Auteurs seulement d’une démo et d’un premier album Æther remontant déjà à 2015, les Français de Déluge se sont vite fait remarquer sur la scène Black Metal, à tort ou à raison, et bien au-delà de nos frontières. Leur second effort Ægo Templo confirme tout le talent du groupe de Metz qui va encore plus loin, s’affranchissant des étiquettes un peu trop collantes… [Entretien avec François-Thibault Hordé (guitare) par Seigneur Fred – Photos : Julien Felix]

Que penses-tu de la solution des concerts qui recommencent dans de petites salles avec une configuration assise pour le public surtout dans le domaine des musiques amplifiées comme le Métal ou le Hardcore ?
J’ai pu assister au concert de Svart Crown & Regarde Les Hommes Tomber le 03/10/20 dans cette configuration à La Chapelle des Trinitaires à Metz et je suis heureux d’avoir pu le faire en tant que spectateur avant de proposer un spectacle dans cette configuration à notre public en décembre. Nous avions déjà eu l’occasion de jouer devant un public assis en 2016 à In Theatrum Denonium au Théâtre de Denain (59) mais c’était non masqué et sans distanciation sociale ce qui change la donne. La solution qui nous est proposée est à prendre ou à laisser. Libre aux groupes de décider et nous voulons vraiment tourner. La musique de Déluge se veut contemplative, voire méditative et tant qu’il n’y a pas de meilleure solution, nous continuerons de tourner dans ce format, tant que le public suit.

Ces derniers mois ont-ils été propices justement à la création de ce second album Ægo Templo et ou bien tu avais pu composer en tournée entre deux concerts et le projet était déjà bien avancé ? Comment est né Ægo Templo ?
Ces derniers mois n’ont pas aidé à finaliser la production de l’album et j’ai même dû passer plusieurs nuits sur Skype avec Thibault Chaumont durant le confinement pour terminer le mixage et le mastering de l’album. La composition de l’album était déjà terminée en fin d’année dernière avant que la pandémie ne touche la France. En revanche, on essaie de mettre ce temps à profit pour travailler avec encore plus d’assiduité sur la promotion et le développement de nouveaux partenariats pour une diffusion plus large de notre musique.

Si le premier album Æther s’écoutait avec comme fil conducteur sonore et lyrique le thème de l’eau, quelle est l’idée sur Ægo Templo cette fois-ci ? On y voit quatre symboles sur l’artwork une nouvelle fois signé Valnoir…
Æther était une constatation contemplative, plutôt figée et très mélancolique. Ægo Templo a pour objectif de tenter de construire quelque chose, entre autre par l’imagerie et la symbolique. On y retrouve un panel d’émotions beaucoup plus large avec beaucoup plus d’espoir.

Ægo Templo semble plus varié, moins typiquement Black Metal, plus expérimental et Post Hardcore que son prédécesseur, notamment dans l’approche vocale de Maxime mais aussi instrumentale, plus typiquement Rock dans l’attitude, comme sur « Opprobre ». Avez-vous voulu essayer de nouvelles choses et prendre davantage de risques comme Deafheaven le fit sur son album rose Sunbather (2013) ? Est-ce une influence pour Déluge ?
L’idée était d’aller beaucoup plus loin qu’Æther sans se perdre, ni perdre l’essence même de notre « recette ». Je voulais créer quelque chose de beaucoup plus riche en terme d’explorations, de plus accessible aussi mais tout en restant totalement intègre. Le défi a été très stimulant (et très fatigant) mais aujourd’hui le résultat dépasse largement nos espoirs malgré le faible recul que nous avons, même si certaines chansons d’Ægo Templo ont déjà plus de trois ans. Comme je l’ai toujours dit, Deafheaven m’a initié par le bout de la chaîne au Black Metal. À mon sens ils ont pris un très mauvais virage après Sunbather qui reste encore un album incroyable pour moi alors que j’écris ces lignes.

Parle-nous de l’intervention assez osée du saxophone de Matthieu Metzger sur le titre « Opprobre ». Est-ce que des artistes norvégiens comme Shining ou Ihsahn dans leur genre ont pu là encore vous influencer d’une certaine façon ?
Là, pas du tout. Ce sont des groupes que je connais de nom, mais que je n’écoute pas et dont les influences me semblent être assez loin de ce que nous pouvons proposer. Une fois la piste pré-produite et après quelques écoutes, l’idée du saxophone à cet endroit précis s’est imposée d’elle-même.

D’autres invités figurent de manière subtile et avec brio comme Hélène Muesser que l’on retrouve de nouveau ici (légers chants féminins sur « Abysses », « Ægo Templo » & « Digue ») et le chanteur nippon Tetsuya Fukagawa (envy) sur « Gloire au Silence » contribuant à la richesse et personnalité de ce second album, plus encore même peut-être que l’apparition de Neige (Alcest) sur Æther. Ce sont des amis ? Comment s’est passé l’ajoute de ces guests sur Ægo Templo car ça n’a pas dû être facile avec le chanteur japonais à l’autre bout du monde au Pays du Soleil Levant même s’il y a internet bien sûr de nos jours ? (sourires)
Je connais assez bien Hélène puisque c’est la femme qui partage ma vie depuis plus de six ans et la mère de notre fille et je suis très heureux qu’elle ait accepté de participer sur cet album également. J’avais brièvement rencontré Tetsuya à un concert et nous avons simplement gardé contact. Encore une fois, une fois le travail de pré-production réalisé, toutes ces idées se sont pour moi imposées d’elles-mêmes. Je voulais que nous allions beaucoup plus loin sur cet album, et ces ajouts, avec celui du chant clair de notre nouveau membre (Maxime Keller) y contribuent très largement.

Au final, cela n’a pas été trop difficile pour toi François-Thibault de produire et ingénieuriser le son de ce nouvel album en studio, toi qui t’es chargé de tout superviser tout en restant objectif même si tu étais accompagné de Thibault Chaumont/Deviant Lab Studio (Igorrr, Carpenter Brut, Birds in Row) en charge du mixage et du mastering ainsi que d’Amaury Sauvé/The Apiary Studio pour les prises de batterie ?
A tort ou à raison, j’ai toujours voulu tout contrôler dans Déluge et autant que possible dans ma vie de manière générale. J’ai quasiment été entrepreneur toute ma vie ou dans des postes de direction. Le projet était très clair dès le début pour tous les membres et je souhaite sincèrement l’équilibre que nous avons dans cette configuration à tous les groupes qui désirent avancer. Les personnes qui m’entourent dans Déluge sont mes meilleurs amis, y compris l’équipe technique et notre manager. Ce sont aussi des gens incroyablement talentueux, chacun dans leur domaine, que je respecte énormément. C’est toujours un plaisir de se rassembler pour tourner, répéter (quelques fois) ou simplement passer du temps ensemble. Nous n’en avons pas passé assez à mon goût ces dernières années mais nous allons sérieusement rattraper ce retard à partir de décembre.

Musicalement, je trouve que Déluge évolue de plus en plus vers le Shoegaze ou Blackgaze, avec toujours ce côté Post Hardcore. Comment vous définiriez-vous dans votre son aujourd’hui en 2020 ?
C’est un des travails les plus difficile pour moi, définir ce que nous faisons avec Déluge. J’aime dire que nous faisons de la musique, inspirée largement par l’énergie primitive du Black-Metal. Mais de là à coller une étiquette précise, j’ai encore beaucoup de mal.

Votre chanteur délivre une performance habitée et relativement variée dans ses vocaux. A-t’il changé quelque chose dans son approche et ses interventions, n’hésitant pas là encore à s’effacer pour laisser la place au développement des atmosphères (comme sur « Fratres ») ?
Maxime (Febvet) s’est tout simplement transcendé sur cet album. Je trouve sa prestation tout à fait incroyable en marge de l’immense amitié et respect que j’ai pour lui. Nous avons également accueilli depuis quelques années, et jusqu’à présent un peu dans l’ombre, Maxime (Keller) qui officie aux claviers et au chant clean. Je n’imaginais pas un successeur à Æther sans cette nouvelle dynamique.

CHRONIQUE ALBUM

DÉLUGE
Ægo Templo
Black Metal/Post-Hardcore
Metal Blade Rec.

Décidément, la scène Post-Black Metal ou Post-Hardcore machin chose (c’est vous qui voyez) bouillonne actuellement dans l’Hexagone malgré la crise. Preuve en est avec le tant attendu successeur d’Æther de Déluge. Alors de deux choses l’une : soit vous vous y plongez corps et âme et votre curiosité sera récompensée, Ægo Templo étant un périple dont on ressort grandi, fait d’intenses passages (« Soufre ») et de larges atmosphères (« Abysses ») ou envolées épiques (« Gloire au Silence » featuring Tetsuya Fukagawa (le chanteur et claviériste des Nippons d’Envy)) mais attention : « La route est si longue » nous prévient d’emblée le chanteur Maxime Febvet, au sommet de sa forme sur ce second et solide album ; ou alors vous quittez la route pour écouter du True Black Metal bien evil ailleurs car c’est en fin de compte nullement le propos ici. [Seigneur Fred]