Après un sixième album studio qui introduisit avec délicatesse sa nouvelle muse sud-africaine Heike Langhans en 2015, la formation suédoise de Doom/Gothic Metal atmosphérique s’était montrée plutôt discrète après sa tournée européenne alors qu’elle aurait pu davantage enchaîner et profiter de cet élan artistique. Le destin en a voulu autrement. Son successeur, prêt depuis un an, ne débarque que maintenant mais l’attente en valait la peine car si Under A Godless Veil s’avère moins évident que Sovran à la première écoute, l’auditeur sera vite plongé dans un doux spleen sous un voile ténébreux… [Entretien avec Anders Jacobsson (chant) par Seigneur Fred – Photo : DR]

Comment s’est passée l’intégration de votre « nouvelle » chanteuse Heike Langhans au sein de Draconian depuis le précédent album Sovran paru il y a déjà cinq ans où elle officiait déjà en remplacement de Lisa Johansson ? Et comment s’est passé son accueil live durant vos concerts accompagnant la sortie de Sovran ?
Je pense qu’elle s’est bien intégrée et a accompli de grands progrès au fur et à mesure avec les années depuis son arrivée. Cela fait déjà huit ans en fait qu’elle est avec nous dans Draconian (NDLR : depuis 2012) car elle est arrivée quelques années avant l’album Sovran… Au départ, certains membres voulaient attendre avant de se prononcer car ils étaient un peu circonspects. Elle a dû attendre son renouvellement de passeport en emménageant chez moi. Ensuite elle a dû à un moment donné retourner chez elle en Afrique du Sud, puis elle est revenue. Elle a déménagé et s’est installée à Säffle (NDLR : situé au sud-ouest de la Suède, au-dessus de Göteborg) où moi et notre batteur Jerry Torstensson vivons. Tu sais, c’est une vraie artiste, avec une forte personnalité. Elle avait déjà son groupe (LOR3L3I) et possède de réels talents d’écriture et de composition. On a co-écrit ensemble le titre « Sleepwalkers » par exemple. On est un groupe de cinq individus, et ça se passe plutôt bien, je pense qu’elle apporte beaucoup au groupe, et m’inspire beaucoup quand j’ai besoin, et les choses devraient bouger davantage à présent. Côté concert, je pense qu’elle a plutôt bien été accueillie par les fans durant nos deux dernières tournées, que ce soit en Suède, en passant par la Russie par exemple où nous sommes allés.

Mais pourquoi un tel délai entre Sovran et ce septième album Under The Godless Veil alors que tout était réuni pour enchaîner avec un nouveau disque plus rapidement après ce recrutement qui a fonctionné ?
C’est vrai que ce fut un peu long, pour moi aussi je te rassure ! (rires) En fait, l’album est prêt depuis presque un an, nous l’avons fini il y a un an ! Le mastering était fait. Les chansons avaient été écrites il y a déjà quelques années, enregistrées et mixées. Ensuite on a pris un peu de retard à cause de l’artwork et l’agencement graphique de l’album, et puis l’épidémie de Covid-19 est survenue. C’est le label qui a décidé de le sortir plus tard, fin octobre 2020, du fait de l’annulation de nos participations aux festivals d’été et étant donné que l’on était censé partir en tournée pour accompagner la sortie de l’album s’il était paru initialement en juin. On est donc impatient qu’Under A Godless Veil sorte. D’ailleurs il sort à Halloween comme Sovran paru fin octobre 2015.

Dans le Doom Metal, on dirait que les formations du genre aiment prendre leur temps pour composer et entrer en studio pour y enregistrer un nouvel album, contrairement à des groupes de Thrash ou de Black où ça va plus vite et où cela semble plus spontané… Regarde Darkthrone par exemple qui enregistre parfois ses disques en l’espace de 24 heures ?! (rires)
Non, je ne pense pas que cela provienne du genre musical que nous jouons. Cela est davantage est lié au groupe et à la manière dont nous travaillons. Nous avons un bon management à présent, mais nous devons tu vois par exemple trouver un remplaçant à notre second guitariste Daniel Arvidsson qui est parti récemment, bref il y a toujours quelque chose… Cela prend du temps, mais je pense que l’on pourrait enregistrer plus rapidement des chansons surtout que l’on possède notre home studio. Il y aura du coup deux chansons bonus sur la version limitée d’Under A Godless Veil.

Qu’avez-vous fait donc durant ces cinq dernières années si tu avais à les résumer car je vous ai trouvés un peu trop discrets à mon goût… Les fans commençaient à s’impatienter !
Non, on a fait une mini-tournée en Suède d’abord, puis une tournée européenne quand même avec Harakiri For The Sky en 2016 si je ne dis pas de bêtise. On a fait deux tournées mais plus éparse ici et là pour la seconde. Ensuite on a attaqué ce nouvel album Under A Godless Veil que je considère vraiment comme un nouveau départ pour Draconian, dans une direction plus énigmatique et personnelle. C’est quelque peu différent. Et on démarre la promotion assez tôt, l’album étant prêt depuis un an.

Sur le nouvel album Under A Godless Veil, vous auriez pu intégrer certains éléments électro propres à l’univers de votre chanteuse Heike Langhans qui vient plus de la scène Dark/Electro Gothic avec son projet LOR3L3I, un peu comme le fit dans les années 2000 Theatre of Tragedy. Qu’en penses-tu ?
Hé bien, les trucs électro, ça n’a jamais été vraiment le style de Draconian. (rires) Nous ne voulons pas trop de ça dans notre musique. Cependant, si tu écoutes bien le nouvel album, tu y entends beaucoup de choses provenant de Heike…

Oui, Under A Godless Veil s’avère d’ailleurs très atmosphérique, avec de longues chansons sinueuses, hantées, très dark, moins évident que Sovran sur lequel on découvrait donc la voix de Heike Langhans…
Il y a beaucoup de Heike dans tout cela encore une fois. C’est plus gothic. Mais Johan, notre guitariste principal et co-fondateur avec moi, voulaient quelque chose de plus aéré, aérien, moins immédiat que Sovran. Cela s’est fait assez naturellement, les chansons s’orientant naturellement ainsi. Heike est plus en retrait et je chante davantage par rapport à d’habitude. Pour autant, ce n’est pas non plus symphonique ou de ce genre car les claviers sont utilisés plus naturellement et oui, plus atmosphériques, dans le sens où ils contribuent à l’atmosphère mais ne prédominent pas.

La chanteuse sud-africaine Heike Langhans arrivée en 2012 dans Draconian.

En 2015, quand Sovran était paru, j’avais eu tendance à faire la comparaison de la voix angélique de Heike avec celle de Sharon den Adel (Within Temptation) ce qui avait tendance à agacer votre chanteuse même si c’était un compliment. (sourires) A présent sur ce nouvel album, je trouve qu’elle se détache davantage et se veut plus mystérieuse, énigmatique et moins prévisible dans ses interventions vocales, et nuance plus son timbre de voix. Qu’en penses-tu aujourd’hui ?
Ouais, notre guitariste principal et compositeur Johan Ericson avait aussi tendance à comparer la voix de Heike à celle de Sharon de Within Temptation. C’est normal, on a pour habitude de comparer avec des points de repères. Elle n’aime pas trop ça, en effet. Selon moi, je pense que Sharon est probablement la meilleure chanteuse dans le genre Gothic Metal actuel, moderne, donc après c’est à double tranchant. Mais ça pourrait être pire comme comparaison ! (rires) Cependant, je ne trouve pas ou plus, et Heike a son propre univers et nous apporte beaucoup comme je te disais précédemment même si c’est peu visible. Beaucoup de gens font la comparaison vocale avec Sharon, il est vrai, mais franchement, entre nous, c’est plutôt agréable et une bonne chose comme comparaison. Sur notre nouvel album, c’est beaucoup plus mature à mon avis si on écoute bien. Et elle du coup, Heike se sent plus à l’aise dans ses chaussures. Par exemple sur le premier morceau « Sorrow of Sophia », vers la fin sur la dernière partie de la chanson, elle chante très haut, comme Sharon le fait, mais si tu écoutes bien sur tout le reste de l’album, non. Elle chante différemment, à sa manière. Elle a trouvé sa place, son style au sein de Draconian. Elle l’avait déjà fait plus ou moins après Sovra car entre temps elle avait ses projets qu’elle a mis en suspens depuis son arrivée pour développer son chant pour Draconian. C’est une véritable artiste de toute manière.

Sur l’édition limitée d’Under A Godless Veil, y’aura-t’il la fameuse reprise du titre « Gothic » de Paradise Lost qui traîne toujours dans vos tiroirs et qui n’a jamais été publiée jusqu’à maintenant ? D’ailleurs as-tu jeté une oreille à leur excellent dernier album Obsidian dont vos influences musicales et votre nom rappellent leur album culte Draconian Times ?
Non, elle ne sortira pas encore cette reprise qui a l’origine devait figurer sur l’album un peu spécial que fut The Burning Halo, album que nous ne considérons pas comme tel étant donné qu’il y avait du vieux matériel et des nouvelles chansons dessus à l’époque dont deux reprises (d’Ekseption et de Pentagram), mais pas celle de Paradise Lost. Sinon, leur nouvel album Obsidian est tout simplement fantastique en effet ! Pour revenir à cette reprise inédite de Paradise Lost, je pense que l’on sortira un nouvel EP bientôt après Under A Godless Veil, d’ici un an et demi, quelque chose comme ça, qui contiendra alors cette reprise et divers matériels inédits. C’est en projet toujours en cours de discussion au sein du groupe.

Lors de notre précédent entretien, je me souviens que je t’avais interrogé sur l’album The Burning Halo car vous étiez déçus à l’époque du résultat et de sa sortie par votre label Napalm Records, du moins c’est ce que m’avait confié ton guitariste alors Johan Ericson… Qu’est-ce-qui n’allait donc pas selon toi dans ces chansons peut-être plus faibles à vos débuts, The Burning Halo étant en fin de compte une compilation de vieux titres issus de votre démo mêlés à du nouveau matériel, auxquels vous aviez rajoutés deux reprises ?
Nous envisageons aussi de remasteriser The Burning Halo car on n’était pas vraiment ravi du résultat sonore à l’époque, en effet. Disons que les chansons étaient bonnes mais le son, non. Alors si on a un peu d’argent et le budget nécessaire, on remixera l’album, oui. C’est en projet également. Cependant, il n’y aura pas de réenregistrement de toutes ces chansons avec Heike, elles resteront ainsi avec notre ancienne chanteuse Lisa Johansson.

As-tu des nouvelles de Lisa, votre ancienne chanteuse justement ? Que devient-elle ? Je sais qu’elle avait ouvert son commerce, un magasin de fleur, je crois… J’espère qu’avec la crise sanitaire elle travaille toujours…
Non, plus maintenant, je ne suis plus en contact avec elle, bien que j’aimerais avoir de ses nouvelles et garder le contact surtout que l’on a toujours quelques amis en commun mais tout ça est du passé. Ça doit remonter à cinq ans la dernière fois que je l’ai rencontrée. Johan Ericson (guitare) a peut-être plus de contact en revanche, ainsi que notre batteur Jerry Torstensson. Je crois savoir qu’elle est pas mal occupée dans tous les cas. C’est dommage car elle vit toujours du côté d’Åmål, là où je travaille en fait (NDLR : ville située au sud-ouest de la Suède, à une dizaine de kilomètres de Säffle où vit Anders Jacobsson).

Quels sont enfin les projets de Draconian pour cette fin d’année et l’an prochain selon l’évolution de la crise sanitaire bien entendu ?
On va faire un concert pour soutenir la sortie de notre nouvel album ici en Suède à Halloween. Ce sera suivi si tout va bien par une mini-tournée nationale en Suède. Puis on devrait aller jouer en Russie ainsi qu’en Biélorussie. Enfin, une tournée européenne est prévue au printemps 2021 mais bon rien n’est sûr. Ce sera avec le groupe grec Nightfall à partir du mois de mars 2021. On doit d’ailleurs passer par la France mais encore une fois c’est à confirmer selon l’évolution de la situation sanitaire et les mesures administratives de santé de chaque pays. Puis on espère revenir à l’été ou à l’automne 2021 pour toujours plus de concerts car tout a été annulé cet été, mais tout ça reste difficile à programmer et d’avoir de la visibilité à long terme. En attendant, on a vraiment hâte de sortir cet album et de le partager au reste du monde car ça fait longtemps qu’on attend et qu’il est prêt, un an quasiment comme je te disais au début de notre conversation et Sovran remonte à cinq ans à présent…

As-tu toujours quelques projets parallèles ou des participations de prévues en tant qu’invité sur des albums d’autres formations (de Métal ou non) ? Je me souviens de Vatican où tu chantais sur un des morceaux de l’album du groupe russe Vadikan.
Oui, Vatican, c’était pour leur chanson en anglais du single « Farewell » sorti en 2019. J’aime faire ça, me dépasser et essayer de contribuer à quelque chose d’autre en dehors de Draconian. Tout dépend aussi du projet et si j’ai le temps, selon les circonstances, etc. Que ce soit avec des musiciens débutants ou confirmés, même sur une démo, j’aime ça. On ne peut pas dire que je sois fan de cette chanson que j’ai faite mais j’aime beaucoup ce que fait en général ce groupe Vadikan. Et en tant que personne, on est devenu amis, donc je voulais vraiment faire quelque chose. Il y a aussi la reprise de Nick Cave sur le premier album des Israéliens de Tomorrow’s Rain (interview disponible ici) : « The Weeping Song » en duo avec la chanteuse de Sisters of Mercy, Lisa Cuthbert, et Kobi Farhi (Orphaned Land). Enfin, je viens de participer au premier single « Lumina Omnia » du nouvel album Nox de Rainover à paraître prochainement. Il s’agit d’un jeune groupe espagnol de Gothic Metal plutôt symphonique (du genre Sirenia, Lacuna Coil…). Ils sont originaires de Murcia. Je vous invite volontiers à les découvrir.

Tu as beaucoup de connexions artistiques à l’étranger, notamment avec la Russie ou la Biélorusie ?
Non, pas spécialement. C’est un peu compliqué pour la Russie ou les pays de l’est à cause de la barrière de la langue car certains ne parlent pas du tout anglais, ou alors très mal ! (rires)

Anders Jacobsson, chanteur de DRACONIAN depuis 1994.

CHRONIQUE ALBUM

DRACONIAN
Under A Godless Veil
Doom/Gothic Metal
Napalm Rec.

Sur ce second opus des Suédois avec la chanteuse sud-africaine Heike Langhans (LOR3L3I), priorité est donnée aux longues atmosphères à la fois sombres et magiques grâce à des claviers hypnotiques, accompagnés toujours de duos façon la Belle & la Bête comme à l’époque d’un certain feu Theatre of Tragedy… La recette peut paraître éculée mais fonctionne encore en 2020, avec un léger avantage en faveur des growls écrasants du cofondateur Anders Jacobsson, la belle Gothic se faisant plus discrète, se cachant presque et apparaissant quand on ne l’attend pas. Si les guitares de Johan Ericson sont plus dissonantes et torturées que par le passé, l’ensemble demeure d’une redoutable efficacité (« Moon Over Sabaoth ») et d’une puissance organique à vous donner la chair de poule (« The Sacrificial Flame », « The Sethian »). Moins évident et immédiat que Sovran qui introduisait alors sans trop de risque sa nouvelle égérie, Under A Godless Veil se veut plus mystérieux, empli de longues atmosphères véritablement prenantes une fois que l’ambiance s’installe et que le voile se lève… Ce septième chef d’œuvre de Draconian dévoilera ses charmes aux disciples les plus ardents. [Seigneur Fred]