La voici la tant attendue deuxième vague, mais de Métal extrême lusitanien celle-là ! Après les maîtres Moonspell et autres Heavenwood dans les années 90, voici Gaerea. Originaire de Porto et déjà auteure d’un EP éponyme en 2016 puis d’un premier album remarqué, Unsettling Whispers, il y a deux ans, cette obscure formation portugaise confirme tous nos espoirs à travers son Black Metal cathartique sur sa nouvelle offrande Limbo… [Entretien avec Haborym BM (guitare) par Seigneur Fred – Photos : Catarina Rocha]

Faisons tout d’abord connaissance ! Sur vos photos promotionnelles, tous les membres de Gaerea portent une cagoule noire afin de masquer son visage et rester anonymes. Pourquoi ? Pour les gens qui ne comprennent pas votre musique, cela peut sembler de prime abord étrange voire dangereux car vous ressemblez à des terroristes ?!
Premièrement, j’aime à penser que les gens de nos jours ne sont pas si ignorants pour juger un groupe à son look et ne pas s’en informer davantage. Dans le cas contraire, bonne chance à eux avec leurs problèmes de haine. Passons maintenant à l’explication derrière ce visuel : Gaerea a toujours agi comme un reporter, un simple voyeur, un porteur du message chaotique de la communauté Vortex. C’est un fardeau que nous devons tous porter car il nous concerne également en tant qu’individus, nous qui sommes aussi perdus dans notre propre bulle. L’horrible vérité sur les masques est que vous en portez également un. Pas seulement nous. Nous portons tous des masques dans notre société pour couvrir notre vrai « moi » intérieur, entre autres. On veut tous être acceptés par qui nous sommes vraiment, mais nous cachons nos êtres réels et les plus primitifs au plus profond de notre esprit. Personne n’est réel et personne ne s’en soucie trop de qui nous sommes vraiment et honnêtement, nous non plus.

Vous êtes originaires de Porto situé dans la moitié nord du Portugal. Avez-vous plutôt grandi au son des locaux Heavenwood, ou bien en écoutant Moonspell dans un registre plus extrême, originaires eux de la banlieue de Lisbonne ? Est-ce toujours la guerre culturelle mais aussi sportive entre Porto et Lisbonne d’ailleurs ? (rires)
Je crois que la guerre la plus obsolète et la plus ridicule entre les deux villes sera toujours autour des deux bières principales (Super Bock vs Sagres) ! (rires) Mais oui, je pense que la plupart des pays ont toujours plus ou moins des conflits culturels entre leurs plus grandes villes et honnêtement, je pense que cela fait aussi partie de notre culture. C’est bien de vivre dans un pays où les gens aiment leur culture, la louent et sont toujours très accueillants pour les touristes qui veulent goûter un peu de cette même culture. Sincèrement, je ne me suis jamais vraiment intéressé à Heavenwood même si on vient de la même ville. Non pas parce que je ne les aime pas,  je les respecte mais surtout parce que leur musique ne me plaît autant que les chansons de Moonspell. Les gens ici adorent d’ailleurs détester Moonspell sur les tchats Internet. Mais bon, ce sont souvent les mêmes personnes qui vendent la plupart des concerts dans notre pays ! (rires) Moonspell demeure encore le groupe le plus international jamais sorti du Portugal. Et ce n’est pas du Fado, de la Pop ou de l’électro…. Du Heavy Metal ! Prenons tous un moment pour digérer cela. Respect.

C’est donc encore la « guéguerre » entre ces deux grandes et belles villes du Portugal, dans l’économie, le sport (football…) et surtout dans la culture et la musique de nos jours ?
Comme je te l’ai dit, la bataille constante et saine entre les deux villes sur de nombreux fronts est importante finalement pour maintenir vivante notre ancienne culture. Du moins c’est comme ça que je le vois. Nous aimons personnellement Lisbonne et nos fans là-bas, même s’il est très difficile de programmer un concert décent dans notre capitale.

Comment ça va justement au Portugal dans ce lieu très touristique que constitue Porto durant l’été dans ce contexte épidémique de Covid-19 ?
Je suppose que le pire est déjà passé… Bien sûr, nous devons encore vivre en sachant que nulle part n’est complètement sûre, mais au moins les gens essaient d’éviter les grands endroits, les grands rassemblements et nous portons définitivement nos masques dans notre vie quotidienne, ce qui est bon signe. Les chiffres n’ont cependant pas trop baissé. Nous avons encore environ 300 à 400 nouveaux cas d’infection chaque jour (NDLR : entretien réalisé début juillet 2020). Honnêtement, je ne pense pas que notre économie puisse gérer ou plutôt supporter un nouveau confinement. Cependant j’espère que nous pourrons trouver de meilleurs moyens de faire face à cette nouvelle réalité. Pour autant, cela ne signifie pas que nous jouerons des concerts où les gens ne peuvent même pas passer un bon moment ensemble parce que ils doivent être éloignés de leurs semblables, et être assis pendant toute l’expérience. Ce n’est pas la solution.

Avez-vous déjà joué en live en France dans le passé parce qu’un public plus large vous découvre à présent avec votre nouvel album Limbo plus distribué que votre EP éponyme en 2016 et votre premier album en 2018. C’est une réelle surprise en fait ! Vous aviez déjà de bons contacts avec la France avant de signer avec le label marseillais Season of Mist ?
Oui, nous avons déjà joué plusieurs fois en France au cours des deux dernières années et honnêtement, nous adorons tous la France. Vous avez une formidable culture Métal à présent, et on se sent chez soi quand on joue là-bas. Je me souviens avoir joué à Toulouse, Volmerange-les-Mines, Nantes, Marseille, Colmar et un ou deux endroits de plus. En février 2021, nous jouerons à Paris pour la toute première fois si tout va bien d’ici là, ainsi qu’à Toulouse de nouveau. Je ne pourrai te dire à quel point je suis excité de venir jouer enfin dans cette ville magnifique et majestueuse qu’est Paris ! (sourires)

Que signifie au juste le nom de votre groupe Gaerea et pourquoi ce nom lorsque vous avez lancé le groupe en 2016 avec votre premier EP éponyme ? J’ai trouvé que ça venait d’un mot maori je suppose…
Gaerea se présente comme un Manifeste Vortex éternel sans cesse croissant, un point de vue critique qui change constamment au fil du temps. Un moment qui se tient sur son propre espace et son temps. Nous racontons avec Gaerea l’histoire de la société Hollow, une histoire fictive, mais quelque chose qui consume notre vie quotidienne. Gaerea est et sera toujours ce que j’ai écrit pour la première fois dans cette réponse. Nous avions besoin d’un nom qui ne pouvait signifier qu’une seule chose et l’avons créé en fait de toute pièce.

La musique de Gaerea quant à elle pourrait être définie comme un Black Metal très sombre, violent, parfois plus mélodique, mais très compact, lourd, oppressant avec des chansons relativement longues. On y retrouve des influences Black/Death comme Behemoth mais aussi de groupes plus récents comme Regarde Les Hommes Tomber ou bien les Lituaniens d’Au-Dessus avec bien sûr votre propre touche made in Portugal… Quelle est ton analyse ?
On a tendance à ne pas trop penser au type ni à la catégorie dans lesquels nous pourrions ou non nous situer dans le Métal extrême. Je pense qu’il est obsolète et étroit d’esprit de penser constamment de cette façon si on joue d’un instrument. Pourtant, si Gaerea est un groupe de Black Metal, c’est principalement à cause de ce que j’ai en tête et de ce que je ressens qui doit être mis en avant pour que le monde entier l’adopte. Je n’ai pas choisi le genre. C’est juste un mouvement artistique, une expérience émotionnelle que j’ai toujours aimée dès ma première écoute. Maintenant, il y a un million de façons dont je pourrais encore créer Gaerea et continuer en ce moment. C’est devenu ma vie et l’une des principales raisons pour lesquelles je peux encore m’épanouir en tant que personne créative.

Comment se porte la scène Métal portugaise de nos jours parce que dans le passé, je me souviens de groupes underground très intéressants comme W.A.K.O., 11th Dimension, Head:Stoned, Dark Wings Syndrome, Desire …?
Je recommanderais ouvertement aux lecteurs des formations comme The Ominous Circle, Sinistro, Earth Electric, Corpus Christii, Ava Inferi (NDLR : groupe de Blasphemer (ex-Mayhem, Aura Noir, Vltimas) avec Carmen Simões mais qui a splitté en 2013 à notre grand désespoir). Il y a un ensemble d’autres groupes fantastiques dans le catalogue portugais, mais nous n’avons certainement pas le temps et l’énergie de les parcourir tous ici. Certains d’entre eux m’ont personnellement marqué pour leurs superbes compositions, leur présence scénique, leurs concepts derrière leur musique. Tout tourne autour de l’art dans son ensemble et ce sont peut-être certains des actes les plus artistiques que le Portugal ait jamais connus.

Votre premier album Unsettling Whispers est sorti en 2018. Comment avez-vous commencé à travailler sur ce second album et que penses-tu avoir amélioré cette fois sur Limbo avec tous les membres de Gaerea afin d’être aussi solide, puissant, et sonner si mature, sans défaut notable ? Peut-être qu’un manque de respirations parfois nécessaires sur la totalité de l’album peut se faire sentir par moment, mais bon ce n’est que mon humble avis…
Je pense que nos expériences personnelles au sein de ce groupe au cours des deux dernières années sont la principale raison pour laquelle cet album peut sembler si « mature » et « organique », en étant si conscient de son environnement. Nous avons passé deux ans sur la route et cela a certainement façonné ce groupe d’une manière plus sérieuse et plus adulte. Nous avons pris quelques jours durant la tournée pour passer au studio et concentrer toutes nos forces en essayant de délivrer et obtenir la meilleure performance que nous pouvons tous représenter collectivement dans l’album. Notre processus d’enregistrement est assez rapide. Autant que nous aimons l’expérience studio et nous sommes des créatures très démonstratrices en live, mais nous nous préparons très bien avant d’aller en studio pour que personne ne perde son temps précieux.

Comme je l’évoquais, je trouve que parfois cela manque peut-être de pauses ou respirations. Par exemple, il n’y a pas de chant clair comme c’est la tendance dans la veine du Post Black Metal de nos jours. Pourquoi ? Pourriez-vous développer cela afin d’apporter plus de parties mélodiques et de souffles dans vos longues chansons ?
Je ne pense pas que nous ayons besoin de chants clairs pour exprimer le calme, la liberté et la torture. Pourtant, si nous ne les avons pas dans cet album, cela ne signifie pas que nous ne les aurons pas dans un futur album ! (sourires) Avec Gaerea, nous ne savons jamais où la création et l’inspiration peuvent nous mener… On ne se met aucune frontière dans notre processus d’écriture et si c’est quelque chose qui commence à avoir un sens pour moi dans les futurs enregistrements, nous le ferons, je le promets !

Où avez-vous enregistré l’album Limbo parce que la production sonore est géniale ? Et qu’en est-il du mixage et du mastering ? Vous avez fait tout ça au Portugal ?
Limbo a été enregistré dans le même studio et avec le même producteur qu’avec l’album précédent Unsettling Whispers : Miguel Tereso du studio Demigod Recordings. On a toujours préféré enregistrer et produire notre musique dans notre pays natal et comme nous sommes de très bons amis avec Miguel et qu’il est en fait l’un des meilleurs producteurs de musique extrême moderne et actuelle, tout se met en place très naturellement. Son studio est introuvable, il nous faut beaucoup de temps pour y arriver, une petite ville vraiment cosy et chaleureuse au Portugal. On s’y est toujours bien senti, c’est comme l’endroit idéal pour travailler.

Maintenant, peux-tu résumer le thème principal de l’album Limbo ? L’artwork Eliran Kantor (Soulfly, Hatebreed, Loudblast, Venom Prison, etc.) est très sombre et s’adapte bien pour représenter les limbes ou l’anté-purgatoire chrétien. Est-ce un album conceptuel en seulement six titres sur les limbes (qui demeurent floues et sont nullement évoqués dans la Bible) ou le purgatoire qui est le lieu de résidence supposé des âmes des enfants non baptisés, et des justes qui sont morts avant la venue du Christ…?
Nous ne détenons là aucun symbolisme avec le christianisme ou toute autre entité religieuse. Limbo n’a pas le sens que l’on pourrait penser. L’œuvre illustrant l’album a été en effet réalisée par quelqu’un avec qui j’ai toujours voulu travailler depuis le tout début de Gaerea : Eliran Kantor. Peu de gens peuvent décrire un art aussi réaliste aussi angoissant et c’est quelque chose qui a vraiment interpellé mon âme… Je peux passer d’innombrables heures à revisiter ses œuvres passées et tous ses détails. La couverture de Limbo n’est pas différente en cela. Il était principalement axé sur l’expérience  chanson « Mare » (NDLR : la mer en latin), et je crois qu’une fois que vous écouterez la chanson et en lirez plus à ce sujet, les auditeurs obtiendront quelques moments de libération et de compréhension de ce que nous ressentons vraiment à propos de cet album, de cette chanson, de cet art… Quant au mot « Limbo » (NDLR : limbe) nous décrivons toujours ce qui doit être diffusé dans le monde. C’est la manière sincère de dévoiler son art et de le marquer avec sonempreinte digitale. Gaerea ne parlera jamais d’une expression occulte. Même si c’est un sujet que j’admire vraiment en tant que fan, Gaerea parle des êtres humains. Leurs rêves et leurs espoirs, leur désespoir mental, leur spleen, et leur décadence prévisible. Limbo est donc la forme la plus naturelle de l’évolution de Gaerea vers la société précédemment évoquée du Vortex qui meurt, le remède tant attendu pour tous les martyrs immortels et souffrants dans une société fictive très contemporaine. Nous pourrons enfin nous émerveiller de la mort et du salut dansant au-dessus d’un voile mystérieux, et nous demander pourquoi nous nous sentons aussi vivants tout en s’enfonçant dans les eaux les plus profondes du temps…

En live, vos nouvelles chansons doivent être très intenses et pas faciles à jouer sur scène car elles sont relativement longues. Ne pensez-vous pas que le fait que vos morceaux durent en moyenne plus de six minutes puisse être un inconvénient technique dans votre performance live pour votre spectacle afin d’attirer et garder l’attention du public pendant tout un concert ?
Honnêtement, je ne pense pas. Les morceaux plus longs ont tendance à te garder dans l’ambiance, or c’est quelque chose que nous essayons de dépeindre du mieux que nous pouvons en jouant notre musique en live. Même si nous construisons normalement nos sets live autour de sept à huit chansons maximum, cette fois, nous ne pourrons peut-être le faire qu’avec cinq ou six, mais avec la même longueur au total. Je ne le vois pas ça d’un mauvais œil parce que l’on a toujours tendance à ne pas avoir de longues pauses entre chaque morceau afin de donner une expérience sonore globale avec très peu de coupures. Maintenant, est-ce que tout le nouvel ensemble fonctionnera bien sur scène avec ce scénario ? Je suppose que nous le saurons une fois que les spectacles seront à nouveau autorisés à venir à nos concerts très bientôt.

Alors justement, peut-on espérer vous voir live en France et écouter très bientôt vos nouveaux titres extraits de Limbo ? Une tournée européenne et en France notamment est-elle prévue afin de mieux découvrir votre musique ? Pensez-vous pouvoir partir en tournée pour promouvoir ce nouvel album ? Des festivals d’été en 2021 sont-ils déjà programmés peut-être ? (Motocultor, Hellfest, Sylak Festival, etc. en France par exemple)
Hé bien, nous avons l’intention d’être sur la route autant que possible, encore une fois, dèq que les spectacles et les spectateurs seront autorisés. Nous avons la plus grande tournée que nous n’ayons jamais réalisée prévue à partir de fin janvier 2021. Et elle traversera certainement une ou deux villes françaises en février prochain. Si vous êtes dans la région, faites-le nous savoir et Gaerea sera très heureux de vous accueillir en tant qu’invité spécial et de vivre l’expérience Vortex pour la première fois. À propos de ces festivals fantastiques que tu mentionnes, nous sommes ouverts à toute proposition pour travailler avec eux et venir y jouer aussi souvent qu’ils veulent ! (sourires)

CHRONIQUE ALBUM

GAEREA
Limbo
Black Metal cathartique
Season Of Mist
★★★★☆

Seconde offrande pour nos Portugais cagoulés après un EP éponyme en 2016 suivi d’un premier LP remarqué Unsettling Whispers en 2018. Superbement enregistré, mixé et masterisé par Miguel Tereso une nouvelle fois au studio Demigod Recordings quelque part près de Porto, ce nouveau méfait composé seulement de six (longs) morceaux développe un Black Metal totalement habité et libérateur pour son guitariste fondateur. Les riffs de guitares sont froids et nerveux (« To Ain »), les growls rageurs, sur fond d’une batterie pachydermique omniprésente. Avec ses atmosphères sombres et oppressantes, on pense tour à tour à Behemoth mais aussi à leurs camarades de label Regarde Les Hommes Tomber, ou bien encore aux Lituaniens très en vue d’Au-Dessus. Si quelques variations vocales (l’apport d’un chant clair par exemple) auraient été salvatrices par endroit, il n’empêche que Limbo vous accompagnera au plus profond des abîmes en attendant votre Rédemption. Amen. [Seigneur Fred]

GAEREA
Bal masqué dans les limbes

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