Le titre de cette interview fait écho à une thématique très chère à Katatonia : City Burials est le nom de ce douzième album, renfermant un metal progressif varié, doté d’une grande sensibilité. Ce nouveau méfait a la particularité d’avoir été composé par le parolier Jonas Renske, en majorité. Nous avons eu la belle opportunité de le questionner longuement sur la genèse de cet album, sur l’évolution du groupe ou encore sur des souvenirs marquants : tout ce qui constitue ce que Katatonia est aujourd’hui. Notons que ce grand entretien a été réalisé fin février 2020, à l’heure où les villes affluaient encore… [Entretien avec Jonas Renske (chant, composition) par Guillaume DARTIGUES – Photos : Ester Segarra]

• La chronique de City Burials est à lire en bas de page.
• Des extraits de cette interview sont à retrouver dans le numéro #93, prévu en été 2020.
• Remerciements à Valérie Reux et à Peaceville, à Charlotte Bertrand ainsi qu’à Charles Provost qui ont rendu cette interview possible.

Bonjour Jonas. Malgré la pause de Katatonia l’année dernière et en parallèle des tournées avec Bloodbath, ce fut une belle surprise de vous voir de retour si vite avec un nouvel album !
En dépit de notre pause, je continuais d’écrire de la musique quoiqu’il puisse arriver. Quand nous avions célébré les 10 ans de Night is the New Day avec une tournée qui a réuni le groupe, c’est là que nous nous sommes rendu compte que Katatonia nous manquait. On devait aller de l’avant. À partir de quoi, j’ai pu annoncer au groupe que j’avais assez de matière pour finaliser un nouvel album.

Selon votre communiqué de presse, c’est toi qui en as composé la majeure partie ?
Oui en effet.

Est-il lié aux souvenirs que tu as d’une ville en particulier, sans doute Stockholm ?
Oui, pour moi c’est Stockholm, mais l’album peut être assimilé à n’importe quelle ville ou endroit où l’on a vécu, où l’on a eu un lien particulier. Le titre reflète les souvenirs personnels que nous avons tous eus ainsi que le fait qu’ils ne soient plus là. Ce n’est pas un concept-album, mais c’est un thème constant relié à la perte et aux choses qui y sont reliés. City Burials est juste une réflexion abstraite à la vie. C’est intimement lié à là où tu as grandi, à ton enfance parce que cela représente une grande partie de ce que tu es aujourd’hui. Mais si tu habites dans un village, l’album aurait très bien pu s’appeler « Village Burials » !

La pochette est très sobre tout en étant impressionnante. Est-ce Anders dessus ?
Pas loin ! Ce n’est pas Anders. Il s’agit de Lasse Hoile, un photographe danois avec qui nous avons travaillé. C’est lui sur la pochette.

Pour quelle raison avez-vous choisi « Lacquer » en tant que single ? C’est un morceau particulier qui a suscité la curiosité de nombreux fans.
C’est une chanson au caractère fort, elle donnerait un bel avant-goût du disque. Nous nous étions déjà prêtés à ce genre d’exercice, mais jamais pour dévoiler un album. Nous étions aussi convaincus que cela allait procurer de la confusion pour beaucoup de monde. Cela conduirait les fans à discuter, surtout parce que je pense qu’il s’agit d’une belle chanson. Nous allons dévoiler 1 ou 2 morceaux avant la sortie officielle, pour que les gens constatent la variété de l’album, qu’il apporte un spectre de sons musicaux très large.

…Un spectre de sons heavy, mais aussi électroniques ?
Oui, exactement, tu as tout. De la mélancolie avec des palettes électroniques, mais aussi des parties très lourdes, et tout ce qu’il y a entre les deux.

Pour accompagner la lecture : un morceau reflétant l’esprit de City Burials.

À en juger par les commentaires, le morceau a été très bien accueilli finalement.
Nous avons notre propre son. Nous nous sommes toujours considéré comme un groupe mélancolique, nous n’allons jamais changer ça. Mais « Lacquer » était destinée à être « habillée » différemment, pour ainsi dire. Je pense qu’avec chaque album, nous avons toujours prouvé que nous faisons des compositions variées. Quand nous écrivons, il faut que ce soit sombre et mélancolique, comme ce que nous avons toujours fait depuis le début. Enfin, j’ai lu quelques commentaires aussi et je suis ravi d’avoir choisi « Lacquer » en tant que premier single.

En écoutant l’album, je n’ai pas eu de morceaux favoris en particulier, le tout a une très belle cohérence. Et j’ai immédiatement pensé que « Behind the Blood » était taillée pour le live !
Très heureux de l’entendre ! Je pense la même chose, chaque chanson a sa place dans l’album. Il est assez direct, il n’y en a pas trop… City Burials va droit au but de ce que nous faisons d’habitude, depuis des années. On essaie de passer au niveau supérieur à chaque album. Comme tu le disais, « Behind the Blood » est définitivement un morceau que nous allons jouer en concert, elle a quasiment été créée pour ça.

Comparé à The Fall of Hearts (2018), vous avez eu recours à de morceaux plus courts. J’ai agréablement été surpris par votre choix d’ajouter une voix féminine, qui m’a rappelé celle de Silje Wergeland sur Dead End Kings (2012). De qui provient cette voix ?
Il ne s’agit pas de Silje cette fois-ci, mais d’Anni Bernhard. C’est une chanteuse suédoise qui joue dans un groupe nommé Full of Keys, qui a des touches très électro. Ce n’est pas du tout un groupe de rock, mais nous aimions beaucoup sa voix. L’avoir en tant qu’invitée sur « Vanishers » rend très bien. Sa voix est très évocatrice et convient à merveille avec le contexte de l’album.

« Lachesis » est un morceau très énigmatique. Est-ce toi qui joues des claviers dessus ?
Oui, initialement c’est moi. Il n’y a pas beaucoup d’éléments, mais il y a un peu de piano que j’ai écrit. C’est un morceau très court, différent du reste de l’album. Nous avons pensé qu’il avait tout de même sa place dessus. En fait pour celui-ci, j’ai écrit les paroles en premier. Je les considérais initialement comme un poème. Puis j’ai pensé qu’ajouter de la musique dessus pouvait être une bonne marche à suivre. C’est donc une sorte de poème musical.
Je n’ai jamais fait ça auparavant ! Ce fut une bonne expérience.

…Alors penses-tu pouvoir explorer davantage ce processus d’écriture en tant que poète ?
Mmh… Je ne pense pas. On tend à me poser cette question, mais je ne pense pas être suffisamment bon pour ça.
Écrire des paroles pour de la musique reste plus facile pour moi. J’aurais trop de pression si j’avais juste à écrire des textes ! (rires)

Jonas Renske, chant & composition
©Ester Segarra

Dans tous les cas, les textes que tu écris parlent à de nombreux fans, on peut s’y identifier et elles sont très inspirantes…
Je vois ce que tu veux dire, je suis content de l’entendre ! Je fais toujours de mon mieux. Pour moi, du moins, c’est plus facile d’écrire des textes quand tu as un contexte musical derrière. Tu as tout un spectre d’émotions que tu peux retranscrire à l’écrit. Sans ce contexte, je pense c’est une chose qui reste très difficile à faire.

Si l’on fait un parallèle avec les thématiques très sombres de Dance of December Souls (1993) ou Brave Murder Day (1996) vos premiers albums, il y a là encore une belle évolution au niveau de l’écriture en général. Par exemple, concernant les paroles de « Rein », j’ai l’impression qu’on peut presque y voir une forme de lumière ou de rédemption ?
Oui j’imagine… Tout doit évoluer à mon avis, comme nous évoluons en tant qu’être humains. Si l’on se projette en arrière sur l’époque où nous écrivions Dance of December Souls, c’est comme s’il s’agissait d’autres personnes. C’était il y a si longtemps… J’avais 17 ans quand j’écrivais ces paroles, j’en ai 44 aujourd’hui. Bien sûr, je suis une personne bien plus complexe qu’avant, aussi bien pour ce qui bon et mauvais. Ceci se reflète aussi dans les paroles, j’imagine. D’une part, je me rattache à ce que je ressens, ce qui en fait l’âme de Katatonia dans un sens. Mais d’autre part, si je n’évoluais pas en tant que parolier, j’arrêterais probablement parce que ce ne serait plus intéressant. J’aime le challenge, surtout quand la musique est en constante évolution.

Si au sein du groupe avec Anders, Daniel, Roger et Niklas, vous jetiez un œil dans le miroir sur la carrière de Katatonia, que pourriez-vous ressentir avec du recul ?
Mmh… Je pense que nous en serions tous heureux et satisfaits, en particulier avec Anders (ndlr : Nystöm, guitare, composition) quand nous avions créé le groupe, il y a 29 ans de ça ! Tu sais, être capable de faire la rétrospective et de voir ce que tu as réalisé est très enrichissant. Quand nous avions commencé le groupe, nous nous disions ce que n’importe qui se dirait en commençant un groupe : « c’est juste pour le fun », c’est « d’avoir un groupe à ton nom »… Réussir à garder l’esprit du groupe aussi longtemps est tellement gratifiant. Pour moi, c’est une autre façon de surmonter les difficultés. Puis tous les groupes que nous avons rencontrés sur la route… Nous n’avons jamais abandonné notre rêve. Nous restons toujours authentiques sur ce que nous voulons mettre en place. Même quand nous étions gamins, nous voulions créer la musique la plus mélancolique qui soit. Nous n’y avons peut-être pas totalement réussi mais si c’était à refaire… Nous n’avons jamais voulu être un groupe de pop ou un groupe qui créerait des hits, nous sommes toujours restés fidèles à nos valeurs quand nous étions jeunes.

KATATONIA 2020, ©Ester Segarra
Daniel Moilanen (batterie), Niklas Sandin (basse), Jonas Renske (chant)
Roger Öjersson et Anders Nyström (guitares)

Quelques mots à propos de votre label Peaceville Records, qui a sorti nombre d’albums cultes (Anathema, Candlemass…). Vous êtes fidèles à ce label depuis des années, j’en déduis que ce sont devenus des proches du groupe ?
Oh oui, nous avons signé avec eux en 1998, c’était pour la sortie de Tonignt’s Decision (1999). Je me souviens du jour où j’ai eu un appel de Hammy (ndlr : Paul Halmshaw) le gérant de Peaceville à l’époque, me disant qu’il s’intéressait à notre groupe. C’était comme inespéré pour nous, parce qu’ils ont sorti tellement d’albums que nous adorons lorsqu’on était jeune : les deux premiers Paradise Lost, Darkthrone, Autopsy… ! C’est énorme d’être toujours sur le même label que ces groupes.

(Ndlr : Attention, l’interview ayant été réalisée fin février, les propos suivants ne sont plus d’actualité dû au contexte actuel) Vous êtes programmés à de nombreux festivals européens. Pensez-vous pouvoir passer par la France ?
Nous entamerons les festivals ce printemps et durant tout l’été en effet. Je pense que ce sera vers la fin de l’année que nous allons démarrer une tournée pour cet album. Nous jouerons en Europe c’est certain. Quand, je ne suis pas sûr. Mais la France est toujours sur notre carte. Je suis vraiment impatient de repartir, ce sont toujours de bons moments.

Impatient également ! Je n’ai jamais encore eu l’opportunité de vous voir en concert…
C’est toujours délicat. Si tu as attendu un long moment pour voir quelque chose, j’espère juste qu’on ne te décevra pas ! (rires)

Pourtant en termes de concerts, tout comme votre musique, vous arrivez également à vous diversifier : entre les soirées acoustiques comme Sanctitude (2015) et les concerts anniversaires… C’est fabuleux !
Merci beaucoup ! Pour Sanctitude, c’était une très belle opportunité : une tournée acoustique, nous n’avions jamais fait cela auparavant. Nous étions très nerveux avant de commencer ! Quand tu es habitué à jouer du Rock ou du Metal, tu es habitué à jouer live avec un son massif de guitares et de distorsions, combinés à la puissance de la batterie derrière toi ! Il y a donc beaucoup de bruits qui ressortent, tu es comme en sécurité dedans. Mais une fois que tu t’adonnes à l’acoustique, tout s’entend. Tu te dois de jouer au mieux en étant particulièrement nerveux… (rires).
Cela s’était très bien passé, nous sommes très heureux d’avoir réalisé ça. Jouer dans plusieurs églises, c’était une expérience émouvante, avec un superbe dispositif. On se disait tous que quelque chose de très important est en train de se passer. Bien entendu, chaque concert est important : en temps normal, pour ce qui est des shows Metal, il s’agit de botter des culs ! Lorsque tu fais des concerts plus intimistes, tu te dois d’être plus proche, en osmose avec le public.

C’est l’âme qui parle, c’est là que ta voix prend toute son ampleur…
Ouais exactement ! C’est très éthéré, juste la façon dont je sonne. Cela a plutôt du bon, mais c’est aussi source de stress. J’adorerais en refaire, cela arrivera probablement.

Daniel Moilanen, ©Ester Segarra

Juste avant de conclure, un petit mot sur les batteurs ayant joué au sein de Katatonia : premièrement, êtes- vous toujours en contact avec Daniel Liljekvist, qui est une source d’inspiration pour de nombreux batteurs ? Et deuxièmement, comment s’était faite la rencontre avec Daniel Moilanen qui vous a rejoins depuis The Fall of Hearts en 2017 et qui officie à nouveau sur City Burials ? Il demeure aussi très talentueux !
Avec Daniel Liljekvist, nous sommes toujours de très bons amis. Concernant Daniel Moilanen, il est très doué aussi. Nous sommes heureux et reconnaissants d’avoir eu de très bons batteurs au sein du groupe. Quand Daniel (ndlr : Liljekvist) annonçait sa décision de vouloir partir… Tu sais, j’étais assez dévasté, je me demandais ce qu’on allait pouvoir faire. Par chance, nous avons trouvé LE nouveau Daniel, qui est avec nous depuis quelques années maintenant. Avec du recul, je pense que tous les deux ont leurs propres styles. Mais par-dessus tout, des styles qui collent à Katatonia : ils savent ce qu’il faut privilégier et rejeter pour convenir à la musique du groupe. Lorsqu’on cherchait un nouveau batteur, bien avant d’enregistrer The Fall of Hearts, on était un peu inquiets aussi. Quand on répétait avec Daniel (ndlr : Moilanen), nous savions préalablement qu’il était doué, mais il a su très rapidement s’adapter et convenir à chacun d’entre nous. L’adéquation parfaite !

Pour clore cet entretien, quel(le) artiste te passionne ces temps-ci ? Merci de m’avoir accordé de ton temps et je te laisse le dernier mot…
Mmh… Je pense à un chanteur compositeur anglais, il se nomme Blanco White. Son jeu de guitare est inspiré par le flamenco mais ça reste assez mélancolique. Je trouve qu’il a une très belle voix. C’est ma découverte la plus récente, même s’il ne s’agit pas de Metal, c’est un style qui me plaît beaucoup. Merci et à bientôt sur la route !

Chronique KATATONIA, par Guillaume DARTIGUES :
City Burials
Metal Progressif
Peaceville Records
Sortie le 24 avril 2020
★★★★★



Le plus dur avec les groupes que l’on aime tant, c’est d’arriver à être critique envers les œuvres qu’ils délivrent. C’est notamment le cas de Katatonia qui ne déroge pas à la règle en levant le voile sur City Burials, album innovant pour un groupe en perpétuelle évolution. Surprise pourrait être un mot approprié concernant « Lacquer », un premier single obscur aux teintes trip-hop ô combien émotionnel. Anders Nyström, guitariste et second membre fondateur, n’a toutefois pas tellement pris part à la composition et ceci se ressent un peu.

Pour autant, l’identité Katatonia est pourtant bien présente. Les inspirations de Jonas Renske aident à comprendre la démarche du concept original de cet album. Les suédois se réinventent avec des morceaux atmosphériques comme « Lacquer », « Vanishers » ou encore « Lachesis ». Pour aller de pair avec ce que disent les fans dans les commentaires, le mixage sonore est une qualité indéniable de cet album. Ajoutons à cela l’élégante vidéo animée pour le titre rock dépressif « The Winter of Our Passing ». Dévoilée le jour de la sortie de l’album, on devine le choix de ce titre pour son équilibre heavy rock et parties électroniques.

D’autres morceaux sonnent toujours heavy mais différemment que sur Night is the New Day. Ils sont également plus courts et directs que sur The Fall of Hearts,… Toutefois, on perçoit entre ce dernier et City Burials quelques ressemblances. La structure syncopée de certains morceaux rappellent leur album précédent : « City Glaciers », « Flicker » ou encore « Neon Epitaph » et ses sonorités résonnantes impressionnantes.

Cette réflexion nous amène à faire le constat d’une belle évolution progressive, oscillant entre metal progressif et rock aux ambiances électroniques : Katatonia nous surprend de la plus belle des manières. City Burials semble avoir été composé pour être écouté en voiture, ou pour se balader à pied dans des endroits familiers. Une fois cette période troublante terminée, plongeons-nous dans cet album en parcourant sentiers, rues et boulevards. Cette reconnexion avec des lieux qui nous ont forgés va nous raviver à tous des souvenirs forts. Avec une telle carrière et un nouvel album de cet acabit, Katatonia continue de forger les lettres de noblesse du Metal avec mélancolie et subtilité. [Guillaume DARTIGUES]