupe Delta Deep qui réunit en son sein quatre pointures : Phil Collen (guitare et chant, Def Leppard)Debbi Blackwell-Cook (chant, Michael Bublé), Robert DeLeo (basse, Stone Temple Pilots) et Forrest Robinson (batterie, Joe Sample & The Crusaders). Phil Collen, brillant comme jamais, nous parle de cette association, de la tournée américaine avec ses potes du G3 (Joe Satriani et John Petrucci) et des projets pour 2018. 

[Entretien avec Phil Collen (guitare, chant) par Philippe Saintes]

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Parle-nous de la récente tournée avec Joe Satriani et John Petrucci, cela a dû être une expérience enrichissante….
C’est un privilège d’avoir pu jouer avec Joe et John, deux virtuoses mais avant tout des personnes admirables. Chacun a apporté sa touche personnelle en essayant d’atteindre le meilleur niveau possible, mais il n’y avait pas de rivalité ou de compétition sur scène, juste une saine émulation artistique. On ne jouait pas l’un contre l’autre, mais ensemble pour le public. Cette tournée mélangeait reprises, exercices d’improvisation, émotions et bonne humeur. Pendant deux mois, le groupe et les spectateurs ne faisaient plus qu’une grande famille. C’est certainement l’un des meilleurs moments de ma carrière.

Malheureusement, on ne te verra pas en Europe avec le G3 
Effectivement. J’aurais aimé poursuivre l’aventure, mais je dois donner un concert avec Def Leppard pour une bonne cause au Royal Albert Hall de Londres, le 25 mars et ensuite partir en tournée avec le groupe aux Etats-Unis pendant l’été. Mon programme est très chargé. Sinon, j’aurais adoré poursuivre cette aventure en Europe, mais il n’est pas impossible que l’on se remette à jouer ensemble plus tard. 

Le bassiste Robert DeLeo n’était pas présent sur cette tournée G3/Delta Deep. Reste-t-il un membre officiel du groupe ?
Oui, oui ! Robert est très occupé en ce moment avec le groupe Stone Temple Pilot qui a commencé à travailler en studio avec un nouveau chanteur (Jeff Gutt). Robert joue aussi avec le Joe Perry All-Star Band. Il ne pouvait donc pas faire cette tournée avec nous. Son remplaçant, Craig Martini est incroyable, il est membre du G4 et accompagne régulièrement Paul Gilbert (Mr. Big). C’est un bassiste funk-soul-rock qui a vraiment le profil pour jouer avec Delta Deep. 

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La combinaison de ta voix rauque et celle de stentor de Debbi Blackwell-Cook sonne merveilleusement bien sur East Coast Live, un enregistrement public capté au Daryl’s Club, une maison tenue par le fameux Daryl Hall du duo Hall & Oates
Merci pour le compliment. J’assure les backing vocals au sein de Def Leppard et je suis le lead singer du groupe Manraze, donc le chant n’est pas nouveau pour moi. Le blues est une influence majeure dans ma façon de chanter. Et puis, c’est une chance d’avoir Debbi à mes côtés. Elle est juste magistrale ! Il se dégage effectivement quelque chose de l’union de nos deux voix. Je suis très content du résultat, car la clef de la réussite c’est avant tout le collectif. La section rythmique fait beaucoup et tient un rôle décisif dans le résultat final. 

Delta Deep est une sorte d’émancipation par rapport au rock « électronique » de Def Leppard. Musicalement, le groupe joue un blues spontané et diversifié. 
Le blues n’a cessé d’évoluer. Cela a commencé avec des guitares acoustiques à deux cordes dans le Delta du Mississippi dans les années ’20 puis le style s’est électrisé à Chicago avant d’être amené vers d’autres rivages par les Rolling Stones, Jimi Hendrix et Led Zeppelin. Je me souviens avoir vu une affiche annonçant un concert réunissant le même soir Chuck Berry, James Brown, BB King, les Isle Brothers, Little Richards et Jimi Hendrix. Toutes ces étoiles ont joué le même soir. Leurs univers étaient différents, mais tous ont été influencés par le blues. Cette affiche me fait aujourd’hui penser à la musique de Delta Deep : du rock, du funk, du blues, de la soul. Nous sommes à facettes multiples. Je connais pas mal de bluesmen qui ont une très grande technique et pensent être les seuls à savoir ce qu’était le vrai blues, mais en réalité ces puristes refusent de comprendre que ce genre continue à évoluer et à s’enrichir. Nous essayons vraiment d’amener de nouvelles idées pour rendre le blues plus accessible. Je dois dire que suis un blanc privilégié, car j’ai la chance de jouer une musique qui m’inspire en compagnie d’excellents musiciens de couleur.  

On voit aujourd’hui émerger d’excellents jeunes groupes qui proposent un style bien roots. Le courant n’est donc pas mort…
Je crois que de nombreux jeunes sont saturés par tout ce qu’ils entendent à la télé ou en radio de nos jours. Je n’ai rien contre Katy Perry, Beyoncé, Taylor Swift ou Justin Bieber mais ils font partie d’une dérive médiatique. Je ne peux qu’encourager les jeunes à aller voir ailleurs. Il existe de très nombreux groupes et artistes qui méritent un meilleur statut et le soutient du public, partout dans le monde. Certains jeunes fascinés par le vintage se tournent aussi vers l’achat du vinyle, un support qui connaît un regain de popularité. Cela veut dire que des musiques old-school comme le rock et le blues vont traverser encore quelques décennies.

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Les textes de Delta Deep parlent notamment de la ségrégation. Peut-on vous coller l’étiquette de groupe à message ?
Nous écrivons d’abord des chansons pour transmettre une émotion sincère. Le fait d’avoir deux Afro-Américains dans le groupe explique le métissage de notre musique. Le blues est une sorte d’exutoire, un cri de l’âme contre l’injustice ou la ségrégation. J’ai toujours aimé la puissance émotionnelle de ce genre musical. Une chanson reste aujourd’hui encore un formidable vecteur d’idées et un moyen privilégié d’exprimer un engagement. On évoque dans nos chansons des sujets qui nous touchent comme la souffrance ou la colère. L’esclavagisme a pris une autre forme aujourd’hui. La chanson « Down in Delta » fait bien sûr référence aux champs de coton, mais c’est aussi est une métaphore, le Delta représente ici l’enfer. Cette façon de composer est nouvelle pour moi. C’est ma femme (Note : la créatrice de mode Helen L. Simmons) qui a trouve le nom du groupe Delta Deep, elle a également co-écrit plusieurs morceaux du premier album. Sur le plan social et culturel, c’est enrichissant d’avoir une épouse de couleur. 

Avez-vous derrière la tête de sortir un second album studio ?
Sept nouvelles chansons sont pratiquement prêtes. Les parties vocales et les backing tracks ont déjà été enregistrés. Cet album sera différent du premier. Nous continuons à expérimenter et à défier les genres. Il y aura notamment un gospel hard rock qui colle bien avec l’idée de mue et l’esprit de ce deuxième opus. J’ai aussi produit le dernier album de Tesla qui doit sortir en mai ou en juin prochain. J’ai été impliqué dans la création de toutes les chansons. La musique est un condensé d’influences des années ’60 et ’70 : les Beatles, Queen, Led Zeppelin, Aerosmith, AC/DC, les Who, des groupes qui ont marqué les musiciens de Tesla. On a travaillé un an et demi pour donner naissance à une petite collection de joyaux. La musique a été composée backstage lors de la tournée nord-américaine. Je suis impatient que cet album sorte. 

As-tu également en stock de nouvelles chansons pour Def Leppard ?
Joe Elliott et moi avons commencé à composer les premiers morceaux. Un titre est déjà en boîte. Au cours de la tournée avec Delta Deep et le G3, j’ai aussi emmagasiné de bonnes idées pour le prochain album. C’est encore un processus très excitant pour moi, même après toutes ces années. En attendant, je peux te confirmer que Def Leppard sera sur les grands festivals européens l’année prochaine. On se verra certainement sur cette tournée.

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Ta première guitare fut une SG. J’imagine que tu dois être peiné par les difficultés financières du fabricant américain Gibson. On parle ici d’une gestion…« rock’n’roll » !
C’est effectivement la crise et probablement la faillite, il n’y a aucun doute là-dessus. Les fabricants et les magasins qui vendent des instruments sont en souffrance, mais je reste convaincu que les dirigeants de Gibson n’ont pas eu la bonne approche face à la concurrence des instruments bon marché ou en matière d’innovation. Ses activités dans l’électronique ont été un flop. L’industrie du disque a également connu des difficultés, mais elle a su s’adapter pour retrouver de la rentabilité dans le secteur. Aujourd’hui elle continue de vendre des K7, des vinyles et des CD. Par contre, la société Gibson n’a pas su tirer son épingle du jeu. 

Un mot sur ta récente participation à l’album posthume de Ronnie Montrose, 10X10 avec d’autres interprètes ? Tu joues sur le morceau « Still Singin’ With The Band »…
J’adorais la formation Montrose qui a été une influence énorme lorsque le premier disque est sorti en 1973. J’ai eu des contacts avec Ronnie lors de concerts et festivals où Def Leppard partageait l’affiche avec son groupe. J’ai été très touché par sa disparition. Ricky Phillips (producteur de l’album) a déclenché mon envie avec sa volonté de rendre hommage à ce grand guitariste qui était aussi son ami. On peut entendre la voix de Glenn Hughes sur ce titre. Ce dernier a eu la gentillesse de venir nous rejoindre trois fois sur scène lors de la tournée du G3. On interprété en sa compagnie « Superstition » et « Highway Star ». 

De nombreuses personnalités de la musique ont tiré leur révérence en 2017. Chris Cornell, Chuck Berry, Greg Allmann, Walter Becker, Tom Petty, Malcolm et George Young, Fats Domino, la star française Johhny Halliday, … As-tu été touché par la disparition d’une de ces icônes du rock ?
Johnny a assisté à l’un de nos concerts à Paris, il y a quelques années. 

Vraiment ?
Oui, on l’a rencontré après le show. C’était cool. Le décès de Malcolm Young est tragique tout comme celui de Lemmy de Mötorhead en 2015. La disparition de Prince m’a profondément marqué. Je trouve cela tragique, car il était plus jeune que moi ! Je dis toujours à mes enfants que la mort fait partie de l’existence, mais voir disparaître une personne plus jeune est profondément injuste. 

Dans ton autobiographie, tu évoquais ta passion pour le foot. As-tu des regrets de ne pas être devenu un joueur pro ?
Pas du tout. Mais alors pas du tout. Je préfère le métier de musicien. C’est bien plus amusant. La carrière d’un footballeur est courte. Moi, je continue à vivre pleinement de ma passion, à donner du plaisir aux gens tout en côtoyant des musiciens extraordinaires. Je n’ai probablement jamais été aussi créatif qu’aujourd’hui. À 60 balais, c’est génial !