Et si le diable venait bien de Tasmanie ? En effet, on peut s’interroger à l’écouter de Ruins et de son déjà cinquième méfait Undercurrent, très convaincant et d’une noirceur contagieuse. Originaire de la ville de Hobart, le duo australien à la ville devenu quatuor dernièrement pour la scène, enchaîne ainsi les enregistrements studio et essaie de s’exporter du mieux qu’il peut afin de partir en tournée et répandre son Black Metal technique et venimeux, à l’image de son nouvel album, puissant et parfaitement maîtrisé, aux influences pourtant encore scandinaves…

[Entretien intégral avec Alex Pope (guitares/chant) par Seigneur Fred]

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Pour débuter cet entretien, parlons en premier lieu de votre quatrième et précédent album Place Of No Pity paru en 2012. Avez-vous tourné autant vous le souhaitiez pour promouvoir cet album à sa sortie puis en 2013, notamment en Europe ? Dans l’affirmative, quels furent vos meilleurs souvenirs en tournée dans le monde ? Si non, pourquoi ?
Nous ne faisons pas beaucoup de performances live avec Ruins. Nous en sommes capables et équipés pour faire des concerts, mais il est difficile pour nous de faire davantage que les prestations locales occasionnelles ici en Australie. C’est juste que les circonstances de style de vie rendent les choses plus difficiles pour nous qu’il n’y paraît en matière de tournée internationale. Bien que nous en ayons le potentiel, et de quelques manières que ce soit, de toute façon nous en avons le désir, nous avons assurément les bonnes personnes autour de nous pour que ces choses deviennent possibles si nous étions disposés et en mesure de le faire. Mais il a été question de nos styles de vie qui rendent tout cela difficile pour nous s’en aller et tourner durant plus que quelques jours à chaque fois.
À vrai dire, mon esprit diverge entre deux points de vue à ce sujet du live. Quand nous jouons live, j’apprécie vraiment, mais en partie parce que c’est seulement sporadique, le temps de quelques shows occasionnels, pas comme si on partait durant de semaines durant une longue période. C’est dur à dire, nous avons toujours pris une approche plutôt lente avec la carrière de Ruins. Je me suis contenté au départ d’avoir un simple projet d’enregistrement studio, pouvant éventuellement évoluer en groupe capable de se produire sur scène. Nous sommes tout aussi contents de retourner en studio à tout moment. Je vois cela comme deux choses différentes et complémentaires d’une certaine manière. La performance live est juste une partie de moi. Les concerts aident à la promotion, mais simplement, d’un point de vue personnel, je suis plus à l’aise pour écrire et enregistrer cette musique et d’exister dans mon petit monde ici, en Tasmanie. Je ne ressens pas comme si je manque de grandes opportunités en ne tournant pas par-delà les mers. Je l’ai fait dans le passé, et Dave (NDLR : Dave Haley du groupe Psycroptic) et son frère Joe Haley (NDLR : guitare) le font toujours avec leur autre groupe.
Mais dans notre cas, Ruins n’est pas vraiment mis en place ni adapté comme cela. Nous ne jouons pas spécialement notre répertoire standard et d’autre part, nous ne fonctionnons pas comme la plupart des autres. Nous sommes quasiment entre un travail régulier de groupe comme Psycroptic, et un one-man band à la maison dans sa chambre ! (rires) Nous ne sommes pas configurés comme la plupart des groupes, et on est en fait ravi de notre situation, nous continuons donc ainsi. Et remarque à part, la plupart de mes groupes favoris, je ne les ai jamais vus. Je préfère ne jamais les voir. Peut-être que cela serait moins précieux si je l’avais fait ? Ça ne change rien en moi dans l’appréciation de l’art.

Il semblerait que la scène australienne devienne de plus en plus forte ces dernières années avec de très bons groupes intéressants dans divers styles, comme par exemple Airbourne, Meshiaak, The Amenta, Psycroptic, Departé Quelle est ton opinion là-dessus en tant qu’artiste et sens-tu proches d’eux ?
Nous sommes forcément très proches de Psycroptic puisque Dave and Joe Haley en sont les deux membres principaux. Il y aussi une grande connexion avec Amenta, car Dave, Joe, et moi avons tous joué pour The Amenta, et Ruins et The Amenta ont donné beaucoup de concerts ensemble. Pour les autres noms que tu as cités, alors sache que Departé sont des amis et viennent de la même ville que nous. Cela me fait d’ailleurs plaisir que tu les connaisses et m’en parles. Il y a toujours en fait de bonnes choses ici en provenance de Tasmanie, depuis longtemps déjà maintenant, avec une large palette de Metal extrême et d’autres genres d’expression : Departé donc, Striborg, Throes, Thrall, et Mekigah.
Je ne sais pas quoi te dire à propos d’Airbourne? Bien joué et bonne chance à eux, mais c’est quelque chose selon moi non nécessaire je pense, j’ai grandi avec AC/DC et Rose Tattoo, and j’écoute toujours leur Hard Rock quand j’ai besoin, pas les copies. Je n’ai donc pas vraiment besoin d’Airbourne, mais tu peux probablement trouver pire qu’eux ! (rires) Si quelqu’un avait la moindre idée, alors ils repartiraient avec une partie de l’argent pillée par les groupes australiens Jet et Wolfmother. À vrai dire, si tu ne comprends pas de quoi je parle à présent, c’est mieux ainsi… (rires).
Maintenant, vous sortez donc cette année votre cinquième album intitulé Undercurrent. Que signifie exactement ce titre ici ? Quelle est l’idée sous-jacente derrière ça ?
Je crois qu’avec Undercurrent cela pourrait être une vue directe de ce que le mot signifie au sens propre, et c’est intéressant, même dans sa signification strictement littérale, mais ce mot devrait être pris probablement comme une métaphore plutôt, et dans ce cas c’est plus ouvert. C’est le genre d’expression qui possède assurément différentes sortes de tonalités comme métaphores, et ce pour une diverses raisons, alors je pense que contenu du domaine musical, les gens penseront à un genre de courant sous-courant satanique ?! À moins que ce soit quelque chose dans une vaine spirituelle, sexuelle, politique, de corruption, ou autre chose encore ?! De toute évidence, ce mot possède un genre de sentiment occulte ou néfaste, cela représente virtuellement le même genre de ressenti ou de concept de ce qui est caché ou déguisé en nous. Quel que soit l’angle avec lequel on analyse ce titre, il y a une myriade d’interprétations possibles, et la simple idée d’utiliser ce mot « Undercurrent » inspire le sentiment de conspiration, de paranoïa, je pense. Cela établit un champ potentiel à une conspiration, il met en évidence la puissance corruptible.

Ce nouvel disque Undercurrent semble plus puissant et direct que son prédécesseur Place Of No Pity. Peu à peu, vous vous émancipez de vos influences primaires que sont Satyricon et Darkthrone. Comment l’avez-vous composé cette fois-ci et dans quelle ambiance ou quel état d’esprit étais-tu, Alex ?
J’ai simplement laissé de nombreuses influences opérer plus librement à l’intérieur du type de structure que nous avons composé cette fois. Nous avons en quelque sorte notre propre façon de faire les choses et il y a forcément des tas de choses qui nous influencent, mais sans aucun doute, le groupe s’est construit progressivement sur une base Darkthrone et Satyricon et bien d’autres choses encore liées à notre amour pour cette musique. Durant tout le temps que nous avons consacré à travailler sur Undercurrent, nous sommes restés très ouverts et perméables à ce que nous pouvions incorporer, mais il y a une certaine manière de le faire cependant pour Ruins, ce qui signifie que Ruins sonne comme du Ruins. Ce nouvel album possède une sorte d’approche sonore plus directe, en effet, nous cherchions un côté épuré, et je n’essaie pas vraiment de créer un résultat précis ou particulier, on ne prévoit pas un résultat à l’avance, les choses sont venues ainsi dans ce contexte avec nos influences. Les riffs surviennent donc et on les assemble ici et là, en s’adaptant au schéma de ce que je vois ou entrevois pour Ruins selon comment et si ça correspond.

Le chant et les riffs de guitares, justement, sont très puissants et interprétés avec précision et rigueur. Penses-tu avoir atteint toutefois un certain niveau d’exigence, que ce soit en matière d’écriture, ou bien dans la performance technique, sur ce nouvel album ?
Les riffs surgissent ainsi, comme je te le disais, et on les assemble et trouve leur chemin ensemble, que ce soit ensuite dans des concepts, des thèmes, des paroles directes, ou du moins avec des idées pour des sources de paroles. Tout cela se rassemble ainsi. Des assemblages de choses peuvent trouver leur voie ensemble et devenir ainsi des groupes d’idées qui peuvent être liées entre elles. Mais je ne propose pas quelque chose en particulier, les choses viennent naturellement ou ne viennent pas. Il suffit de travailler et de voir ce qui vient et ensuite de décider si cela rentre dans le cadre de ce que l’on ressent pour Ruins ou non. Dans le cas d’Undercurrent, je trouve cela intéressant que nous ayons abouti à quelque chose d’assez dynamique et diversifié en terme d’espace sonore et peut-être vaste thématiquement, la preuve avec ta question au sujet du titre… En fait, nous faisons simplement ce que nous avons envie d’écouter au fond de nous-mêmes, et cela dessine un spectre très large d’inspiration et d’idées. Cependant, le résultat est un Black Metal total, peut-être encore plus que nos précédents ouvrages, je pense.

Sur la fin de la cinquième chanson, intitulée « The Fires Of The Battlefields To Survive », sur la chanson-titre avec son break, ou bien encore par exemple durant le morceau « Filled With Contempt », je trouve que la musique de Ruins se fait plus mélancolique et mélodique qu’à l’accoutumée, notamment aussi quand tu y interprètes un chant clair ou quelques chœurs comme sur « Filled With Contempt ». Avez-vous l’intention d’évoluer davantage dans cette veine ou vous vouliez simplement offrir plus de contraste sur Undercurrent ?
J’ai le sentiment que nous avons toujours plus ou moins eu cette dynamique ou de contraste comme tu dis, en matière d’émotion ou d’élément rythmique, mais peut-être que c’est mieux exploité cette fois, notamment au niveau de l’espace sonore, musicalement parlant. C’est plus abstrait, j’utilise toujours ce genre de choses personnellement pour ma propre recherche et expérience, et peut-être comme une sorte d’auto-expérimentation ou documentation d’une certaine manière, en faisant de la musique d’un point de vue artistique en général. C’est bien souvent le cas en particulier quand on prend en compte le côté lyrique des chansons. Il en va toujours ainsi quand on observe les choses en s’auto-critiquant à travers une loupe selon moi, mais je reste assez ouvert, tout cela est conceptuel, assez détaché philosophiquement, comme une chambre d’expérimentation ouverte aux autres pour apporter leurs idées dans la réalité, et leur vision des choses, à des concepts détachés que nous pouvons offrir. Nous finissons toujours inférer des éléments pour les paroles par exemple. Alors d’un autre côté, avec cela, nous suggérons des émotions et des ambiances à travers la musique, et j’encourage une sorte de dialogue interne pour ainsi prendre du recul avec une vision presque psychédélique, comme une transe, à travers les différents passages de notre musique. C’est ce qui donne cette dynamique selon moi, à travers des paroles chantées différemment, des passages plus marqués, Heavy, ou mélodiques, pour sortir ainsi des paroles et des pensées, et essayer d’entraîner l’auditeur à un état de méditation.

Sur scène, j’ai remarqué que tu avais tendance à te consacrer uniquement au chant et à délaisser ta guitare en live… C’est fréquent et nouveau cette configuration pour toi ? Pourquoi ?
Ruins existe depuis toujours pour moi comme un projet musical d’enregistrement et d’écriture. J’en resterai toujours le principal compositeur. Et c’est parfois comme un projet d’enregistrement et de production studio à deux, entre moi et Joe Haley (guitare). Mais à certains moments, ce fut plus un genre de groupe pour jammer ensemble entre moi et Dave, son frère (batterie). C’est alors occasionnellement un quatuor live. Et quelque fois, ce fut même un quintet, et cela pourrait l’être encore… Je pense que même si je suis capable de jouer de la guitare et de chanter en live, c’est mieux pour moi de me concentrer exclusivement sur la performance du chant. La situation pour Ruins peut changer à tout moment toutefois sur scène.

Et une nouvelle fois Dave Haley (Psycroptic, The Amenta) fait un travail impressionnant derrière les fûts sur ce nouvel album avec des parties de batterie incroyables et des rythmiques puissantes, subtiles et techniques. Comment et où trouve-t-il cette énergie pour jouer aussi bien ? S’entraîne-t-il beaucoup ? Je l’avais déjà vu en live avec Psycroptic et il est vraiment talentueux…
Dave est un maître. Il a longtemps patienté pour cet album. En fait, nous avons capté et pisté les parties de batterie originales il y a déjà trois ans pour ce nouveau disque !!! (rires) Ruins est un espace pour Dave où il peut offrir et mettre en pratique toutes ses facettes, aussi bien ce dont il est capable au quotidien de présenter avec Psycroptic qu’à travers ses nombreux autres groupes et projets sur lesquels il travaille.

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Au milieu de l’album, il y a la chanson « Faust », très directe et groovy. Cela fait-il référence au célèbre mythe de Faust, repris notamment par l’auteur allemand Goethe ? Peux-tu nous en dire plus sur ce titre ?
Je pense qu’il s’agit justement d’un superbe exemple de Dave à son summum sur ce morceau ici. À bien des égards, je considère cette chanson comme l’une de mes chansons favorites personnellement. Je suis vraiment ravi sur la manière dont ce titre est né et a abouti par lui-même. Et oui, c’est basé en particulier sur l’histoire du héros de Goethe, et est tiré directement de cela quand je l’ai écrite et l’avais à l’esprit. Il s’agit d’un résumé assez sommaire à la base. Mais ce titre essaie de respecter la tradition du mythe entre la relation de Faust et Méphistophélès, l’un des esprits du diable, au-delà de plagier Goethe. Probablement que les gens penseront aussi à la référence de l’Opéra en musique classique ?! Nous avons également une chanson nommée « Rites Of Spring » juste avant sur cet album liée à Faust.

À propos des textes et l’attitude générale de Ruins dans la musique Black Metal, quelle est ton opinion en matière de religion au fond de toi ? Crois-tu vraiment au diable et te sens-tu proche du Satanisme ou bien cela fait partie du folklore et tu respectes tout simplement les codes et traditions du Black Metal en 2016 ?
Désolé mec, mais je ne pense pas pouvoir t’aider à ce sujet avec cette question, c’est juste un peu trop limite pour te répondre !! (rires) Si les gens voulaient essayer et obtenir une quelconque image de ma pensée religieuse dans ce bas monde, ils pourraient tout d’abord commencer par lire ou relire Faust, écouter Wagner et L’Anneau du Nibelung par la même occasion en fond, se libérer des réseaux sociaux, et prendre de la DMT (NDLR : de la diméthyltryptamine, puissante substance psychotrope) ! (rires)

En conclusion, quels sont les projets à venir pour Ruins d’ici la fin d’année et que souhaiterais-tu ajouter à propos de ce nouvel et cinquième album studio ?
Hé bien, je n’ai pas spécialement de projets pour l’heure pour Ruins. Nous travaillons comme nous le pouvons. J’ai tout un tas de nouvelles musiques que je travaille de temps en temps quand je suis inspiré. Encore une fois, mon objectif est de continuer à écrire et de produire en studio de nouvelles choses, car comme je l’expliquais précédemment, la scène est quelque chose d’occasionnel pour nous. Mais ceci dit, j’aimerais bien venir vous voir dès que possible pour un concert chez vous en France, dans le cadre d’une tournée européenne par exemple à un moment donné. Je ne veux pas l’exclure, mais ce ne sera pas pour tout de suite malheureusement.

Au fait, le diable de Tasmanie existe-t-il vraiment chez vous ?
Oui, il y a vraiment un diable de Tasmanie ici, mais ils sont sérieusement en voie de disparition…

 

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