Par les temps qui courent, quand on monte un groupe, finalement peu importe où chacun des musiciens est situé car il vaut mieux garder ses distances !! Éparpillé entre la Suède, l’Ecosse, l’Italie et la Nouvelle-Zélande, Sojourner nous confirme, avec son troisième opus Premonitions, être bel et bien un vrai groupe et non une obscure formation virtuelle de pseudo-Black Metal atmosphérique de plus sur la scène, le tout avec une réelle passion et une certaine humilité… [Entretien avec Emilio Crespo (chant) et Mike Lamb (guitare/claviers) par Seigneur Fred – Photo du groupe : Katrina Watt et photos live : Gavin McLaughlin Photography]

Comment est né le groupe Sojourner fondé en 2015? Est-ce parti d’une histoire d’amis à travers le monde après une rencontre ou des études communes à l’étranger dans le passé ? Comment vous êtes-vous rencontrés parce que les membres du groupe sont éparpillés et viennent d’un peu partout et pas que de Nouvelle-Zélande ?
Emilio : En fait, je suis tombé sur l’autre groupe de Mike (guitare), Lysithea, en ligne grâce à un ami commun et j’ai vraiment aimé. Au bout d’un moment, j’ai décidé de le contacter et de voir s’il voulait commencer quelque chose ensemble. Il y a quelque temps, nous parlions de cela et avions diverses idées. On a alors finalement décidé de nous mettre au travail. À l’origine, nous allions écrire une forme de Doom Metal, mais nous avons rapidement abandonné ce projet car nous étions déjà tous les deux dans des groupes de Doom. On a laissé parler notre inspiration selon comment ça commençait à évoluer et Sojourner est né dans un style de Métal atmosphérique que nous jouons maintenant.
Mike : Ce fut assez simple à partir de ce moment-là, nous avons composé notre premier single « Heritage of the Natural Realm » et j’ai impliqué Chloé Bray (guitare, chant, flûte) et Mike Wilson (basse), car je les connaissais depuis des années faisant partie de plusieurs groupes avec eux depuis l’adolescence.

Du coup on s’interroge : Sojourner est-il un vrai groupe ou un groupe virtuel composé de membres éloignés aux quatre coins de la planète ? Est-il facile de travailler (composer, écrire, jouer et répéter) ainsi ensemble ? Comment fonctionne le groupe ?
Mike : Nous ne sommes définitivement pas un groupe virtuel ! On fonctionne dans le même sens que n’importe quel autre groupe. Certains groupes sont du genre « jam et écrivent dans un lieu de répétition ensemble », d’autres ont une ou deux personnes principales dans l’équipe qui composent et écrivent les chansons et tout le monde se réunit pour jouer », on est plutôt dans ce cas de figure pour Sojourner. Chloé et moi avons toujours écrit ensemble, donc nous avons ça en nous, alors on écrit et enregistre, tout le monde fait ses parties de son côté, et je les conçois et assemble dans mon studio pour enfin l’envoyer au mixage et le mastering dans un autre studio. Nous nous réunissons et répétons pour les concerts à venir, ce qui est facile, donc à cet égard, nous fonctionnons de manière similaire à de nombreuses autres formations, on a juste une plus grande distance entre nous que les autres ! Il y a tellement de groupes qui écrivent et enregistrent à distance de nos jours, même ceux de la même ville la plupart du temps. En fait, on ne pourrait jamais nous réunir et trouver des idées de toute façon, du moins pas facilement. Ce n’est pas comme ça que nous écrivons ou travaillons en tant que musiciens de toute façon.

Mike Lamb (guitare)

L’artwork de votre troisième album a sensiblement évolué par rapport à celui des deux précédents albums Empire Of Ash et The Shadowed Road qui étaient très similaires et connectées. C’est différent avec Premonitions qui est déjà plus sombre avec ce hibou grand-duc et cette constellation d’étoiles devant les deux personnages… Est-ce le début d’un nouveau cycle pour Sojourner ?
Mike : Tu l’as tout à fait compris, en effet, dans le sens où nous nous éloignons un peu des deux premiers albums avec Premonitions, du moins en termes lyrique et d’approche fantastique. Cela ne signifie pas que nous n’en aurons plus à l’avenir, c’est juste que cet album est plus sombre à bien des égards. Prémonitions est une expérience personnelle complètement différente pour nous tous que sur les deux premiers. Nous traversions tous des périodes plus sombres de notre vie, donc la musique reflète cela, et l’œuvre à son tour reflète ce sentiment plus obscur. Le hibou et les constellations apportent cette noirceur mais conservent toujours les éléments fantastiques imaginaires du groupe, nous ne laisserions jamais cela derrière nous. Prémonitions ne fait pas partie d’un concept thématique global, mais il s’agit d’une chronique indépendante d’une année très difficile dans toutes nos vies personnelles. Où que nous allions ensuite, ce sera toujours Sojourner de toute manière. Disons que ce sera là un nouveau chapitre pour nous tous, laissant derrière nous la négativité qui accompagne cet album.

SOJOURNER Premonitions (artwork)

L’heroic fantasy et le Black Metal symphonique, univers qui ont toujours fait bon ménage en musique, semblent être des influences très importantes au sein du groupe. Quelles sont selon vous vos principales influences ? Personnellement, j’y vois du Summoning, Mactätus, et certains groupes symphoniques de Heavy Metal comme Epica ou Dark/Gothic Metal comme Trail of Tears, Tristania, Sirenia par exemple…
Emilio : Nous écoutons tous de nombreux styles de musique différents et même si nous aimons la plupart des groupes que tu as cités, cela ne signifie pas nécessairement que nous sommes influencés par eux lorsque Mike et Chloé composent pour Sojourner. Dans mon cas, lorsque j’écris les paroles ou que je chante, je m’influence sur d’autres centres d’intérêts ou émotions, telles que la nature, les sentiments que je peux ressentir au fond de moi, les films, la musique de piano et la musique classique en général, les bandes sonores de films et bien d’autres choses. Je n’aime pas trop écouter d’autres groupes de Métal pendant l’écriture parce que je pense que cela peut entraver ce que j’essaie d’interpréter.
Mike : Tu as raison cependant de dire que Tristania est une influence importante chez nous. Les albums Widow’s Weeds et Beyond the Veil constituent deux albums qui ont beaucoup compté pour moi étant plus jeune. Les autres que tu cites, non pas vraiment. La plus grande partie de notre influence provient de l’extérieur de la musique en fait : dans la nature, l’art comme la littérature et le cinéma, mais si nous devions répertorier les groupes qui nous parlent, ce serait plus des formations telles qu’Agalloch, Moonsorrow, Eluveitie, Borknagar, Evergrey, Rotting Christ, Insomnium, Be’lakor, Garden of Shadows, Primordial, Novembre, The Morningside, Paradise Lost, Katatonia, Angellore, Theatre of Tragedy, et des groupes comme ça,etc. ainsi que beaucoup de musique de films. Tous les groupes dont on parle ne peuvent pas toujours être entendus directement dans notre musique mais ils ont tous eu un impact significatif sur nous probablement, sciemment ou non.

Le premier single de Premonitions s’appelle « The Deluge » et a fait l’objet d’un clip vidéo tourné dans la nature avec un lac dans un fjord peut-être en Ecosse ou bien en Nouvelle-Zélande. Pouvez-vous nous en dire plus sur les paysages magnifiques allant à merveille avec la mélodie de cette chanson ? Enfin ce titre est-il en relation avec le déluge mentionné dans l’Ancien Testament de la Bible ? Quelle est votre propre version du « Déluge » ici ?
Emilio : Cette vidéo a été tournée dans les Highlands en Écosse après notre tournée au Royaume-Uni en octobre 2019. Plus précisément au Loch Muick et Falls of the Glasallt. La montagne s’appelle Lochnagar située dans le parc national de Cairngorms et la forêt où l’on joue nos instruments a été filmée dans la région de Cairn O’Mounth. « Le Déluge » évoqué ici n’a rien à voir avec l’histoire de la Bible ou tout autre texte religieux. C’est basé sur mes propres sentiments et la période difficile que je vivais à l’époque. J’ai utilisé l’élément de l’eau en bas du fjord comme symbole de noyade dans le désespoir…

Bon, je présume qu’au sein de Sojourner, vous êtes tous fans de la littérature de Tolkien (comme beaucoup de Metalheads) et le fait que Peter Jackson ait tourné ses deux célèbres films Lord Of The Rings et Bilbo The Hobbit dans les terres magnifiques et sauvages de la Nouvelle-Zélande. Avec deux membres du groupe originaires de ce pays, cela a forcément influencé le choix de tournage de The Deluge avec votre approche thématique générale inspiré des contes Heroic Fantasy et ce, depuis votre premier album studio Empires Of Ash ?
Mike : Nous sommes tous d’énormes fans du Seigneur des Anneaux et de Tolkien, bien sûr, et son travail et l’héritage des films de Peter Jackson nous ont tous profondément marqués en tant que fans d’heroic fantasy. Originaire de Nouvelle-Zélande, les films du Seigneur des Anneaux ont eu un impact énorme sur le pays à l’époque et encore maintenant (tourisme) et l’ont essentiellement transformé du jour au lendemain lors de leur sortie. Nous sommes tous d’énormes fans de Tolkien, mais il convient de souligner que Sojourner n’est en aucun cas un groupe de Métal basé sur le thème de Tolkien, nous ne sommes que des fans de son travail.

Concernant les voix dans Sojourner, il y a deux chanteurs principaux : toi, Emilio pour les growls et screams, accompagné de Chloé Bray au chant clair. Votre but est-il de créer une musique Black Metal atmosphérique avec une dualité vocale homme/femme comme Theater Of Tragedy le fit avec brio dans le passé dans une veine Gothic/Dark Metal atmosphérique dans les années 1990/2000 ? Ne pensez-vous pas que la recette est cependant éculée et dépassée dans la musique Métal de nos jours ?
Emilio : On ne fait pas ce concept vocal en duo pour apaiser une quelconque formule Gothic Metal. Le chant est ainsi parce que nous pensons que c’est ce dont notre musique a besoin. Sur certains morceaux, nous chantons tous les deux et d’autres fois c’est moi ou Chloé toute seule. Tout ce que la musique demande, nous la nourrissons ainsi au niveau vocal. Avant tout, notre objectif est de toujours créer une musique dont nous sommes fiers et que nous avons envie d’écouter. À partir de là, nous n’adhérons à aucune norme déjà établie. Pour ce qui est de la sur-utilisation de la formule comme tu l’exprimes… J’ai envie de dire : « tant que tu es fidèle à ta musique, faites ce qui te fais du bien et dont tu as envie ! » (sourires)
Mike : Quand nous avons commencé, ce n’était pas notre intention, mais dans toutes les musiques que j’ai écrites tout au long de ma vie, j’ai toujours voulu une dualité et un aspect mélodique dans la musique que j’écoute. Comme Emilio l’a dit, ce n’était jamais une approche « vocale masculine/féminine », on a juste un chanteur Heavy dans le groupe et il se trouve que notre seconde guitariste est aussi chanteur, et c’est une femme ! Dans les cas où nous voulons à la fois une voix claire et gutturale, il se trouve que l’un de nos deux auteurs-compositeurs principaux est un chanteur. Si Chloé avait été un homme, nous aurions eu peut-être deux voix masculines gutturales ou claires ! (rires) Tu sais, ​nous sommes très prudents pour éviter toute cette dichotomie d’être choisi comme un groupe avec une nana, bla bla bla, etc. parce que cela n’a aucune incidence sur Sojourner. Nous sommes cinq amis qui faisons juste de la musique.

Chloe Bray (chant clair) & Emilio Crespo (growls)

Vos chansons sont généralement très longues (4-8 minutes) sur votre nouvel album Premonitions avec beaucoup de claviers. Est-il facile de les jouer sur scène en restant concentré sur vos instruments pour votre performance technique à chacun et d’attirer dans le même temps l’attention du public, surtout lorsque vous jouez dans des festivals où le public n’est pas uniquement composé de fans de Sojourner ? N’est-ce pas un inconvénient parfois ?
Mike : C’est en fait quelque chose que nous avons trouvé depuis que notre tout premier spectacle. Nous n’avons jamais eu l’intention de jouer en live au départ. Alors la première fois que nous nous sommes retrouvés confrontés à être interprété nos chansons et assurer les transitions sur scène, nous avons fini par les raccourcir et pas mal les couper. J’ai fait beaucoup de montage sur les nouvelles chansons pour retirer certains passages qui auraient rendu les chansons moins attrayantes live devant un public, parce que nous ne voulons pas tuer cette énergie justement propre à Sojourner. Par exemple, nous avions coupé l’intro acoustique de « Titan » sur notre précédent album The Shadowed Road et divisé par deux le break au milieu en une section très courte de quatre mesures. De même nous avions supprimé une bonne partie de la longue intro à « Homeward » et coupé la moitié de l’intro de sur « Heritage of the Natural Realm » retirant un long passage de piano sur notre premier album, etc. Bref des choses comme ça. Il y a des chansons qui ne s’expriment pas aussi bien dans un environnement live, comme deux anciens titres : « Empires of Ash » et « Where Lost Hope Lies ». Dans l’ensemble, je suis sûr que nous n’attirons pas vraiment toutes les personnes qui nous voient sur scène à un festival ou en première partir d’un autre groupe s’ils ne nous connaissent pas auparavant, mais bon ça va, que veux-tu ! On ne peut pas plaire à tout le monde ! (rires) Mais nous avons conquis beaucoup de nouveaux fans cependant lors de nos concerts en 2018-2019, donc c’est toujours très agréable à savoir.

Enfin pour terminer, malgré la situation sanitaire mondiale actuelle, pouvez-vous nous dire quels sont vos projets pour 2020 ? Allez-vous faire une tournée ce printemps en Europe comme c’était prévu (Tilburg (Pays-Bas), etc.) et participer à des festivals d’été en Europe ou en Amérique cette année si l’épidémie s’arrête et que les spectacles et festivals plus tardifs ne seront pas tous annulés ?
Emilio : Malheureusement, notre tournée européenne avec Finsterforst a été annulée en avril, donc nous ne sortirons pas pour jouer sur scène en avril. Notre agence essaie de tout re-réserver pour une date ultérieure mais nous ne pouvons le dire avec certitude actuellement. En dehors de cela, nous avons le festival Darktroll en Allemagne prévu pour mai et quelques autres choses dans les tuyaux, mais là encore on ne peut encore rien dire.

=> Chronique de l’album Premonitions de SOJOURNER (Napalm Rec.) disponible ici !