Lors de la sortie en 2019 du split EP Atra Musica partagé avec leurs amis de Darkenhöld (qui publient également leur nouvel LP Arcanes & Sortilèges), nous avions fait connaissance avec Griffon, excellente formation de Black Metal française à l’identité déjà forte. Cette dernière affine son style et s’affirme véritablement sur son second opus Ô Theos, Ô Basileus qui voit le jour en pleine crise de laïcité dans notre belle République… [Entretien avec Aharon (parolier/chanteur) et Sinaï (compositeur/guitariste) par Seigneur Fred – Photos : DR]

Quelle expérience et quel bilan retenez-vous de la collaboration, malheureusement séparée sur disque et non en duo, avec Darkenhöld sur le split CD Atra Musica pour lequel nous vous avions interviewés en 2019 et qui était fort intéressant à nos oreilles ?
Sinaï : Nous avons réalisé nos enregistrements et mixages dans de meilleures conditions que pour Har Hakarmel, notre premier LP. On avait envie de sortir un EP qui suivait bien la ligne de Har Hakarmel et ferait la transition avec l’album actuel. Aharon a eu l’idée du split avec Darkenhöld ce qui fut une très bonne idée.
Aharon : Ce split a mis beaucoup de temps à sortir (trois ans entre le début de sa production et sa sortie effective) si bien qu’il était déjà trop ancien à notre goût avant même sa sortie. Nous jouions les morceaux en live depuis pas mal de temps, il a été enregistré par notre ancien line-up et le rendu des morceaux ne correspondaient plus vraiment à nos attentes. Disons qu’il est une juste transition entre notre premier et second album. La production y est bien meilleure qu’Har HaKarmel, le concept plus poussé, les morceaux plus intéressants et les lyrics davantage recherché. Cependant lorsqu’il est sorti, nous savions que si cela était à refaire, nous aurions procédé différemment.

Ce split Atra Musica a-t’il atteint toutes vos espérances auprès du public et avez-vous pu tourner un peu pour le défendre live avant l’arrivée de la pandémie actuelle ?
Sinaï : Le format split n’est pas souvent de grande qualité, en tout cas ce n’est pas un format que les gens apprécient et retiennent. Pour le coup on a eu de bons retours, on ne s’attendait pas à ça. Le split n’est pas passé inaperçu. En ce qui concerne nos dates de concerts, elles ont été très positives. Quelques problèmes techniques sur les premières mais le reste fut très bien.
Aharon : Oui, bien sûr ! Nous avons pendant un an eu l’opportunité de bien tourner en France sur une série de date en compagnie de Belenos, Aorlhac et Nydvind. Les retours furent effectivement bons. J’ai d’ailleurs été étonné qu’un simple split attire autant l’attention du public. La promo massive des Acteurs de l’Ombre y a bien sûr contribué. Mais nous nous sommes rendus compte que de plus en plus de gens s’intéressaient à Griffon et attendaient la sortie du second album avec intérêt.

GRIFFON live

À présent, tout comme vos collègues donc de label et confrères Darkenhöld, vous êtes déjà de retour avec un nouvel album studio qui devait déjà être prêt et dans les tuyaux je présume au moment de l’enregistrement du split Atra Musica, non ?
Sinaï : Atra musica a été enregistré très tôt (fini en début 2018). S’il a été si long à sortir (mai 2019) c’est qu’il fallait attendre que Darkenhöld termine leurs parties et qu’on négocie sa sortie avec le label. Donc quand nous avons enregistré Atra Musica, aucun morceau du nouvel album n’était prêt. Mais lors de sa sortie nous avions déjà six morceaux composés.

Ce planning de sorties d’albums simultanément entre les deux groupes est-il un simple plan marketing des Acteurs de l’Ombre et son shaman Gérald, ou bien spirituellement vous êtes sur la même longueur d’ondes et de rythme que Darkenhöld ces derniers temps ? (sourires)
Sinaï : On est sur la même longueur d’onde mais rien n’a été organisé. C’est juste le hasard.

Plus sérieusement, ce second opus impressionne par sa puissance sonore et sa réalisation très professionnelle, et ce, dès l’aspect visuel (superbe artwork). Qui l’a réalisé car les couleurs et le style sont vraiment superbes ? Quant à l’entrée en matière sonore sur « Damaskos », ça commence fort ! On dirait que vous vous êtes donnés tous les moyens pour arriver à un tel résultat et avez peut-être profité du confinement au printemps 2020 pour finaliser et parfaire cet album en studio jusqu’à sortie ?
Sinaï : En effet, « Damaskos » est un morceau que j’apprécie particulièrement. L’introduction et les paroles sont dans des langages peu communs…
Aharon : C’est du grec classique.
Sinaï : Je le trouve plus profond que la plupart des morceaux de l’album et très intéressant au niveau des harmonies. J’espère que les gens s’y intéresseront attentivement et pas de façon superficielle. Quand le confinement a débuté, nous avions toutes les pistes guitares/basses et batteries. Il manquait le chant et les arrangements. Les arrangements ont été réalisés pendant le confinement et le chant a été enregistré dès la fin de celui-ci. Le mix lui a été réalisé pendant et après le confinement. La pandémie nous a causé des problèmes d’organisation ce qui nous a fait perdre du temps mais heureusement nous avions pris de l’avance et laissé une marge au cas il y ait un problème.

GRIFFON Ὸ θεὀς ὸ βασιλεὐς (artwork by Adam Burke)

Le nom de ce second opus est  très énigmatique et mystérieux, presque ésotérique. De quoi traite ce nouvel album O Theos O Basileus avec sa police en grec ancien ? Sur l’artwork, on dirait un fidèle décapité sortant d’un temple en pleine destruction… Pouvez-vous nous en dire davantage sur la thématique conceptuelle ici ? Est-ce en lien avec le christianisme ou bien les empereurs romains nommés ainsi « Basileus » par les Grecs ou par la suite le nom des Empereurs romains byzantins (Empire d’Orient) durant l’Antiquité ?
Aharon : Énigmatique pas tant que ça. C’est écrit en grec, le titre signifie « Le Dieu, le Roi ». Il s’agit d’un album questionnant la relation entre les pouvoirs spirituels et temporels à travers les âges. Le « fidèle décapité » est une statue de Caligula détruite après que l’Empereur ait tenté de faire élever son image dans le Saint des Saints. Il s’agit bien entendu de la relation entre le christianisme et l’État, le christianisme étant la seule religion qui établit une rupture nette entre les deux. Je pourrais en parler bien plus longtemps… Effectivement le « Basileus » de l’Empire romain d’Orient va être présent, mais pas seulement. Deux titres, ceux en français, vont s’intéresser à l’occident par le biais de la figure du Roi de France. Alors tu parles d’antiquité, si l’on se tient à ce que l’historiographie définit par antiquité (ce qui est antérieur à la chute de l’Empire romain d’Occident, donc 476), seuls trois textes sont issus de cette période ici (« δαμασκὀς » si l’on s’arrête à une lecture littérale, « Abomination » et « My Soul Is Among The Lions »). Le reste se déroule postérieurement. 

La basse est relativement mise en avant dans votre Black Metal ce qui est plutôt rare dans le genre, et l’ensemble sonne relativement moderne malgré des guitares Heavy/Black plus traditionnelles, comme avec les samples sur « Regicide » aux paroles politiques très contemporaines ou « Abomination » et son piano classique. Comment définiriez-vous votre approche artistique et le son de Griffon avec vos propres mots ?
Sinaï : On voulait une production dans laquelle on entendait tous les instruments, pas surproduite, et c’est vrai que la basse est souvent peu audible dans les productions de Black Metal. Léo a fait des très bons enregistrements où les arrangements basses appuyaient les riffs ou les enrichissaient harmoniquement : des arrangements simples et efficaces qui se combinent au reste des instruments. De plus, les réglages sont ceux qu’il utilise en live, avec une tonalité et un drive particulier. Le terme Heavy/Black n’est pas un terme positif étant donné que je n’apprécie pas particulièrement le style Heavy. Mais oui, les guitares ne sonnent pas « true », elles sont assez propres mais gardent une certaine dynamique ne donnant pas un effet « surproduit ». Avec l’ajout de guitares additionnelles, de VST, de samples et de voix, il fallait faire un choix. Pour que tout soit audible, il faut que les instruments soient un minimum propre. Artistiquement parlant je dirais que nous faisons du Métal extrême mélodique avec de grosses inspirations Black Metal (toutes périodes confondues). Il faut qu’on nous range dans des cases donc je dirais Black Metal mélodique. D’un point de vue musical, on cherche à faire la musique qu’on aime écouter, travailler et jouer. On aime construire des morceaux et avoir une approche à la fois très personnelle et théorique. Une expression personnelle que l’on travaille avec des connaissances et des approches musicales en constant apprentissage, le tout guidé en amont par les thèmes d’Aharon.

Sur la scène Black Metal française actuelle où le style Post Machin Chose (Post-Black Metal…) est très à la mode, vous sentez-vous à votre place et plus proches de groupes comme Aorlhac, Blut Aus Nord, ou bien peut-être à part du fait de l’emploi du français dans vos textes et votre approche artistique assez inédite comme évoquée précédemment avec ce mélange traditionnel/moderne ?
Sinaï : Je pense qu’on a notre place dans la scène Black Metal française, par contre oui nous ne faisons pas du Post-Black Metal… Je ne crois pas que notre approche ou composition soit inédite. Tout ce que nous faisons nous le retrouvons autres parts. On s’inspire de plusieurs genres de musiques différents mais nous ne réinventons rien. Par contre nous avons notre identité qui est en effet un mélange, entre autres, de sonorités traditionnelles/modernes, ce qui rend le groupe identifiable et singulier.

Les chansons de Griffon sur O Theos O Basileus sont à la fois très belliqueuses et mélodiques. Comment expliquez-vous ce contraste que l’on peut ressentir au sein d’une même chanson provoquant un sentiment de dualité en général sur l’album ? (le parfait exemple serait « Les Plaies du Trône »)
Sinaï : Le morceau « Les Plaies du Trône » est particulier, nous l’avons composé Tedd (NDLR : auteur de la mise en page de l’album et membre du groupe Wyrms) et moi. Nous avons tous les deux une façon de composer différentes ce qui rend le morceau aussi singulier. J’ai mon approche mélodique, mélancolique. Lui est plutôt dans la dissonance, les sonorités malsaines et sales. Pour ce qui concerne le reste de l’album, on est dans le mélodique avec quelque passage plus véhément. Ce ne sont pas les seuls types de « riffs » que nous utilisons, le but est de varier les thèmes et les émotions dégagées en lien avec les paroles.

Vous utilisez des claviers (synthé, piano) de manière judicieuse et intéressante sans jamais en abuser, le chant et les guitares prédominants bien souvent. Est-ce l’influence d’une formation de musique classique reçue dans le passé chez l’un des membres de Griffon, chez toi par exemple Sinaï, en tant que guitariste sachant que tu officies aussi dans Moonreich et Pensées Nocturnes (live)) ?
Sinaï : Je ne fais plus partie de Moonreich depuis fin 2018, et je suis aussi bassiste de session live pour The Order of Apollyon. J’ai toujours incorporé des sonorités classiques et des VST (NDLR : plug-in de musique assistée par ordinateur) dans Griffon. C’était plus subtil mais ça a toujours fait partie de Griffon. J’ai eu une formation classique étant plus jeune mais je ne pense pas que ça m’ait influencé dans la volonté de mettre des orchestrations dans nos morceaux. J’ai toujours apprécié la musique dite classique, surtout par les films ou les jeux vidéo, mais aussi dans leur utilisation dans certaines formations de tout horizon musical que ce soit (Métal extrême, musique underground et mainstream). Antoine est arrivé dans le groupe et voulait s’exercer à l’orchestration. À nous deux nous avons pu travailler sérieusement cette approche et proposer ces arrangements. Leur but est d’apporter de nouvelles sonorités, d’enrichir harmoniquement nos morceaux, et d’installer des ambiances. Les arrangements viennent après la composition des instruments guitares/basse/batterie.

Pouvez-vous nous parler de la chanson « L’Ost Capétien » qui m’a interpellé. Est-ce là de l’occitan ? De quoi parlent les paroles de ce titre ?
Aharon : De l’occitan ? Ah non pas du tout. C’est en français. Il s’agit d’une chanson glorifiant Philippe Auguste, premier grand roi du royaume de France, lors de la bataille de Bouvines. Il ne s’agit pas d’une chanson à proprement parler d’historique, non pas que les faits narrés soient faux, mais l’on pourrait retrouver des expressions et tournures qui seraient anachroniques avec une vision contemporaine des faits. L’idée principale est de démontrer que par cette victoire du dimanche 27 juillet de l’an 1214, Philippe II a construit la France dans les pas de la Roma Æterna tant sur le plan spirituel que juridique.

Enfin, avec la situation sanitaire actuelle, comment envisagez-vous l’avenir de Griffon live ? Des concerts sont-ils prévus pour 2021 afin de promouvoir comme il se doit ce nouvel album ?
Aharon : Nous espérions repartir en concert pour la promotion de l’album début 2021. La situation fait que cela va être compliqué. Nous espérons pouvoir faire quelques concerts tout de même en 2021. Si cela se fera, seul Dieu peut nous le dire…

CHRONIQUE ALBUM

GRIFFON
ὸ θεὀς ὸ βασιλεὐς
Black Metal
Les Acteurs de l’Ombre Prod.

Nos Franciliens sortent les griffes sur ce second opus succédant lyriquement à leur split Atra Musica qui évoquait déjà la fin de Rome et la chrétienté, son titre grec signifiant ici Le Dieu, le Roi. Excellemment mises en son grâce à une production limpide et puissante où l’on distingue chaque instrument (la basse sur le break de « L’Ost Capétien »), ces huit nouvelles compositions démontrent une solide maîtrise technique des musiciens grâce à l’apport d’influences classiques mais aussi modernes (samples) doublée d’une intelligence rare dans l’écriture. Ô Theos Ô Basileus prend aux tripes par son intensité (les screams d’Aharon !) et la complexité de ses atmosphères faisant au passage réfléchir sur les failles de notre République. [Seigneur Fred]