Green Carnation sort enfin de sa longue hibernation ! Mise à part l’expérience live en DVD de l’excellent Last Day Of Darkness paru en 2018, le groupe norvégien n’avait pas offert de nouvel album studio à ses fans depuis Acoustic Verses paru en 2006 !! Que le temps passe vite… Alors quel bonheur de retrouver le Métal progressif de ses formidables et humbles artistes. Nous avons fait le point avec son principal chanteur (également membre de Tristania dont il nous donnera quelques news au passage) et ses collègues à l’occasion de la publication du superbe Leaves of Yesteryear, un sixième album électrique à l’artwork très toolesque… [Entretien avec Kjetil Nordhus (chant), Terje Vik Schei alias « Tchort » (guitare), Stein Roger Sordal (basse, guitare, chant, harpe) par Seigneur Fred – Photo : DR]

Comment ça va actuellement pour vous dans ce contexte de pandémie liée au Corona virus ? (NDLR : entretien réalisé le 06/04/2020) Comment fonctionne le confinement en Norvège ?
Kjetil : Salut Fred ! Je suis en bonne santé, merci, enfin je suppose pour le moment, étant à la maison depuis vingt-quatre jours maintenant, ne quittant la maison que pour acheter de la nourriture ou marcher seul un moment dans les bois. Heureusement, nous sommes dans une période chargée avec le groupe du fait de la préparation de la sortie de notre nouvel album et il y a beaucoup d’intérêt et d’animation sur internet autour de cela, donc j’ai pu remplir mes journées avec tout un tas de tâches utiles et sensées jusqu’à présent comme la promotion par exemple. (rires) La Norvège, comme de nombreux pays, fonctionne avec des règles assez strictes depuis le tout début de l’épidémie, et bien que le virus ne disparaisse pas de sitôt, il semble que nous ayons le contrôle, ce qui signifie que ce qui se passe au jour le jour est à peu près ce qui est prévu et les choses commencent à reprendre progressivement en restant vigilant.

Eh bien, cela fait longtemps que vous n’avez pas sorti de nouvel album studio, depuis Acoustic Verses précisément sorti en 2006. Bien sûr, vous avez sorti le superbe album/DVD live Last Day Of Darkness entre temps (2018)… Mais pourquoi un tel délai pour sortir que maintenant un nouvel album studio électrique ? À cause d’un manque de temps ou la perte d’inspiration peut-être au sein du groupe au cours de ses dernières années ?
Kjetil : La raison la plus importante est évidemment que le groupe a splitté pendant dix ans, de 2006 à 2016. Nous n’avions pas l’intention de nous remettre ensemble, mais nous avons commencé à en parler vers 2012, et quand l’occasion de faire un concert spécial ensemble en 2014, on a pensé que nous pourrions le faire, et voir comment c’était de jouer à nouveau ensemble. Heureusement, ce fut une expérience géniale, et sachant que l’anniversaire de Light of Day, Day of Darkness arriverait en 2016, nous avons immédiatement commencé à planifier cela. Encore une fois, le plan était de faire des concerts et des festivals en 2016, puis de conclure si nous allions continuer. Les commentaires de partout étaient tout simplement incroyables pour notre année de retour. Nous avons donc commencé en 2017 à créer de nouvelles chansons et à travailler sur l’idée et le concept pour un nouvel album. Il a fallu trois ans pour que l’album sorte à présent, c’est uniquement parce que nous voulions travailler suffisamment pour qu’il soit vraiment, vraiment bon, et le bon type d’album pour que Green Carnation sorte ce nouveau disque après quatorze ans d’attente. Cela n’aurait aucun sens de faire ça et de sortir un album médiocre. Nous sommes d’accord que cela en valait la peine, car nous pensons que Leaves of Yesteryear est un album dont nous pouvons être fiers.

Pendant ce temps-là, Terje Vik Schei alias « Tchort » a quitté les groupes Blood Red Throne et Carpathian Forest (en tant que guitariste). Pour quelle(s) raison(s) précisément ? J’ai été quelque peu surpris, je dois dire. C’était pour mieux se reconcentrer sur l’activité de Green Carnation justement et apporter une meilleure créativité, peut-être ?
Tchort : Je n’avais tout simplement plus le temps de jouer dans tous les groupes en même temps ! (rires) Chaque groupe voulait partir en tournée, enregistrer des albums, etc. et finalement j’étais sur la route pendant 250-280 jours par an. Il n’était donc plus possible de combiner avec une vie de famille et un travail.

Au fait Tchort, en tant qu’ancien bassiste d’Emperor (1993-1994) et de Satyricon live lors de l’apogée de la scène Black Metal norvégienne au milieu des années 90, as-tu vu le film Lords Of Chaos inspiré des faits divers de Mayhem et Burzum compilés dans le célèbre livre du même nom ? Si oui, que penses-tu de ce qu’a réalisé Jonas Ackerlund ?
Tchort : Non, je ne l’ai pas encore vu. Je suppose que je le ferai à un moment donné. Je ne sais pas trop à quoi m’attendre, j’avoue…

À propos de votre précédent album studio Acoustic Verses, quel bilan dressez-vous de cette expérience acoustique, quatorze ans plus tard ? Était-ce quelque chose que vous vouliez tester depuis longtemps avec Green Carnation, un peu comme les Suédois d’Opeth le firent avec l’album Damnation ou l’évolution progressive d’Anathema depuis plus d’une décennie ?
Kjetil : Je pense que la période 2001-2006 vous a permis de sentir un groupe qui était constamment à la recherche de nouvelles inspirations dans de nombreux concepts et styles musicaux différents, Acoustic Verses faisant simplement partie de cette quête artistique. Je pense que cet album correspond bien à cette période du groupe, et je crois que vous allez pouvoir entendre des éléments de l’album acoustique sur notre nouveau disque. Dans l’ensemble, je pense que Leaves of Yesteryear comprend les meilleurs ingrédients et les plus importants de tout ce que nous avons fait auparavant, mais avec une maturité de quatorze ans à la fois en tant que musiciens et êtres humains. On pourrait donc dire que le nouvel album contient ce que nous pensons être les meilleurs éléments de Green Carnation, associés à notre expérience et qualité à la fois collective et individuelle.

À vrai dire, beaucoup de fans aujourd’hui s’attendaient à un nouvel album studio électrique constitué d’une seule pièce (un morceau uniquement) comme une suite de Light of Day, Day of Darkness en quelque sorte ? Est-ce que Leaves of Yesteryear est la suite lyrique logique de Light of Day, Day of Darkness, une partie II en somme ?
Kjetil : Juste après Light of Day (…), une telle option pour essayer de suivre cet album dans le même format (une seule piste) n’a même pas été envisagée en fait. Cela aurait été une tâche ardue voire impossible, et pas forcément une bonne idée. Leaves of Yesteryear n’a pas de lien direct vers cet album, ni davantage avec les autres albums. Cependant nous avons eu recours pour ce nouvel album au même producteur Endre Kirkesola pour la première fois après Light of Day en 2001, et on a utilisé certaines fois les mêmes claviers.

Pourquoi ce titre Leaves Of Yesteryear pour ce sixième album studio ? Êtes-vous nostalgiques de vos jeunes années comme la plupart d’entre nous en fait ? As-tu des regrets concernant ta jeunesse et préfères-tu peut-être cette période de votre vie à celle actuelle, personnellement ?
Kjetil : Je suppose que s’il devait y avoir un thème lyrique sur cet album, ce serait la solitude et les différents aspects autour de la solitude. Mais tu as raison, cela pourrait être un titre à consonance assez nostalgique, et je suis sûr qu’en regardant vers l’avenir, peut-être par peur de la solitude, il est tout à fait normal de revenir sur sa vie parfois et tous les souvenirs que l’on a vécus afin de se rassurer quant à l’avenir incertain. Je suis sûr que tout le monde a de bons et à la fois de moins bons souvenirs de sa jeunesse puis de l’âge adulte. Tu sais, je ne suis pas différent des autres. Mais en général, je pense à croire que tout ce qui s’est passé dans mon passé est ce qui fait de moi la personne que je suis aujourd’hui.

L’artwork de la pochette de Leaves Of Yesteryear est très réussi. C’est une nouvelle fois Niklas Sundin (de Cabin Fever Media et désormais ex-guitariste Dark Tranquillity) qui l’a conçu. Il rappelle quelque peu l’illustration de l’album Lateralus de Tool. Tu lui avais proposé quelque chose avant, des idées, tes textes avec juste quelques démos de chansons pour l’inspirer, ou bien est-ce Niklas qui vous l’a proposé en premier pour représenter votre nouvel album sans recommandations préalables de votre part ?
Kjetil : Nous travaillons avec Niklas depuis de nombreuses années et sur plusieurs albums et projets. Il connaît très bien le groupe, il sait ce que nous voulons exprimer et nos ambitions. Donc, quand j’ai commencé à lui parler de ce nouveau projet d’album avec lui, nous lui avons envoyé les démos et les paroles très tôt, afin qu’il ait suffisamment de temps et d’éléments sous la main pour griffonner. Il est revenu avec six croquis différents, et nous avons opté pour celui qui a fini par être la couverture actuelle parce que nous pensions tous que c’était le meilleur pour l’album. C’est le point de vue de Niklas sur ce que nous voulons dire avec l’album, et à cause de notre histoire ensemble, nous n’avons pas été surpris qu’il ait trouvé quelque chose que nous pensions assez étonnant. Tel que tu le dis, je peux peut-être voir en effet que cela me rappelle aussi un peu la couverture de Lateralus, mais ce n’était pas vraiment quelque chose dont nous avons discuté car on pense que notre nouvelle couverture est très représentative de notre nouvel album. Et c’est la seule chose qui compte.

GREEN CARNATION Leaves of Yesteryear
(artwork by Niklas Sundin/Cabin Fever Media)

Faut-il considérer Leaves of Yesteryear comme un véritable nouvel album studio de Green Carnation car en fait, il n’y a que trois nouvelles chansons inédites sur cinq, le restant étant une nouvelle version réenregistrée de la chanson « My Dark Reflections of Life and Death » (présente à l’origine sur votre premier album) ainsi que la reprise de « Solitude » de Black Sabbath ?
Kjetil : Oui, je pense que ce doit être assurément considéré comme un nouvel album complet. Toutes les chansons sont là pour une raison très importante, et il y a quarante-cinq minutes de musique tout de même. Le morceau « My Dark Reflections of Life and Death » est sorti il ​​y a vingt ans maintenant, avec ici un line-up remanié complètement et différent de l’époque. Notre premier album constitue une part importante de l’histoire de Green Carnation, et nous avons pensé que ce serait une très bonne chose de « construire un pont » entre le tout premier album et celui-ci en faisant une « version 2020 » de celui-ci. Un peu pour la même raison, on a inclus cette chanson dans nos concerts ces deux dernières années, et la version live a servi de base à son réenregistrement et sa réinterprétation. Sur le plan lyrique, cela convient aussi très bien à cet album, donc bien que ce soit quelque chose d’inhabituel à faire (dont nous n’avons jamais eu trop peur), je pense que cela constitue une partie très importante du nouvel album. En ce qui concerne la reprise de « Solitude », c’est une chanson sur laquelle nous travaillons en fait pour un autre projet (une série acoustique sur YouTube), mais on a vite compris que ce serait la chanson parfaite pour clore l’album.

Les guitares électriques sont de retour en 2020. Leaves Of Yesteryear est plus énergique mais toujours mélodique et progressif. Vous vouliez créer des chansons plus dynamiques avec un refrain accrocheur et des riffs heavy pour ce retour électrique en quelque sorte ? J’en veux pour preuve la chanson-titre ou bien « Sentinels » ou alors l’arrivée de la guitare électrique sur « Hounds »…
Kjetil : Comme évoqué précédemment, je pense que le son global de l’album résulte de cette recherche constante dans les styles et aussi de la maturité du groupe acquise durant les années en tant qu’unité et nous-mêmes en tant qu’individus. On a beaucoup travaillé avec sur les différents éléments de chaque chanson, les instruments, essayant d’aller dans des directions complexes tout en gardant les chansons agréables à l’écoute. Ainsi, les structures et les éléments de chaque chanson sont le résultat d’un travail constant d’amélioration. Par exemple, il me semble que c’était au moins la treizième version de « Hounds » que nous composions et que nous avons fini par emmener en studio pour l’enregistrement mais en gardant toujours une porte ouverte pour faire encore quelques changements éventuels.

Mais il y a peut-être plus de contraste à l’intérieur des chansons à présent. Par exemple, les passages acoustiques sont toujours là en fonction de l’ambiance des chansons, comme sur « Hounds ». Que raconte « Hounds » ? Quel est le thème ici d’ailleurs de cette chanson ? Ta voix, Kjetil, est très touchante en introduction avant une partie électrique lourde et une basse assez en avant. Pouvez-vous nous la décrire à votre manière ?
Stein Roger : Oui, l’idée de la guitare acoustique sur l’intro est née en studio. Je voulais utiliser une guitare claire sur la démo, mais nous voulions qu’elle sonne un peu plus old school d’une certaine manière. Je joue beaucoup de guitare acoustique, et la pièce d’introduction est basée sur des accords ouverts, il était donc naturel d’y utiliser la guitare acoustique, une Gibson SJ200 en l’occurrence. « Hounds » est en fait une sorte de chanson inspirée du Blues. Cela peut sembler étrange, mais pour moi ça l’est. C’est construit autour de la progression du cordon blues. L’instrumentation est GC à l’os, mais le squelette du morceau est un peu Blues selon moi. Je ne pense pas au Blues standard à douze mesures, mais plutôt à la sensation avec les accords majeurs des notes Mi, La, et Si.
Kjetil : Lyriquement, je voulais écrire sur l’espoir en général. J’ai écrit certaines parties juste après que ma femme ait subi une opération pour un cancer du cerveau… J’ai utilisé l’expression « Hounds of Existence » (NDLR : « chiennes de vies » à propos de la maladie) comme une image de ne pas vivre une vie aussi pleine que possible. Si vous savez que vous allez mourir, alors vous commencez à penser à quoi vous voulez consacrer votre temps restant pour en profiter. Tu ne t’attends pas à apprendre une telle merde, et tu dois malheureusement vivre avec. Mais nous devons tous y penser. J’ai passé un bon moment à enregistrer « Hounds », tu sais. C’est une « chanson de basse » à mes oreilles, une chose puissante avec beaucoup de dynamisme. Le mélange est également parfait, je pense.

Avant de conclure cet entretien, Kjetil, peux-tu me donner des nouvelles de Tristania, groupe dans lequel tu chantes aussi au côté de Mariangela ? Es-tu toujours membre de Tristania d’ailleurs ? Quelle est l’actualité du groupe car je n’ai pas de nouvelle depuis notre dernière entrevue avec Mariangela en 2013, c’était alors pour l’album Darkest White… !!
Kjetil : Oui, je suis toujours membre de Tristania depuis onze ans maintenant, et cela a toujours été très intéressant et plaisant de travailler avec. Cependant, ces quatre ou cinq dernières années, on n’a pas été actifs, en effet. Beaucoup de circonstances (heureuses) ont eu lieu au sein des familles de plusieurs membres du groupe, et il est tout à fait naturel que nous n’ayons pas trop travaillé ensemble pendant cette période. Actuellement, je ne sais pas ce que l’avenir réserve à Tristania, mais on a une tournée complète en Amérique latine à venir en septembre 2020, si le virus nous le permet bien entendu. Après cela, je ne sais pas.

La chanteuse italienne Mariangela Demurtas (TRISTANIA)

Enfin, quels sont les projets de Green Carnation pour 2020 ? Êtes-vous en mesure de partir en tournée et de jouer live en Europe et à travers le monde dans ce contexte d’épidémie mondiale ? Peut-on espérer vous voir bientôt en France ???!
Kjetil : Eh bien, nous avions beaucoup de concerts de prévus pour 2020, mais la plupart d’entre eux ont été balayés par l’arrivée du virus. Avant tout, l’album sortira (du moins numériquement) le 8 mai 2020. Nous ferons une soirée de diffusion mondiale en live si cela est possible pour notre nouvel album le 23 mai. Nous attendons vraiment ça avec impatience. De plus, on a déjà travaillé à trouver de nouvelles dates pour les spectacles qui ont dû être déplacés, donc l’automne va probablement être assez chargé pour nous. Et certaines dates de festival d’été n’ont pas encore été modifiées (NDLR : entretien réalisé le 06/04/20, cela a pu changer depuis selon l’évolution de l’épidémie dans le monde). Concernant la France, c’est quelque chose que nous voulons faire depuis plusieurs années, mais on n’a pas encore réussi à organiser et voir cela en détail. Espérons que cela se produise plus tôt que tard, cependant. À bientôt et merci à toi pour l’interview, Fred, ça fait toujours plaisir et signifie beaucoup pour nous, tu sais.


GREEN CARNATION
Leaves of Yesteryear
Metal progressif
Season of Mist
★★★★☆

La chanson-titre donne clairement le La sur cette nouvelle œuvre électrique de Green Carnation, quatorze ans (?!!) après l’album Acoustic Verses : riffs puissants, superbes claviers aux sonorités prog’, chant clair à tomber de l’impressionnant nounours Kjetil Nordhus (Tristania, ex-Trail Of Tears…). Une belle dynamique retrouvée à travers seulement trois nouvelles compos simples mais savamment construites aux passages intimes (le break central sur la chanson-titre, « Hounds » et son intro). Après la formidable expérience live de Last Day Of Darkness en 2018, on avait hâte tout de même de découvrir de nouvelles chansons du groupe scandinave et on est ici comblé. Si Leaves of Yesteryear sent un peu plus loin le réchauffé avec le réenregistrement de leur classique « My Dark Reflections of Life and Death » et la reprise touchante de « Solitude » (Black Sabbath), cela colle néanmoins parfaitement à l’ambiance de ce petit chef d’œuvre finalement assez consistant, basé sur la solitude et le temps qui passe… L’attente de ce nouvel opus studio des Norvégiens en valait donc la peine. [Seigneur Fred]