Aussi inattendue et soudaine qu’elle fut, l’annonce de la fin de The Dillinger Escape Plan ne surprendra finalement que peu de monde pour le peu qu’on connaisse le caractère du groupe. Bien qu’on puisse évidemment regretter la dissolution d’un projet aussi unique et redoutable sur scène, la fin du groupe s’inscrit en effet parfaitement dans l’esprit de leur musique imprévisible, chaotique, mais également méticuleusement orchestrée par leur guitariste Ben Weinman. À l’aube de la sortie du sixième et dernier album, le guitariste s’exprime sur l’album épitaphe, sur l’histoire du groupe et sur l’avenir qu’il réserve au-delà de cette dernière lancée pour la troupe Dillinger qui s’annonce d’ores et déjà explosive.

[Entretien avec Ben Weinman (guitare), par Robin Ono]

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Quand t’es venu la décision que Dissociation serait votre dernier album ?
On avait commencé à écrire des nouveaux titres pour l’album et vers la moitié du processus, on est parti pour une date à Mexico. Après concert, j’ai pris deux jours pour décontracter à Mexico, ce que je n’avais pas fait depuis des années. Je ne suis jamais vraiment parti en vacances en dehors de nos tournées. Il me fallait une petite pour décompresser un peu. J’ai eu le temps de penser à notre série de tournées pour l’album et pour les années à venir et je me rendu compte que ma vie n’avait pas beaucoup changé depuis un bon nombre d’années. J’adore toujours faire de la musique et jouer des concerts, mais c’est toujours la même chose. J’ai commencé à me dire que ça manquait de challenge, que ce n’était plus vraiment exaltant et je ne pense pas que c’est ce qui va aboutir aux meilleures créations artistiques si rien ne change. Je me suis dit qu’il était temps de clore l’histoire de Dillinger. Il n’est pas vraiment question de changer, c’est juste qu’on a dit ce qu’on avait à dire et qu’on a fait tout ce qu’on avait à faire avec Dillinger. C’est quelque chose d’assez dur à réaliser quand t’es sur le point de sortir un album que tu considères potentiellement comme ta meilleure pièce et que tu joues des concerts plus gros que jamais. On devait prendre cette décision quand tout allait super, ça nous paraissait d’autant plus ambitieux et intrépide de le faire intentionnellement. On ne va pas attendre de sortir des trucs moins ambitieux ou sans inspiration, que les gens arrêtent de venir à nos concerts ou qu’on commence à se haïr les uns les autres. On veut créer un énoncé artistique et clore le chapitre Dillinger par nous-mêmes et faire du groupe une œuvre qui se lit dans sa globalité.

Comment ont réagi les autres membres face à cette décision ?
J’en avais discuté avec Greg et il était alarmé ; ce groupe a occupé une majorité de nos vies d’adultes, on n’a jamais vraiment connu autre chose. Il ne comprenait pas pourquoi on s’arrêterait là alors qu’on se sentait toujours aussi créatifs, pourquoi on ne ralentirait pas ou qu’on fasse des pauses via d’autres projets. J’ai dû lui expliquer que si on voulait ouvrir de nouvelles portes dans nos vies, il fallait en fermer d’autres. On ne peut pas qu’ouvrir des portes, il n’y a rien de courageux ou d’audacieux là-dedans et tout ce qui concerne Dillinger doit être courageux et fait selon nos propres conditions. Le seul moyen pour Dillinger de maintenir ce contrôle est d’en finir avec le projet de nous-même, d’une manière qui nous parait admirable. Une fois que la crainte d’une telle décision s’est dissipée et que les autres membres ont commencé à comprendre l’idée derrière, on s’est dit que ce serait l’acte le plus Dillinger-esque qu’on pouvait faire.

Est-ce que cela a affecté le processus d’écriture ou d’enregistrement pour l’album ?
Encore une fois, une bonne partie de la musique avait été écrite avant qu’on prenne cette décision. Ceci dit, les derniers morceaux, les dernières idées et les paroles sont nées après qu’on ait su que ce serait le cas. Je ne pense pas que la fin du groupe est vraiment ce qui a inspiré l’album, ça venait plus d’un certain aboutissement de nous-mêmes en tant qu’individus, surtout moi et Greg en tant que compositeurs principaux. Ces dernières années, on est arrivés à un climax d’auto-réalisation et on a commencé à refléter davantage sur nous-mêmes. Quand t’es plus jeune, surtout quand tu joues dans un groupe heavy, tu gueules sur les gens et tu les montres du doigt, c’est l’essence même de ce qui constitue un groupe de punk/metal. La musique est un médium pour pointer les choses du doigt et gueuler. Quand t’atteins la maturité en tant qu’adulte, tu commences à mettre tout ça de côté et tu commences à refléter sur ton for intérieur. Ceci dit, beaucoup de gens n’atteignent jamais ce stade non plus. Pour nous, on s’est servis de ce groupe pour atteindre ce stade et maintenant qu’on y est, on a accompli notre tâche, on a terminé. Je pense que c’est surtout ça qui a inspiré ce dernier album.

J’ai le vague souvenir d’avoir lu que votre créativité se voyait boostée en périodes tendues et tumultueuses. Est-ce toujours le cas ?
Je dois dire qu’on a toujours bien marché en périodes d’adversité malheureusement. Ce groupe n’a jamais été facile à gérer. Que ce soit dans les difficultés logistiques ou encore les difficultés pour maintenir des relations au sein et en dehors du groupe, tous ces aspects nous ont définitivement poussés sur le plan créatif.

Comment s’est déroulé le processus créatif pour cet album du coup ?
Le processus est resté le même en fait. Ça commence avec Billy et moi qui travaillons sur quelques idées que je lui refile pour bosser dessus et former le squelette des morceaux. En même temps, t’as Greg à l’autre bout du pays qui fait ses trucs et qui vit sa vie. Je pense que la vie que t’as avant chaque album constitue toujours grande part de celui-ci, plus grande que l’étape de réalisation. C’est surtout le processus d’enregistrement qui a changé plutôt que l’étape d’écriture.

On trouve une multitude d’éléments issus des différentes sorties et phases de la carrière de Dillinger, de Irony is a Dead Scene, One of us is the Killer aux passages IDM/Breakbeat de Ire Works. Peut-on parler d’un album anthologique ?
Je pense surtout qu’on s’est lancés sans peur sur cet album. Je ne pense pas vraiment qu’on se soit tant préoccupés de la bonne manière de sortir un album de Dillinger, et je pense que ça a affecté beaucoup de nos choix pour l’album. Ceci dit, quelques-uns des passages plus “exotiques” de l’album sont issus d’idées que j’avais écrites il y a très longtemps mais que je n’avais jamais exploitées, ou refilé à Greg pour qu’il chante dessus. La chanson « Fugue », qui est très IDM, a été écrite il y a des années. Je ne l’avais simplement jamais utilisée, c’était simplement un truc que j’ai fait pour m’amuser. Je l’ai ressorti et retravaillé et d’un coup le titre m’a frappé d’une manière que je n’avais pas connue depuis longtemps. J’ai du écrire le dernier titre Dissociation il y a probablement 10 ans. Donc oui, cet album représente d’une certaine manière une longue histoire de Dillinger, dû au fait que certains titres ont été écrits tout au long de notre carrière et finalisés seulement maintenant.

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Est-ce que c’est toi qui as programmé et arrangé ces deux titres en particulier ?
C’est bien moi qui a fait la programmation et le sound design, le titre « Fugue » était bouclé avant même que je le montre aux autres membres. Pour « Dissociation » j’ai fait appel à un ami qui joue dans un quatuor à cordes appelé Seven Suns, qui ont également travaillé sur le morceau. Le morceau a fini par évoluer vers quelque chose de nouveau, les cordes ont vraiment cimenté le tout ensemble.

Quel serait le message derrière Dissociation ?
Je pense que cet album est né du fait que nous, Greg et moi surtout, avons atteint un point où nous avons tellement grandi en tant que personnes durant ces 3 ou 4 dernières années qu’on a fini par aborder la musique et son écriture d’un point de vue d’”auto-réalisation” et d’introspection plutôt que vis-à-vis des influences extérieures de nos vies. C’est un point de vue super intéressant. On est toujours énervés et on essaye toujours de gérer nos problèmes, mais cette fois-ci on redirige notre regard sur nous-mêmes. Encore une fois, je pense que ça vient quand tu attends un stade d’aboutissement, de maturation, et je pense que c’est ce qui constitue la principale différence entre cet album et les précédents.

Est-ce que tu vois le chaos de vos concerts live comme une partie intégrante de ton identité en tant que musicien ou plutôt une partie de la formule de Dillinger ?
Je dirais que c’est Dillinger qui fait ressurgir cette réaction chez les gens. À la base, c’était surtout moi qui portais cette énergie physique dans le groupe. Cette forme d’expression est venue de moi, du fait que je pouvais me servir du groupe comme médium d’expression totale et désinhibée. Durant ces moments, chaque week-end où on jouait des concerts, je pouvais abandonner la responsabilité de mes actions, d’une manière qui m’était impossible dans la vie de tous les jours. Ça venait surtout de là. J’étais un fils et un étudiant respectable, j’avais mon boulot dans une boîte, je portais une cravate, mais je jouais des concerts avec Dillinger. C’était une occasion d’évacuer tout ça d’une manière qui n’était pas ouverte à tout le monde, tout le monde n’a pas cette chance. Au fil du temps, c’est devenu une partie de la bête. On n’a jamais dit à nos membres qu’ils devaient être actifs sur scène, ça vient tout seul quand la musique, l’adrénaline et l’esprit du groupe saisit les gens. Ça vient naturellement. Je ne peux pas dire si ça va continuer avec mes autres projets, mais je sais que la musique et la performance comme moyens d’expression ont toujours été deux choses très importantes pour moi. Je ne sais pas si je vais arrêter complètement, ça resurgira peut-être sous une autre forme.

Quelles sont tes plus grandes fiertés avec The Dillinger Escape Plan ?
Je crois que c’est le fait d’avoir duré aussi longtemps, je suis assez fier de ça ! (rire) Les groupes comme le nôtre ne durent généralement pas aussi longtemps. C’est très dur de maintenir les relations et les finances quand t’es dans ce genre de groupe, que t’y bosses à plein temps et que t’y mets autant d’efforts. On a fait face à énormément d’obstacles physiques et personnels, des circonstances auxquelles peu de groupes survivent, et ce à multiple reprises durant notre carrière. On en est toujours ressortis vainqueurs, on se pousse à ne jamais céder. Je suis très fier de ça. On n’a jamais laissé les circonstances édicter notre destin.

Ta carrière est criblée de blessures physiques subies lors de vos lives. Quel a été le moment qui t’a fait le plus craindre pour ton état physique ?
Il y a tellement de niveaux de blessures. T’en as qui sont vraiment moches, mais qui sont juste temporaires. Récemment, mon œil s’est ouvert par exemple et j’ai eu un énorme œil au beurre noir dégueulasse avec des points de suture et du sang partout, mais c’était juste une blessure passagère. C’est une blessure cosmétique qui guérit. Après t’as celles qui, avec le temps, vont rendre ma vie difficile pour toujours ; les blessures au niveau du dos, de la colonne vertébrale et du cou qui sont invisibles. Je pense que le pire truc doit être quand je me suis fracturé le cou il y a pas mal d’années. Ça a rendu les choses difficiles pour moi et ça va continuer à le faire. D’un autre côté, il y a eu des gens dans le groupe qui ne peuvent même plus jouer, ce qui te donne une autre perspective.

The Dillinger Escape Plan était principalement ton projet. Est-ce que tu penses retourner avec un nouveau projet sous ta direction ou est-ce que tu te sens plus attiré par les projets collaboratifs comme avec Giraffe Tongue Orchestra ?
Les deux, je pense. Je vais toujours faire des trucs de mon côté, prends par exemple les trucs qui ont resurgi sur cet album après toutes ces années. T’en a peut-être d’autre qui ne vont jamais être entendues. Après t’as aussi l’occasion de jouer avec des gens que t’admires et de créer de nouvelles choses. Je ne sais pas trop sur quoi je vais me concentrer, ça peut très bien ne pas être un projet créatif du tout ou un truc que je ferai juste pour moi, je ne sais pas. Je ferai toujours de la musique d’une manière ou d’une autre en tout cas.

Il y a 5 ans, tu nous as sorti une belle citation sur la chaîne américaine Fox :J’ai eu un rêve (I had a dream), que même de la musique qui sonne comme des bennes à ordures dévalant des escaliers puisse finir sur Fox”. Quel est est ton prochain objectif ou ta prochaine ambition après Dillinger ?
(rire) Être heureux, tout simplement ! Être heureux en faisant abstraction des jugements des autres. C’est quelque chose de très dur quand t’es un groupe ou un artiste médiatisé. Je pense qu’on doit tous combattre notre ego en permanence, qui que nous soyons. Le fait d’évaluer ta valeur selon le succès d’un album, la taille d’un public live ou encore ce que les autres membres pensent de ton morceau, ce n’est pas très sain. Dillinger n’a cessé de montrer le doigt aux gens qui nous jugent, mais tu ne peux pas échapper à cette pression dans ce monde. Du coup, je veux continuer à créer et à faire des choses et être heureux, peu importe sous quel contexte ou sous quelle forme. Je ne sais pas si ce sera en fondant une famille, en manageant d’autres artistes ou en bossant sur mon label Party Smasher Inc. L’objectif n’est pas propre à une réalisation particulière, mais plutôt à un état de conscience.