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LES CHANTS DE NIHIL
Sans peur et sans reproche

En l’espace de quatre albums aux titres remarqués, Les Chants de Nihil a trouvé sa voie sur la scène black metal française avec sa propre personnalité à l’image de son chanteur/guitariste inspiré et qui n’a pas froid aux yeux. Ce dernier nous parle du concept album Le Tyran et l’Esthète, seconde partie de l’histoire entamée il y a dix ans sur l’album Propagande Érogène. [Entretien avec Jerry (guitare, chant) par Seigneur Fred – Photos : DR]

Comment est né le groupe Les Chants de Nihil en 2007 ? Depuis vos débuts, vous produisez vous en live ou bien s’agit-il en fait s’un simple side-project studio ? Comment fonctionnez-vous ?
Au début c’était un side-project que je menais avec mon pote Mist, en parallèle de Légion Mortifère. Puis vers 2010, on a pris la chose plus au sérieux. On a alors commencé les concerts à cette date avec des membres live. Ces membres ont alors participé aux enregistrements. Aujourd’hui, le line-up est stabilisé et chacun a trouvé une place essentielle.

Et d’où vient l’origine du nom du groupe ? Avez-vous des opinions « nihilistes » au sein du groupe sur certains sujets car ce nom peut prêter à interprétation notamment politiquement ?! (sourires)
Le nom résume bien notre état d’esprit à la création du groupe. De la musique qui vient de nulle part en particulier, qui ne se place dans aucun contexte. Il n’y a pas d’interprétation politique à chercher dans ce nom pour autant. Personnellement, sur certains sujets, j’ai bien sûr des positions nihilistes…, comme tous ceux qui écoutent du black metal ou gravitent de près ou de loin dans ce milieu, à mon avis…

Comment pourriez-vous présenter votre groupe Les Chants de Nihil à nos lecteurs qui ne vous connaîtraient pas encore ayant rejoint le catalogue du label Les Acteurs de l’Ombre après quatre albums sur le label Dernier Bastion ?
C’est pas simple de décrire Les Chants de Nihil, parce que de loin, la musique n’est ni avant-gardiste, ni « true », ni dépressive… En fait, je veux faire une musique très humaine, avec toute la complexité d’émotions que cela suppose. Je dirais qu’on fait du black atmosphérique ou mélodique selon les albums, tantôt déluré, tantôt furieux, tantôt mélancolique… Black metal bipolaire, ça te va ? (sourires)

D’après toi, quelles sont vos principales influences musicales et pourquoi le choix du chant dans la langue de Molière ? Est-ce que des groupes nationaux comme Misanthrope ou Seth ont pu t’inspirer dans un registre français de métal extrême par exemple ?
Aux débuts des Chants de Nihil, je m’intéressais à certains groupes français comme Crystalium, Nehemah, Anorexia Nervosa, Alcest. S’il y a des traces de ces groupes dans ma musique, je pense que la patte des classiques norvégiens se fait sentir aussi. Le choix du français pour chanter est une façon d’assumer mon identité et de proposer des textes de qualité. Je n’ai pas un niveau suffisant en anglais pour aller jouer sur les sonorités, pour creuser certaines thématiques. Et puis tout le monde chante en anglais, de mon point de vue c’est trop impersonnel. C’est une langue bonne pour chanter de la pop. (rires)

Au niveau des textes, quelles sont vos sources lyriques d’inspiration en général pour tes paroles sur vos albums car les titres de vos enregistrements sont longs (il n’a y qu’à voir le précédent : Dix ans et demi de lutte contre le mensonge, la stupidité et la sobriété) et assez énigmatiques avec un côté païen… (Propagande érogène, Armor comme les Côtes d’Armor… ?) : l’histoire ? L’érotisme ? Le fantastique ? La mythologie celtique ? La philosophie ? La religion ?
C’est très variable d’un album à l’autre. Sur le tandem Propagande Érogène/Le Tyran et l’Esthète : on est dans une fiction politique, assez ancrée sur des questions d’actualité pour notre nouvel album. Armor est un recueil de poèmes personnels essentiellement dédiés à mes amitiés ou amours, donc on est dans l’érotisme, la nostalgie et la mélancolie. Le nom de l’album fait bien référence au département où j’ai grandi, en effet. Quant au religieux, cela ne m’intéresse pas particulièrement. Quand c’est mentionné, c’est en référence à un vieux monde ou à des codes à briser.

Pour le titre de ce nouvel album, Le Tyran et l’Esthète, peux-tu nous en dire plus ? S’agit-il d’un album conceptuel ? Ne crains-tu pas de paraître trop « intello » auprès du public True Black Metal et Metal en général qui ne recherche juste là qu’un défouloir et boire des bières en véhiculant les clichés du genre à la Mayhem, etc. ? (je caricature volontairement ici, étant moi-même grand fan de Mayhem depuis ses débuts)
Il s’agit bien d’un concept album. Pour être plus précis, c’est la seconde partie de l’histoire entamée sur l’album Propagande Érogène. Ce dernier raconte la prise de pouvoir et l’apogée d’un leader politique guidé par une sorte de divinité de nature inconnue, mais représentée sous la forme d’une jeune fille accompagnée de fauves. C’est ce même personnage qui est présent sur la pochette du Tyran et l’Esthète et qui fait couler autant d’encre. Bref, sur le Tyran et l’Esthète, le pouvoir en place est bousculé par un ennemi de l’intérieur qui corrompt les individus. Le reste est expliqué dans l’acte I. Concernant la suite de ta question, je n’ai pas peur de paraître intello, au contraire. C’est une forme de respect de l’auditeur.trice que de se casser un minimum le cul pour lui proposer quelque chose d’intéressant. C’est mon avis, en tout cas. C’est clair que je pourrais sortir un album par an si je voulais. Mais je n’en serais pas fier. Et je vais te dire… je ne fais pas de distinction entre boire des bières et apprécier un contenu de qualité. La grande majorité du public que j’ai pu rencontrer, true blackeux ou pas, était toujours à même de me poser des questions intéressantes à propos de ma musique. Le contenu du dernier album est complexe, musicalement et textuellement, mais c’est une invitation à se poser des questions et à se laisser surprendre. Que certain.e.s prennent ça au sérieux, comme un jeu intellectuel, ou apprécient juste la violence des morceaux… tout me va. Il n’y a aucune hiérarchie entre les auditeur.trice.s pour moi. #musiquepourtous !

Ce nouvel album Le Tyran et l’Esthète possède un caractère agressif mais aussi épique sur certains passages entraînants (« Entropie des conquêtes éphémères », « Ma doctrine, ta vanité ») et également mélancolique parfois (« L’adoration de la Terre », « Ode aux résignés »…). Comment définirais-tu ce cinquième opus ?
À peu près comme tu viens de le faire ! (rires) Agressif, épique, mature et intense… J’ai souhaité créer un opéra guerrier.

Qui chante en voix claire passé le milieu de la jolie chanson-titre exactement et sur les chœurs ? C’est toi peut-être ?
Oui, c’est bien moi ! J’avais déjà tenté une voix plus rock pour un refrain sur « Lune Rousse » de l’album Armor. Sur la chanson-titre « Le Tyran et l’Esthète », pour la seule réplique accordée à la foule citoyenne, j’ai voulu mettre un chœur pour représenter la multiplicité, mais différent de ceux de l’armée comme sur la chanson « Ma doctrine, ta vanité » : avec plus de fragilité à l’aide d’une voix plus claire… Et puis j’aime garder quelques surprises à diffuser tout au long de l’album ! On a donc, à ce moment précis, le pivot de l’album : la réponse de la foule à son leader, ce qui va faire trancher ce dernier en faveur du massacre…

Où et comment avez-vous enregistré Le Tyran et l’Esthète ? En Bretagne par vos propres moyens ? La production sonore est très bonne. Penses-tu que ce soit un atout indispensable de nos jours pour un album de Black Metal ou bien l’essence même d’une chanson peut ressortir tout de même quand un groupe enregistre dans sa cave ou une grotte (rires) comme certains albums de Darkthrone captés en 24h chrono seulement ?
Le son doit être au service du propos. Je ne suis pas certain que le message soit primordial chez un groupe de True Black Metal, on y recherche plutôt l’ambiance. De notre côté, on a toujours tout fait par nos propres moyens. C’est à notre désavantage sur nos premiers albums, à mon sens. Par exemple, j’adore notre album Propagande Erogène, mais le fait que le son soit à chier nuit complètement à la puissance du message. Sur Le Tyran et l’esthète, c’est clair que la production renforce le côté guerrier et est à la hauteur de l’ambition affichée par l’ensemble textes/concept/artwork.

On dit souvent que le Métal se rapproche de la musique classique, tant dans sa complexité technique, ses émotions, son intensité mais aussi dans la structure des compositions. Cela semble justement une influence palpable dans la musique des Chants de Nihil comme sur le quatrième titre « L’adoration de la Terre » composé autour de 2 thèmes principaux extraits du ballet « Le Sacre du Printemps » d’Igor Stravinsky du début du XXème siècle (1913 exactement).  Pouvez-vous nous en dire plus sur cette reprise ou plutôt arrangement ici ? D’où vous est venue l’idée d’adapter ça à votre répertoire à la sauce Black Metal ?
Je ne crois pas que le Métal se rapproche du classique dans sa complexité. Évidemment il y a des exceptions. Mais le format Métal ordinaire c’est quand même de proposer des morceaux d’une durée comprise entre 4 et 6 minutes, comme le rock ou n’importe quel autre style de musique populaire. De plus, la musique amplifiée a tendance à délaisser plusieurs dimensions musicales que sont les nuances et les changements de tempos. J’ai reçu une formation classique quand j’étais enfant. Je m’en suis détourné adolescent pour n’écouter que du Metal, puis Black Metal. Vers 25 ans je suis revenu à mes origines. J’ai découvert des œuvres tellement plus violentes, lourdes, dépressives, euphoriques, sensuelles  ou même païennes (Le Sacre du Printemps justement) que finalement le Métal m’a vite semblé bien fade. Je n’ai pas les moyens de composer de la musique d’orchestre mais j’aime l’ambiance des concerts de Métal, les blast-beats et j’aime écrire des histoires ! Voilà pourquoi Les Chants de Nihil existent toujours.

Le groupe est originaire de Plérin près de St Brieuc (22). Dernièrement, le sujet de rattacher le département administratif de la Loire-Atlantique (44) à la région Bretagne est revenu sur le tapis des discussions dans ce contexte plus préoccupant de pandémie liée au covid-19 aux conséquences sanitaires, sociales et économiques partout dans le monde y compris en France. En tant qu’artiste breton proche de l’Histoire, de votre culture et de vos racines, quelle est votre opinion là-dessus : doit-on rattacher la Loire-Atlantique ou pas à la Bretagne alors qu’y réside le château des ducs et Anne de Bretagne depuis des siècles ? Bien sûr, il y a des enjeux économiques si ce département venait à quitter la région Pays-de-la-Loire qui s’appauvrirait alors…
Je n’ai aucun avis sur la  question. Je ne suis pas spécialement attaché à mes racines bretonnes. J’ai fait un album qui s’appelle Armor car tous mes souvenirs se situent là-bas, mais il aurait pu s’appeler Puy-de-Dôme ou Savoie que le contenu aurait été le même (à part le solo de cornemuse).

Enfin, malgré la situation actuelle, quels sont les projets pour Les Chants de Nihil cette année avec la sortie de ce cinquième opus ? Essayez-vous de programmer des dates de concerts ici ou là, des participations à des festivals en France comme le Hellfest ou Motocultor mais aussi à l’étranger (si vous êtes distribués) ou bien vous restez circonspects et attendez la suite des événements en restant passif sans trop d’espoir ?
Nous sommes déjà très satisfaits des excellents retours après ces quelques jours de sortie du Tyran. Nous attendons des propositions de concerts mais je pense qu’on se mettra à démarcher plus sérieusement quand notre gouvernement de lavettes osera prendre en main son propre pays. Pour l’instant, nous sommes à l’affiche du LADLO Fest II à Nantes le dimanche 23 mai 2021 ! Ça sera l’occasion pour nous de jouer nos nouveaux morceaux ! Merci à votre tribune de nous avoir laissé la parole !

CHRONIQUE ALBUM

LES CHANTS DE NIHIL
Le Tyran et l’Esthète
Black Metal
Les Acteurs de l’Ombre Prod.

Dans la mouvance post Black Metal actuelle, Les Chants de Nihil évoluent depuis 2007 à des années lumières de cela et se soucient bien des modes. Pratiquant un Black noble et direct chanté traditionnellement dans la langue de Molière, la formation bretonne nous entraîne vite dans son univers une fois passée l’« Ouverture » puissante et classieuse, avec des titres qui vous sautent à la gorge (« Entropie des conquêtes éphémères »). Ce cinquième ouvrage s’inscrit dans la suite thématique de Propagande Érogène (2011) et démontre une certaine maturité dans la composition doublée d’une réelle détermination. Inspiré musicalement tant par Emperor pour son côté épique et belliqueux que par ses confrères et compatriotes Seth ou Anorexia Nervosa (le tout sans claviers ici) avec un concept socio-politique fictif faisant réfléchir l’auditeur sur notre propre réalité, Le Tyran et l’Esthète séduira les amateurs de Black mais pas que car la qualité est au rendez-vous comme bien souvent chez les productions du label Les Acteurs de l’Ombre. [Seigneur Fred]