On ne compte plus le nombre d’albums dans la copieuse discographie des pionniers anglais du Grindcore, et rares sont leurs galettes qui ont déçu les fans. Idem en live, Napalm Death assure toujours en matière de brutalité scénique malgré ses bientôt quarante ans d’existence. A l’occasion de la sortie de leur nouvelle bombe Throes Of Joy In The Jaws Of Defeatism, on a demandé à son chanteur quel était son secret et ce qui se cachait derrière ce titre en forme d’oxymore… [Entretien intégral avec Mark « Barney » Greenway (chant) par Seigneur Fred – Photos : Gobinder Jhitta]

Vous avez beaucoup tourné pour votre précédent album, écumant toutes les petites salles mais aussi les grands festivals, que ce soit en Europe et notamment en France où l’on vous a croisé au moins trois fois (Motocultor, The Outbreak, Paris…), ou bien en Amérique où vous avez d’ailleurs joué en première partie de Slayer sur leur tournée d’adieu il y a deux ans en compagnie d’autres groupes (Obituary, Lamb of God…). Quel souvenir en gardes-tu ?
Oui, enfin le line-up sur la tournée américaine à laquelle nous avons participé durant un mois était exactement le suivant : Slayer, Lamb of God, Anthrax, Testament, et enfin Napalm Death. Alors ce fut intéressant, mais forcément, au vu de l’affiche, Napalm Death était assurément le groupe le plus différent des autres et le moins en relation avec l’ensemble. C’était une affiche de toute façon commerciale mais ce fut en fin de compte une bonne expérience, tu sais. On jouait dans des amphithéâtres géants chaque soir en première partie devant des milliers de spectateurs. En général, Napalm Death joue dans de petits clubs devant une centaine de personnes… Enfin, j’ajouterai que l’organisation était excellente par le staff de Slayer, de ce côté-là c’était la grande classe, rien à voir donc avec d’habitude en ce qui nous concerne. Et sinon on a joué chez vous en début d’année avec Misery Index et Eyehategod à La Machine à Paris début mars, avant que tout ne s’arrête pour tout le monde cette année…

Je présume que le repas au catering chaque soir avec Slayer était grandiose si vous vouliez manger avant ou après votre concert ? Mais il me semble que tu es végétarien depuis quelques années déjà et ne bois plus d’alcool… (sourires)
Oui, comme tu le dis, le catering était tout simplement fou, on se sentait ridicules par rapport à nos concerts quand on tourne en tête d’affiche ! (rires) On pouvait manger vingt-quatre heures sur vingt-quatre heures. On aurait pu nourrir toute la planète. Mais oui je suis végétarien et fais attention à ce que je mange, surtout en tournée, où je ne bois alors plus du tout d’alcool depuis plusieurs années déjà. A la maison, par contre, ça m’arrive de boire un verre ou deux. (sourires)

Quelle était donc l’ambiance sur cette dernière tournée américaine de Slayer ? Vous êtes proches d’eux ? Et que penses-tu de leur décision d’arrêter (les concerts) ?
En fait, nous avons participé à l’une des tournées d’adieux de Slayer, nuance, car il y en avait d’autres et ça durait longtemps. L’ambiance était assez tranquille. Je n’ai pas vraiment d’avis là-dessus. Pour tout te dire, j’avais vu Slayer à ses débuts lors de leur tournée pour Hell Awaits à l’époque, vers 1985, en Angleterre, et Slayer est un groupe qui a eu et a encore énormément d’influences sur les groupes et le Métal. C’est davantage Tom Araya qui voulais arrêter de tourner, pas Kerry King… Dans tous les cas, il s’agit de leur propre choix d’arrêter maintenant et peut-être qu’ils ont fait le bon. J’ai beaucoup de respect pour eux, mais je n’ai pas eu ou vu spécialement d’émotion à notre niveau. A vrai dire, je pense qu’il faudrait mieux interroger le public, les fans.

Vous partagez tout de même certaines influences et valeurs communes du Punk/Hardcore avec des groupes phares qui vous ont influencés tels que GBA, Poison Idea, D.R.I., Minor Threat, The Stooges, etc., non ? Souviens-toi de leur album de reprises Undisputed Attitude (1996) ?
C’est vrai, oui. Napalm Death vient de la scène Punk/Hardcore tout d’abord et du Métal.

As-tu écouté ou vu justement leur nouvel album (CD/vidéo) live Repentless Killogy (Live at the Forum in Inglewood, CA) enregistré au début de leur dernière tournée américaine sorti fin 2019 ?
Non, de Slayer live, je ne possède que leur Live Undead qui n’en est pas vraiment un en fait… (rires)

Mark « Barney » Greenway (chant)

Vous tournez énormément à travers le monde depuis bientôt quarante ans, et jamais Napalm Death ne m’a déçu en live, que ce soit en petite configuration en salle, ou en plein air dans des festivals. Comment expliques-tu la longévité de Napalm Death ? Quel est votre secret pour être aussi en forme live ? Tu es sobre maintenant ?
Non, non, attends, je ne bois plus du tout simplement en tournée, mais chez moi ou quand on ne joue pas à l’extérieur, il m’arrive de boire encore ! (rires) Je précise. Après, sur la principale raison au fait qu’on soit toujours là et que l’on arrive à jouer sur scène, c’est tout simplement que l’on reste enthousiaste et on aime encore ce que l’on fait, forcément, et heureusement j’ai envie de dire ! Si tu y vas à reculons et es démotivé, et que tu es conscient de cela, alors ça ne sert plus à rien. Il vaut mieux arrêter de jouer live ou d’enregistrer des disques sinon tu n’es pas sincère avec toi-même. On ne joue pas à cinquante pour cent avec Napalm Death. On se donne à cent pour cent, tout le temps. Il s’agit d’une réelle performance de Punk/Hardcore brutal et explosif sur scène.

Suis-tu une hygiène de vie en particulier au quotidien ?
Oui, je fais un peu de sport (du cyclisme six jours sur sept). Je suis également végétarien mais pas seulement, je fais attention à ce que je mange, je dirai. Avec le temps, je fais un peu plus attention à moi. Je mange pas mal de fruits et légumes, varié, je prends des vitamines naturelles, des minéraux. Je dois rester en forme. Et le jour venu, lorsque le cancer (re)viendra (NDLR : Barney aurait-il déjà été malade dans le passé ?! Nous n’avons pas bien compris ce point), alors tu sais je serai prêt et aurais mis toutes les chances de mon côté pour l’affronter.

Quelles sont les nouvelles de votre guitariste et ami Mitch Harris car la dernière fois que je l’ai croisé en coulisse, il ressemblait à un zombie ?! Fait-il toujours partie du groupe officiellement bien que John « Cheeseburger » Cooke le remplace sur scène depuis six ans déjà ?
Il va bien, oui, merci. On est toujours en contact et reste un très bon ami. Bien sûr, à cause de diverses circonstances, c’est John qui le remplace en concert depuis un moment. Il n’est simplement plus capable de partir et jouer avec nous en concert. Il joue d’ailleurs quelques passages sur notre nouvel album !

Ah oui ? Ni lui ni John n’est crédité comme tel pourtant sur Throes Of Joy In The Jaws Of Defeatism ? Je croyais que c’était Shane Embury uniquement en charge de la composition et interprétation de toutes les guitares ici ?
Mitch, tout comme John, n’ont rien écrit comme chansons au niveau des guitares, mais ils jouent bel et bien dessus sur le nouvel album, John sur certains morceaux. John est désormais notre guitariste de session live. Mais le noyau dur du groupe demeure moi, Shane et Danny. C’est ça le cœur de Napalm Death à présent. Donc on va dire ça : Mitch n’est donc plus vraiment un membre officiel bien qu’il joue et as enregistré sur Throes Of Joy (…). (sourires)

Es-tu toujours personnellement satisfait d’Apex Predator – Easy Meat, votre précédent album ? Quel est ton avis dessus cinq ans après ?
Ouais, il a plutôt bien fonctionné. Je veux dire, c’est un disque assez positif et curieux pour nous. Apex Predator est intéressant, surtout de la manière dont il a été reçu, ou carrément non reçu par certains. (rires) Globalement, le feedback a été plus que positif, c’est époustouflant même, j’en reviens pas encore. Tu sais, ce n’est pas commun d’avoir encore autant de retours positifs à notre niveau de carrière. Donc oui, nous sommes vraiment satisfaits. Les nombreux concerts donnés furent très bons. Le groupe n’a jamais été aussi gros encore maintenant. Tout cela se déroule dans un processus très naturel, tu sais. Tout se passe donc plutôt bien pour nous.

En tant que principal auteur des textes de Napalm Death, explique-moi à présent le titre de votre album une nouvelle fois à tirer par les cheveux : Throes Of Joy In The Jaws Of Defeatism ? Il n’y a pas un oxymore au passage là-dedans ? (rires) Pourquoi ce titre ?
Oui, hé bien, ce titre constitue en effet ce que l’on appelle un oxymore, c’est-à-dire que l’on dit à travers cette expression tout et son contraire dans la même phrase. Le titre est à la fois positif et négatif. Le concept de base repose sur la non-entraide et le rejet des responsabilités des uns envers les autres dans notre société comme par exemple la non-assistance aux personnes réfugiées qui fuient la misère et la guerre de leur pays pour venir en Europe sur nos côtes. On les considère comme des menaces alors que je pense qu’on devrait reconsidérer cela et se débrouiller pour mieux les accueillir et les comprendre car ce sont des victimes qui ont subi des violences mentales ou physiques. On ne doit pas les rejeter ainsi. C’est inhumain. Les êtres humains sont égaux et doivent s’entraider et non se haïr et exclure l’autre parce qu’il est différent ou un étranger. On est tous des êtres humains. Il y a des droits et il ne faut pas l’oublier.

Tu parles par exemple des réfugiés d’Afrique ou du Moyen-Orient qui fuient leurs régimes passés disloqués, l’oppression, la guerre, ou les massacres ethniques et viennent demander l’asile sur des bateaux de fortune ou de gros navires affrétés par des OMG sur les côtes méditerranéennes aux portes de l’Europe ?
Tout à fait, oui. Disons que c’est inhumain en termes de droits, on doit porter secours. C’est incompréhensible. Il n’y a plus d’entraide. Notre système est illogique. On ne doit pas oublier l’humanité, et ne pas maltraiter les autres comme dans le passé. Il faut comprendre qu’ils ne fuient pas par plaisir, et c’est au péril de leur vie qu’ils passent nos frontières. Tout cela, c’est la conséquence de l’impérialisme européen (français, belge, britannique, italien…). On les a exploités des années durant. Maintenant avec l’instabilité de tous ces pays, tout explose depuis que tout s’est effondré. C’est partout pareil, en Asie, en Afrique… On ne doit pas fuir la réalité de ce que l’on a provoqué et tourner le dos à ces gens. Il faut aider ceux qui fuient (nourriture, éducation, conditions de vie, etc.).

L’Europe est responsable quand elle refuse sur les côtes italiennes ou françaises d’accueillir ces réfugiés. Du coup, tu peux être fier d’une certaine manière de ne pas participer à cette politique européenne (menée par l’Allemagne et la France essentiellement) en la dénonçant sur ce nouvel album étant donné que la Grande-Bretagne où tu habites a quitté l’Europe à cause du Brexit ? (sourires)
Non, j’ai toujours été contre le Brexit. Disons que pour le problème de l’immigration et de ces réfugiés, il s’agit là un problème plus large qui dépasse l’Europe. Il s’agit d’un phénomène mondial. Je défends l’Europe. J’apprécie l’Europe quand elle aide la Grèce, l’Espagne ou le Portugal mais pas quand elle les punit. D’un point de vue social, je me sens citoyen européen, en tant qu’être humain, je suis européen, et je me moque bien de mon drapeau britannique. La solidarité doit dépasser les frontières et les bannières. On ne doit pas se fermer aux autres. Peu importe les symboles, tous ces principes. Je pense qu’il faudrait une sérieuse mise à jour ou révision de nos démocraties afin de mieux représenter les peuples à notre époque. Il faut des démocraties plus participatives et s’occuper plus de la pauvreté chez soi ou ailleurs au lieu de toujours en vouloir plus et dominer le monde. Encore une fois, plus de lien social ne ferait pas de mal dans nos sociétés actuelles…

En 2000, vous aviez sorti un album intitulé Enemy Of The Music Business. En 2020, avec tout ce qui s’est passé dernièrement dans le monde, quel est selon toi l’ennemi du music business de nos jours ? Le téléchargement illégal de musique sur internet par exemple ou bien plutôt la Covid-19 ? (sourires)
Hé bien, à l’époque, c’était Napalm Death qui était l’ennemi du music business, c’est-à-dire nous-mêmes ! (rires) Voilà ce que ça signifiait avec ce titre ironique d’album. De nos jours, pour être honnête, je ne sais pas si on peut dire de même et il n’y aurait probablement pas qu’un seul ennemi. En fait, les choses dans la musique font que nous sommes obligés d’être indépendants et toujours nous remettre en question. Le modèle de music business a changé, et ce n’est plus aussi simple. Il faut que les groupes se reprennent en main, reprennent le pouvoir et soient indépendants s’ils veulent s’affranchir et être accessibles, en s’impliquant davantage.

Pour l’anecdote, Venomous Concept sort également son nouvel album avec Shane à la basse, John votre guitariste live, mais également votre batteur Danny accompagné de l’ex-chanteur Kevin Sharp de Brutal Truth. C’est un concours de circonstances que vos albums sortent en même temps ? Du fait peut-être de l’épidémie de Covid-19 qui les a décalés et reportés à la même période ? Et as-tu jeté une oreille à leur nouveau disque Politics Versus the Erection ?
Venomous Concept est le groupe de Shane avant toute chose. Ce nouvel album de Napalm Death était déjà planifié pour septembre 2020 il y a près d’un an déjà. Tout ce que fait Shane à côté avec par exemple Venomous Concept est indépendant. Je ne peux donc pas trop te répondre là-dessus. Et non, je n’ai pas encore eu l’occasion d’écouter le leur.

De ton côté, as-tu des side-projects toi aussi comme ton camarade Shane Embury ?
Non, pas du tout. Je me concentre et me donne à cent-pour-cent pour Napalm Death. Quand j’écris, c’est pour Napalm. Mais je suis plutôt satisfait et ça me suffit. En dehors, peu m’importe, j’essaie d’avoir une vie personnelle, mais ma vie c’est Napalm.

CHRONIQUE ALBUM

NAPALM DEATH
Thoes Of Joy In The Jaws Of Defeatism
Death Metal/Grindcore alternatif
Century Media/Sony Music
★★★★★

Cette seizième bombe de Napalm démarre sur les chapeaux de roue avec le frontal « Fuck The Factoid » ! Puis nos voisins anglais nous surprennent encore sur « Backlash Just Because » à l’intro certes classique de basse hyper saturée de Shane Embury laissant vite place à un riff dissonant sur des rythmes tantôt à contre-temps, en blasts beats ou façon mosh-parts histoire de vous briser la nuque dans le pit. Quelle énergie ! A l’image de son chanteur en pleine forme olympique prêt pour le 100 m des prochains J.O. de Tokyo reportés en 2021, Barney s’époumone au micro comme si c’était là son dernier souffle, lui qui donne toujours tout sur scène avec cœur et intelligence. Plus loin, le quatuor de Birmingham n’hésite pas à expérimenter dans l’Indus en français sur le contemporain « Joie De Ne Pas Vivre » ou « Amoral » aux accents Killing Jokiens, voire carrément Frostiens sur le très sombre et heavy « Invigorating Clutch » accordé comme Tom G. Warrior. Relativement varié, puissant, à la fois old school et terriblement moderne, Throes of Joy (…) frappe fort. Mais comment font nos amis rosbifs pour être aussi brutaux et rester dans le coup en 2020 ? La réponse sur scène. [Seigneur Fred]